Ce magnifique Jardin, qui nous est si cher, a une histoire qui se perd dans la nuit des temps.

À l'heure où je vous écris, bien des membres se consacrent à son entretien et à son épanouissement, notamment une petite abeille assidue qui n'est pas avare de son temps, bien que celui-ci soit partagé avec une vie professionnelle très exigeante.

Un soir, rompue de fatigue et un peu découragée par ce tiraillement incessant entre ces deux obligations, ses pensées finirent par alourdir ses paupières. Le clavier qu'elle avait maltraité pendant des heures l'attira insidieusement pour la transporter dans les bras de Morphée.

Cette divinité des rêves prophétiques, à l'instar de notre petite abeille, n'avait pas la réputation de s'économiser à la tâche ; il se prit d'affection pour la petite butineuse en sentant les flux de désarroi qui traversaient son esprit. « Eh bien, cette enfant a impérativement besoin d'un petit shoot de motivation… » se dit-il. Comme dans une pub où un cachet d'aspirine effervescent jeté dans une mer déchaînée calme la tempête, la voix berçante de Morphée résonna dans l'esprit serein de l'endormie :

— Noémie… Noémie… viens avec moi.

Une ombre incertaine l'invitait à sa suite. Elle se mit à cheminer auprès de cet inconnu qui semblait avoir toujours fait partie de sa vie. Il lui parlait de choses et d'autres, et elle l'écoutait comme si tout cela coulait de source. Au bout d'un certain laps de temps (mais sans mesure car il n'a pas cours dans les rêves), ce mystérieux compagnon lui dit :

— Je vais te faire assister à la naissance de ce Jardin qui te tient tant à cœur : je vais syntoniser cette période antique à celle que tu considères comme ton présent, et demain quand tu te réveilleras, tu pourras assister au déroulement de ces faits d'un lointain passé tout en existant dans ton présent. Je sais que tu t'en sortiras très bien car tu es accoutumée à vivre simultanément sur deux plans.

À partir de ce jour-là, la petite abeille se mit à voir par séquences des évènements extraordinaires défiler dans sa psyché. Elle percevait dans un flou hamiltonien les dieux s'affairer là-haut dans l'Olympe sous la baguette de Zeus tandis que les Terriens vaquaient à leurs occupations dans un fourmillement incessant.

Cela ne pouvait l'emmener qu'à un seul endroit : ce qu'Inspi, la fille de Muse – dont vous découvrirez l'existence dans ce récit – appelait d'une manière triviale « les trous de serrure », ces endroits depuis lesquels les hommes surveillent le ciel en permanence. Elle eut beau faire ; même en utilisant les techniques modernes et les télescopes les plus performants, elle ne put jamais pu voir l'Olympe dans sa réalité présente.

Un jour, alors qu'elle cheminait pensive et perturbée, se demandant si tout cela avait vraiment un sens, elle se retrouva subitement à pénétrer dans un brouillard épais qui n'avait rien de naturel à cette époque de l'année. Puis une silhouette – qu'elle reconnut de suite – adossée à un arbre l'interpella :

— Eh bien, à quoi pense notre chère Noémie qui semble si soucieuse ?
— Tu le sais bien, puisque tu es le principal responsable de mon état, lui répondit-elle sur un ton de doux reproche.

Que lui arrivait-il ? Elle aurait dû être plus vindicative, mais le courroux, les questionnements et le désarroi fondirent comme neige au soleil et une paix ouatée souleva légèrement tout son être. Le brouillard s'estompa progressivement et un paysage semblant sortir des studios d'Hollywood commença à se dessiner devant elle. Morphée reprit la parole :

— Quand le doute se sera estompé de ton esprit, tu pourras de ta propre volonté et à n'importe quel moment avoir une vision claire de cette tranche du passé qui concerne la naissance du Jardin. Parfois très furtivement, le passé et le présent ne feront plus qu'un pour toi, et tu seras en mesure, pendant ces courts intermèdes, d'intervenir physiquement. À présent je dois te quitter : tout comme toi, j'ai beaucoup à faire. Dépêche-toi : le film est déjà commencé !

Sous ses yeux stupéfaits, par un fondu enchaîné le passé antique fit irruption dans le présent de Noémie.
Voici ce qu'elle vit et vécut.


Dans l'Olympe, Feignasse – une petite nymphe perfide qu'Aphrodite, la déesse de l'Amour, avait un peu tancée devant les Ondines – l'ego meurtri, avait gardé une telle rancune envers Aphrodite qu'elle avait décidé de se venger. Elle s'en est prise à Neocles, un humain fervent adorateur de sa déesse. Mais alors que Feignasse avait très peu des pouvoirs classiques ayant cours dans l'Olympe, Neocles était le sujet d'une attention toute particulière d'Aphrodite.

La déesse de l'Amour avait un plan à long terme pour l'humanité, qu'elle avait déjà mis en place bien avant l'époque de Babylone quand on l'appelait encore par son ancien nom, Ishtar-Astarté. Son plan était le suivant : étant détentrice de la force primordiale de la Nature, elle avait décidé de faire de ses adeptes une entité si puissante qu'elle pourrait éventuellement pousser papa Zeus à la retraite.

Depuis des lustres, elle avait fusionné son pouvoir avec la pensée de ses adorateurs et leur avait donné la force et la dextérité sur la maîtrise de la matière. De par cette initiative, elle avait donné naissance à l'avenir de l'Homme. Ses adeptes sont à l'origine de toutes les civilisations portées par les bâtisseurs et autres artisans ayant le sens de la matière ; même l'individu le plus ignorant sait que ce n'est pas Louis XIV qui a bâti Versailles.

« Alors Neocles, Feignasse et tout ça ? » me diras-tu, chère Noémie…

À cette époque, pour recruter ses adeptes, le choix d'Aphrodite s'était porté entre autres sur Neocles, qui possédait une puissance d'esprit hors du commun. Comme les candidats étaient nombreux, elle posait une boule blanche devant les élus et une noire devant les recalés (il n'y a qu'elle qui avait les boules ; ne sois pas envieuse, Noémie : c'est pas agréable d'être toute seule à avoir les boules).

Feignasse, bien décidée à envoyer Neocles faire un tour chez Hadès au royaume des morts, afin de hâter son trépas s'évertuait vainement à lui faire ingurgiter sournoisement des potions, poisons, bad-remèdes et même des mixtures dangereusement frelatées qu'elle allait chercher dans les bas-fonds de la cave de Bacchus ; mais Zeus veillait, endiguant toutes les tentatives de Feignasse sans lui en parler. Son objectif n'était pas Feignasse : il la laissait accumuler la haine de la frustration pour mieux l'utiliser.

Zeus avait un dilemme : il adorait sa chère Aphrodite, cet auto-blasphémateur, et il ne voulait pas partir en retraite. Alors ? Alors il eut une idée de papa. Il fit mander Feignasse ainsi que sa sœur cadette sur son cumulonimbus particulier. Pendant que sa petite sœur attendait sur un stratus d'attente (d'où l'origine du mot strapontin), on fit entrer Feignasse qui se présenta, terrorisée, au pied du trône. Rien n'échappait à Zeus. Elle attendait la sentence.

— Alors, Feignasse, n'es-tu point satisfaite de ton sort ? Lors de l'attribution des pouvoirs, ne t'ai-je pourtant point donné celui de la fainéantise capable de rendre n'importe quel humain incapable d'activité physique ? C'est quasiment un pouvoir de déesse !
— Si, ô Dieu des Dieux. Mais comme tu es omnipotent et savant de toutes choses, tu n'ignores pas que ce pouvoir ne m'est pas d'une grande utilité dans mon dessein : Neocles n'est déjà plus en état de faire grand-chose de physique, alors il délègue bien des tâches. Donc, user de mon pouvoir sur lui serait lui rendre un grand service, et précipiter sa retraite lui permettrait d'avoir du temps pour transmettre des trésors de savoir.
— Alors pourquoi ne corromps-tu pas son fils Épicure ? Il est le premier bénéficiaire de l'héritage du trésor de son père. S'il n'a plus de volonté physique, il ne pourra pas mettre sa pensée en application : quelle belle vengeance pour toi !
— C'est pour cela que tu es le Dieu des Dieux, et moi ta servante, une simple nymphe, ô Céleste Lumière. Me laisseras-tu vraiment agir à ma guise sans intervenir ?

Zeus – Jupi' de son surnom – avait réfléchi à la question, bien aidé par Muad'Dib, son fidèle conseiller. Il ne désirait nullement contrarier les desseins de sa fille adorée (re-auto-blasphème), mais seulement les limiter. Avec un regard acéré prêt à saisir la moindre nuance dans les yeux de la nymphe, il déclara :

— Ceci est un très grand jour pour ta sœur et toi ; faites entrer sa sœur !

La cadette, que Zeus avait gratifiée d'une exceptionnelle et insolente beauté, entra d'un pas ondulant mais ferme puis, la tête haute, elle se planta devant le dieu des dieux avec un regard plein d'éloquence et s'exclama :

— Waouh ! T'es salement beau gosse pour ton âge… Bon, maintenant c'est vrai que t'es éternel.

Puis, le doigt pointé sur son bas-ventre :

— Y a autant de monde, là, sous la déco ?

Ah ! L'orgueil… L'ego de Zeus qui avait résisté depuis l'éternité au Big Bang, aux supernovæ, à tous les éclairs, aux foudres – et même aux bougies scintillantes que Noémie plantait sur ses cadeaux d'anniversaire – fondait. Il devait se reprendre : il était quand même Zeus, bordel de merde ! Il chercha une réplique autoritaire et acerbe. Le fracas du tonnerre commença à enfler et à gronder tandis que des éclairs de foudre zébraient le ciel. Alors, comme un Zébulon sortant de sa boîte, Zeus se leva de toute son immensité, véritable montagne devant la petite souris, désirant atomiser cette poussière insolente de son courroux céleste.

Mais le regard de la cadette n'avait pas bougé d'un iota (chouette, j'ai réussi à caser une lettre grecque !) ; inébranlable et mutine, elle regardait Zeus d'un air brûlant et ravageur qui fit fondre la montagne. Se saisissant de la colère de Zeus, elle la plia en quatre et la mit dans sa poche. « Putain de merde ! pensa Zeus, complètement amadoué. Qu'est-ce que j'ai foutu ? C'est moi qui ai fait cette connerie ? C'est une arme de destruction massive, cette greluche ! »

— Tu as de la chance de correspondre exactement à ce que je recherche, dit-il afin de ne pas sortir par la porte de service. Comment t'appelles-tu, petite effrontée ?
— Je m'appelle Courage, patron.
— Bien. Dans mon incommensurable mansuétude, j'ai décidé de faire de vous des déesses.

Abasourdie et complètement désorientée, Feignasse s'exclama :

— Mais, ô Dieu des Dieux, nous ne sommes que de simples nymphes ; nous ne saurons jamais !
— Tais-toi, chétive ! Gronda Zeus. Insinuerais-tu que Zeus ne sait pas ce qu'il fait et que le monde est en désordre ?

Du tac au tac, l'insolente sœur répliqua :

— Ben, disons que pour le moins, c'est pas clair, là, s'esclaffa ironiquement Courage.
— Silence, toi l'impertinente ! N'abuse pas de la situation.

Et après un silence permettant à la maquilleuse de lui refaire une autorité, il déclara, solennel :

— Voici ma décision : comme vous n'arrêtez pas de vous tirer la bourre toutes les deux, je vais vous assigner une tâche dont vous vous acquitterez sans aucun mal. Approchez-vous. Toi, Courage, arrête de prendre ces allures lascives : tu me perturbes, et l'instant est grave.

« Tonnerre de Moi ! pensa Zeus, cette nymphe a plus de feu que mes éclairs de poche ; j'ai dû en laissé traîner une boîte quelque part… »

Les deux nymphes s'inclinèrent aux pieds de Zeus. Feignasse, très bas, tête baissée. Courage, penchée légèrement. Ses yeux, que traversait une intense lumière de curiosité, sondaient ceux du maître des cieux. Du doigt pointé de Zeus jaillirent deux éclairs (style taser) ; l'un percuta le front de Feignasse, l'autre frappa le sein gauche de Courage, se frayant un chemin vers son cœur (l'éclair s'étant un peu attardé sur le sein pour réveiller certains lecteurs un peu distraits).

Dans un nuage vaporeux, la fantastique métamorphose se fit !
Le destin du Jardin, de Noémie et de nous tous venait de s'inscrire dans la trame du temps.

À suivre…

Non, je déconne ! Mais j'vais bouffer quand même, j'ai la dalle : y'a rien à becqueter dans l'Olympe, y z'ont pas de système digestif.


Un couscous plus tard, le trublion revient, pesant et enfariné.

Ouais… bon, l'Olympe… Ouf, j'ai l'estomac lourd ! Décidément, y sait c'qui fait, le vieux Zeus, y z'ont pas ce problème, eux ! Et comme y sait c'qu'y fait, il en a rien à foutre que j'sois pas en forme pour écrire !
D'un coup de savate bien placé, il remet vite en route votre serviteur de greffier et enchaîne :

— Bon, au boulot ! Toi, Feignasse, ta spécialité reste la même, mais en tant que déesse tu possèdes désormais le don d'ubiquité : tu pourras user de ton pouvoir sur toute l'humanité en même temps. Quant à toi, Courage, je t'ai donné le pouvoir de transmettre ton énergie entreprenante à toute l'humanité. Ces deux pouvoirs étant contraires… tirez-vous la bourre ; moi, je compte les points. Ah, une dernière chose : pour ne pas handicaper Feignasse dès le départ, toi, Courage, tu n'exerceras en aucun cas ton pouvoir sur Épicure ; il est à elle. J'ai dit !

Dès lors, sur notre misérable Terre, aux ras des pâquerettes, une impitoyable partie s'est jouée et se joue encore.

FIN

Non ! Je déconne, Noémie ; je ne suis pas un allumeur.

Dans ce combat farouche que Zeus avait savamment étudié – du moins le pensait-il – mais, hélas, sans l'aide de son conseiller favori, un déséquilibre s'est vite installé. Feignasse, beaucoup plus sournoise et expérimentée, politiquement plus rusée, s'est fait une ribambelle d'alliés chez quelques dieux frustrés, et surtout parmi ses consœurs déesses. J'en cite quelques-uns des plus influents : Paresse et Flemme, plus subtiles ; Distraction, déesse d'Hollywood (et de tous ses dérivés) ; Admin', père de Feignasse, etc. La liste est longue, mais j'ai gardé pour la fin ses deux plus puissantes alliées : Misère, dévoreuse d'esprit qui déblaie le terrain, et la plus terrible de toutes, Ignorance. C'est sur le terrain rendu propice par Misère qu'Ignorance fait de véritables carnages. De temps en temps, magnanime, elle permet à quelques rares individus d'être « béatement heureux » ; mais très rares sont ceux qui jouissent sans aucun effort du paradis sur Terre.

Ce duo redoutable est à la base de plus de 70% des victoires de Feignasse.

Dans cette guerre, même la déesse Génétique avait un grand rôle à jouer en manipulant son infinie progéniture au profit de son fils Darwin.

Les deux demi-sœurs n'avaient pas le même père. Courage, fille de Vulcain, de par son côté cash, son manque de diplomatie et surtout son insolente beauté, attirait une autre ribambelle de déesses pleines de qualités, mais aussi plus sophistiquées et élitistes. Malheureusement, en temps de guerre, cette armée était complètement dépassée ; elle ne pouvait compter que sur quelques compagnes de combat comme Inspi, fille de Muse ; Déterminée, fille de Farouche ; Talent Inné, fille de Dilettante ; Camicase, fille de Lazare. Mais son alliée principale était la déesse Passion, de loin la plus efficace.

Hélas, l'issue du combat était prévisible ; même Zeus commençait à se dire qu'il s'était planté quelque part et qu'il aurait mieux fait de consulter Muad'Dib, son fidèle conseiller.

Je vois d'ici Noémie – la baby-sitter du site – s'impatienter, inquiète pour le bébé :

— Hé, conseiller de mes fesses… et le Jardin, là ?
— E = mc2 : le temps de l'Olympe n'est pas le même que le tien, très chère hôtesse ; je suis meurtri de te faire attendre.
— Et ta sœur… Sadique, hypocrite ! Tu te régales ! Et tu as de la chance que je sois plus Courage que Feignasse, sinon… J'ai qu'une boule, mais tu vas t'la prendre sur… Bon, magne-toi, y a bébé qui pleure.
— Je suis votre obligé, ô Sublime Hôtesse ; mais bon, y a plein d'accents circonflexes qui me freinent.

Feignasse, pouvant mener simultanément des milliards de combats, n'avait pas oublié sa vengeance. Elle mit un tel acharnement à faire d'Épicure une larve que le malheureux, à la mort de son père, était cloîtré, ruiné par Misère, paralysé de la ceinture jusqu'à l'extrémité des pieds par Feignasse, et envahi d'une faiblesse tout le haut du corps par Flemme et Paresse qui ne lui permettaient que quelques mouvements, comme s'alimenter et se saisir des rares objets à proximité de sa couche, Feignasse assurant la subsistance, service minimum, accro à son plaisir sadique.

Et Aphrodite, dans tout ça ?

Après être passée par tous les états durant cette longue guerre, Aphrodite tournait en rond dans la grande salle de son magnifique palais. Elle était dévastée par un désastre sans nom : voir compromise l'œuvre de sa vie. Oui je dis bien « de sa vie » car elle savait que, sans son dessein, elle ne serait plus que souffrance vouée à l'éternité.

Ah, qu'elle avait eu raison de vouloir ravir le pouvoir de son père, cet inconscient rustre qui ne savait pas accorder de valeur aux choses les plus importantes ! D'ailleurs, ce contraste dans leurs gènes respectifs pose question : cette histoire qui court au sujet d'Ouranos éveille la suspicion…

Zeus, ce mégalomane, avait tout réduit à néant par simple ignorance.

Ah, si elle avait eu les destinées de l'Homme en main… l'Amour – qui est son essence – aurait, aux côtés de son frère Phébus, illuminé le monde. Qui sait jusqu'où l'Homme se serait élevé… Peut-être au rang des dieux ?

Au lieu de cela, ce désastre irrémédiable sonnait pour l'humanité le glas de la lumière et l'entraînait inexorablement vers le trou noir de l'obscurantisme, engloutissant à sa suite l'Olympe et ses occupants qui n'auraient plus aucune raison d'être : les dieux finiraient poussière d'antimatière errante et éternelle.

Aphrodite était lasse. Lasse de penser, lasse de voir les merveilles de son palais vouées à disparaître, lasse d'être si inutilement belle… C'est d'une oreille très lointaine qu'elle entendit sa fidèle servante l'interpeller, n'ayant pas compris ce qu'elle disait. D'un ton doux et très las, elle se tourna vers elle :

— Qu'y a-t-il, ma chère Bonne-Nouvelle ? Ton joli prénom devient bien désuet, dorénavant…

Bonne-Nouvelle baissa les yeux tristement, ravagée de voir sa maîtresse aussi abattue.

— Hermès est ici dans l'antichambre, Maîtresse ; il désire être reçu.

Après un soupir résigné, elle lui souffla sans conviction :

— Fais-le entrer ; cela me fera une distraction.

Hermès l'Aérien entra. Le messager des dieux aux pieds ailés fit plusieurs fois le tour de la déesse puis s'arrêta en vol stationnaire en face d'Aphrodite, à l'instar d'un colibri.

— Eh bien, que t'arrive-t-il, ma chère ? Tu ne ris plus de mes facéties ?

Sous ses paupières lourdes, une infime lueur amicale accompagnée d'une mimique de sourire avorté d'une seule commissure de sa splendide bouche lorsqu'elle répondit :

— Je ne suis pas débordante de joie, mais ta visite me fait énormément plaisir et me met beaucoup de baume au cœur.
— Cela va-t-il aussi mal que ça, amie ? Décidément, je crois que le conseiller de ton père avait bien présumé des problèmes qui t'attendaient.

Elle fut immédiatement sur la défensive. Que lui voulait encore son père ? N'était il pas assez rassasié de sa déchéance ? C'est sur un ton brusque qu'elle lança :

— Si c'est Zeus qui t'envoie, alors je t'interdis de prononcer un seul de ses mots devant moi !
— Qui a nommé Zeus ? Je n'ai parlé que de son conseiller. Il est ici dans l'antichambre et m'a précisé qu'il venait à titre personnel s'enquérir de ta santé ; il se fait beaucoup d'inquiétude à ton sujet. Il a ajouté que Zeus n'était pas au courant de sa démarche.

Aphrodite réfléchit rapidement. Le conseiller de son père était un homme intègre et honnête ; elle l'avait toujours estimé. En tant que déesse de l'Amour, elle savait qu'il était secrètement amoureux d'elle. Mais bon, c'était un simple humain, et une kyrielle de dieux, demi-dieux et humains était dans son cas.

— Bah, dis lui d'entrer. Sa présence m'a toujours été agréable ; cela va me changer les idées.

Muad'Dib, terrassé par son amour, s'inclina, douloureusement ému devant l'inaccessible déesse ; elle était le seul résidant de l'Olympe qui lui faisait perdre tous ses moyens.

— Alors, mon cher Muad'Dib, on s'inquiète pour moi paraît-il ?

Le conseiller pesa à sa juste valeur la légère nuance de suspicion qu'il venait de déceler dans les propos de la déesse. L'avenir du monde se jouait. « Faut pas faire le con, mec ! »

— Pour vous… et pour le monde, Divine.

Aphrodite savait qu'il savait. Il avait tiré exactement les mêmes conclusions qu'elle sur la situation. Mais que cela pouvait-il changer ? Muad'Dib n'avait aucun pouvoir pour contrer la soif d'hégémonie de Zeus.

— On ne s'inquiète pas pour un moribond : on le veille en attendant de le rejoindre.
— Sans vouloir t'offenser, Divine, je pense que le dépit et la colère t'aveuglent et te font perdre ta subtile et légendaire lucidité. Il y a certains éléments que tu refuses de voir, mais qui pourraient peut-être renverser la situation. Nul n'est à l'abri de l'orgueil ; pas même Aphrodite.

La susceptibilité ne tenait guère de place dans l'esprit d'Aphrodite, mais elle accusa le coup ; un léger frémissement en témoigna, puis très vite, alertée par une partie pleine d'espoir de la remarque du conseiller, elle se mit à réfléchir intensément. Elle tourna le dos à Muad'Dib. Ses pas la menèrent d'une marche lente et distraite vers le balcon céleste qui offrait une vue plongeante sur la Terre. Toute la scène du théâtre de l'humanité était là, à ses pieds.

Ce n'est pas par hasard qu'elle était venue là. Des millénaires d'expérience lui avaient appris qu'il fallait se trouver face au plan si l'on voulait trouver le tracé de l'itinéraire menant à un objectif. Si l'état-major était dans les cieux, le combat se jouait en bas.

Après un moment de réflexion lui ayant permis de recadrer sa logique, sa pensée prit enfin la bonne direction.

— Prends celle du Jardin ! s'époumonait Noémie, les mains en porte-voix, perchée au sommet de l'Everest.

Mais sa déesse ne l'entendait pas : sa voix venait d'un trop lointain avenir.
Faisant doucement volte-face, elle dirigea ses pas vers le centre de la grande salle où Muad'Dib se tenait immobile, patient et confiant dans l'espoir qu'Aphrodite allait faire seule le cheminement de pensée qui pourrait la rapprocher de lui.

Connaissant son objectivité, c'est pour la réveiller qu'il l'avait piquée au vif ; il allait suffire de lui donner les quelques éclaircissements qui lui manquaient pour qu'elle le rejoigne dans son idée.

Qu'Aphrodite était belle ! Il allait enfin faire avec elle un petit bout de chemin. Si platonique qu'elle fût, cette aventure avec son adorée le rendait fou de joie. Il en était sûr, c'était le destin : le hasard n'existe pas, il n'y a que des rendez-vous.

Majestueuse, la déesse, le pouce posé sous le menton et l'index faisant des allers-retours d'une commissure de ses splendides lèvres à l'autre, plongée dans sa réflexion, tournait autour du conseiller. Elle pensait : « Quelles sont ces choses que voit Muad'Dib et que le dépit et la colère m'empêchent de discerner ? Ou plutôt m'incitent à refuser de voir, ce qui est plus exact. Donc elles existent, mais que je ne les vois pas. Ces choses ne peuvent se cacher que derrière la lumière de la colère qui m'aveugle ; et derrière cette colère il y a Zeus, mon père. » Son père ! Celui qui l'avait adorée durant toute son existence, celui qu'elle avait adoré pendant toute son enfance et plus tard, jusqu'à… jusqu'à ce que la colère l'aveugle. Elle aimait son père.

Elle, la déesse de l'Amour, était tombée dans le piège le plus classique, le plus bête et fréquent qu'elle avait combattu. « J'ai renié mon essence… et j'en paie le tribut. Ah, si père pouvait arrêter de se laisser aveugler par son pouvoir, on pourrait… on pourrait… » Après un long silence, Aphrodite se tourna face à Muad'Dib. D'une voix douce et pleine d'espoir, elle lui demanda :

— Comment va papa ?

« Nous y sommes. Elle a compris. Elle n'attend que les derniers éclaircissements pour lever le doute sur son espoir. » se réjouit Muad'Dib.

— Il va très bien, mais il irait beaucoup mieux si tu allais le voir ; il y a tellement longtemps qu'il attend ce moment…

Aphrodite eut beaucoup de mal à masquer devant cet esprit aiguisé l'émotion qui l'étreignit.
Pour reprendre une certaine contenance et dévier du sujet, elle s'enquit :

— Et comment la petite souris du désert compte renverser la situation ?
— De cela nous parlerons en chemin, très chère.

Bon, désolé de te laisser poireauter, Noémie. Sois cool : j'chuis un invité et j'chuis mort de fatigue, là. Zzzzzzzzz…


— Salut, Muad ! Je suis sûre que je t'ai manqué, s'exclama Inspi, la fille de Muse, assez fort pour couvrir le bruit de la chasse d'eau que le conseiller venait de tirer. Alors, que t'arrive-t-il, mon ami ? Je t'ai observé faire plus de vingt visites quotidiennes au cabinet de ton vidangeur particulier, Walter de Closets (le frère de François).
— C'est que je me suis tapé quelques plats indigestes ces temps-ci, amie préférée.
— Bah, ce n'est rien ; une petite infusion d'écriture bien chaude, parfumée d'un soupçon de création et il n'y paraîtra plus. Tiens je t'ai apporté un cadeau : un clavier d'ordi tout neuf qui va grandement te faciliter la tâche, depuis le temps que le tien te rends fou.
— Oh putain ! C'est super… Merci infiniment, tu me redonnes mes mains de vingt ans.
— Mais je n'y suis pour rien ; c'est une certaine Noémie, apparemment très impatiente, qui me l'a balancé au passage quand je survolais un de leurs trous de serrure par lesquels ils espionnent à longueur de temps nos faits et gestes. Elle était perchée en haut d'une immense boule blanche et m'a crié « C'est pour Muad ! En urgence ! »
— Ouais…T'inquiète, je la connais. Tu sais ce que c'est en bas : eux, ils n'ont pas le temps.

En son for intérieur il ne put s'empêcher de penser « La garce, elle devait encore kiffer au planétarium pendant que moi je m'éreinte sur ce récit à la con. Décidément, c'est vraiment son truc, les boules blanches ! » Inspi ne lui laissa pas le temps de rêver à des visites en bas :

— Bon, il serait peut-être temps que tu t'y mettes. Tu te cales les fesses là devant l'ordi et je m'occupe du reste.


Un instant anecdotique, vingt jours plus tard ; Muad se retrouvait dans les jardins de l'Olympe.

— Je sais à quoi tu penses, Muad : tu estimes sans doute que c'est à moi de faire le premier pas.
— Tu n'as pas, ô Divine, encore bien pris la mesure de ton égarement. Zeus est déjà là qui t'attend dans le petit jardin préféré de ton enfance.

Une bouffée de tendresse si longtemps retenue la submergea. Elle faillit courir dans les allées et se précipiter dans les bras de son papa, mais la pudeur et la bienséance, ces maladies de l'âge adulte, la menottèrent ; et c'est dans une attitude dignement frustrée qu'elle se retrouva face à son père. À sa vue, Zeus se précipita pour l'entourer de ses bras, la serrant à l'étouffer. Il lui dit doucement à l'oreille :

— Pardon, mon bébé.

Muad'Dib, ému, leur laissa du temps pour l'effusion. Quand l'émotion se serait dissipée, il savait que son intervention allait devenir nécessaire : il fallait leur éviter la gêne de faire le premier pas sur le chemin de cette réconciliation encore fragile. Alors que ce moment de grâce vibrait encore de ses derniers accords, et avant que le parasitage des questionnements ne vienne perturber le silence qui allait s'installer, Muad intervint :

— Alors, Divine, si nous parlions un peu de ce dessein ?

Entre le père et la fille un échange de regards amusés, mais vifs et intelligents, matérialisa ce dialogue télépathique : « L'esprit petite souris du désert de ce Muad'Dib en fait décidément un habile manipulateur. Heureusement qu'il n'est animé que de bonnes intentions… »

Au milieu de ce jardin luxuriant se tenaient les trois personnages parfaitement maîtres de leurs rôles respectifs. Zeus, pensif, les mains derrière le dos, tournait comme la planète du même nom en latin (Jupiter) sur son orbite. Le conseiller se tenait debout au centre, immobile, dans une posture de subalterne patient. Un peu à l'écart, le dos tourné dans une attitude faussement relâchée, Aphrodite caressait délicatement une orchidée. C'était un plan de scène que la déesse Distraction avait mis à la mode. Parfait pour les hauts conciliabules dans les péplums, il faisait ravage à Hollywood.
Zeus s'adressa à son conseiller :

— Alors, mon cher Muad ? Tu feras bien sûr abstraction de l'état des lieux de ce merdier sans nom, comme dirait Courage. Dis-nous plutôt si tu as une idée pour instiller un début d'espoir de guérison à ce monde moribond.

Aphrodite, jusque là faussement distraite, ses doigts délicats toujours refermés sur la tige de l'orchidée, se tourna très lentement avec une grâce infinie. Elle planta un regard d'attente vive dans les yeux de Muad, connaissant le pouvoir de la passion dont elle avait gratifié ses adeptes. Son message subliminal était clair : « Ne me déçois pas. » Ce regard fut comme un coup de poignard dans le cœur du malheureux conseiller : il n'est pas pire pour un homme amoureux que de sentir la frustration et la déception dans le cœur de l'être aimé…

Ah, pourquoi n'avait-il pas su anticiper cette dérive mortelle du monde ? Il l'avait immédiatement pressentie, mais était resté impuissant à réagir, ne pouvant à l'époque s'immiscer dans l'intimité du couple divin que formaient épisodiquement Zeus et Dionée, la mère d'Aphrodite. Cette dernière, qui avait très vite entrevu les conséquences du comportement de sa fille, n'avait aucunement envie d'être poussée à la retraite ; au cours de leurs conversations sur l'oreiller, elle s'était évertuée à éloigner Zeus de son conseiller. Provisoirement hors-jeu, il ne pouvait qu'assister, impuissant, à la souffrance d'Aphrodite.

Mais l'heure n'était pas aux regrets. Dans l'immédiat, il craignait que son incertitude ne transparaisse dans ses paroles. L'un des rares défauts d'Aphrodite consistait à avoir contracté une relation trop longue avec la déesse Impatience. Il prit une profonde aspiration, se tourna vers Zeus – le regard toutefois orienté vers Aphrodite – et déclara :

— Il y a bien une action que nous pourrions entreprendre ; à long terme, elle pourrait donner des résultats…

Il ajouta rapidement pour essayer d'endiguer l'impatience de la déesse :

— Mais vous avez toute l'éternité.

Puis, après un léger silence :

— Cependant, ô Dieu des Dieux, dans ce plan il vous faudra renier quelque petites promesses.
— Écoute-moi bien, Muad ! tonna Zeus. À mes yeux, la promesse la plus importante est celle que j'ai faite à Aphrodite dès qu'elle a été en âge de comprendre, à savoir la rendre heureuse ! Toutes les autres ne sont que billevesées et roupie de sansonnet, même si ces expressions n'existent pas encore. Alors si tu as une idée, accouche-la sans faire de détours ; la raison d'État aplanira tout le reste.

Le conseiller songea qu'il préférait nettement la colère de Zeus à la moindre critique de sa déesse.

— Eh bien voilà. Tout le mal est parti, ô Dieu des Dieux, de cette initiative que tu as prise de faire des deux nymphes des déesses.

Il tenait à ce qu'Aphrodite sache qu'il n'y avait joué aucun rôle. Il poursuivit :

— Le retour en arrière n'étant plus possible, je pense qu'avec quelques « modifications » nous pouvons encore changer les choses.

Aphrodite prit la parole :

— Quelles modifications ? Et où veux-tu en venir, Muad ?

Saisissant son menton, Muad'Dib se mit à marcher lentement devant les divinités attentives. Il avait une idée, mais il fallait qu'au fil de son explication il finisse de l'élaborer.
Il entama ce discours à deux niveaux de perception, l'un créatif, l'autre expressif :

— Les causes et les conséquences de ce marasme, nous les connaissons. Tout le gotha de l'Olympe est partie prenante et se déchire par humains interposés. Mais le moteur de tout cela est comme d'habitude l'orgueil enflammant l'ego de chacun. Toute l'énergie de cet orgueil, notamment chez les dieux et les déesses, tient à une seule chose qui n'est pas irrémédiable ; sauf votre respect, ô Dieu des Dieux, le problème et la solution tiennent dans cette phrase que vous avez prononcée devant les néo-déesses : « Ces deux pouvoirs étant contraires, tirez-vous la bourre ; moi, je compte les points. » La compétition, c'est de la nitroglycérine pour l'orgueil ; s'il n'y a plus de compétition entre les dieux, l'Olympe redeviendra calme, et les déesses Courage et Feignasse se retrouveront seules face à face.
— Et en quoi consistent ces « modifications » dont tu parles, Muad ? Elles ont sûrement pour but d'arrêter la compétition, non ? questionna Aphrodite.

Le conseiller réfléchit rapidement ; le don d'ubiquité des dieux allait lui être très utile. Quand il fallait convoquer un dieu ou une déesse devant Zeus, c'était instantané. Pour se donner un temps de réflexion et tempérer l'impatience exacerbée d'Aphrodite suscitée par l'espoir qu'elle commençait à entrevoir, Muad s'adressa à Zeus :

— Si nous attribuons à chacune des deux déesses concernées un fief définitif avec obligation de non-ingérence, les deux parties s'y retrouveront. Si, avant le match, on avait promis à Feignasse de contrôler quatre-vingt-dix pour cent de l'humanité, elle aurait signé des deux mains. Quant à Courage, cette lutte lui a appris une chose certaine : c'est que la qualité doit être rare pour rester crédible, et qu'elle aura déjà fort à faire pour régner sur ces dix pour cent, qui auront une valeur intrinsèque bien supérieure aux quatre-vingt-dix de sa sœur. Feignasse étant totalement imperméable à cette valeur, les deux ego seront saufs. Cette frontière infranchissable pour les dieux ne le sera pas pour les humains si vous leur accordez enfin le libre-arbitre de leur destin. D'après les caractéristiques de cette nouvelle loi de l'évolution, je pense que l'équilibre des deux fiefs – avec les jeux de pouvoir contrôlant la culture – ne devrait pas varier de beaucoup, et ce pendant encore très longtemps.

Les yeux d'Aphrodite s'éclairèrent d'une manière intense ; son dessein revenait à la vie. Elle avait tiré les mêmes conclusions que Courage sur la qualité de la culture. Elle avait compris que la masse laborieuse – quel que soit son niveau de pouvoir – était aussi indispensable à son œuvre que ses adeptes. Ses adeptes dirigeraient le monde, certes d'une manière effacée et insensible, mais elle n'était pas contre cette subtilité. Non, elle ne retomberait pas dans le piège d'Impatience. Cette nouvelle règle allait raviver sa soif de combattre pour son dessein et allait rendre le jeu perpétuel fantastique et très incertain… mais elle s'estimait largement capable de relever le défi de cette incertitude. Même chassé d'un endroit, l'esprit de compétition trouve toujours des terreaux où s'épanouir.

Dans cette simple illumination du regard de sa déesse, le conseiller tutoyait les étoiles.
Il n'avait pas déçu sa déesse. La satisfaction muette d'Aphrodite n'échappa pas non plus à Zeus, qui tonna :

— Faites immédiatement mander Feignasse et Courage ; nous gagnerons du temps.

Muad se demanda s'il était bien opportun de faire venir les déesses aussi tôt ; enfin, il faudrait faire avec. Zeus semblait être dans de bonnes dispositions ; il fallait battre le fer tant qu'il était chaud. La déesse Libido faisait bien son travail, et avec ces déesses – disons pour le moins « entreprenantes » qui défilaient au palais – la situation pouvait très vite évoluer. Que de virages importants du destin de l'humanité avaient étés amorcés sur une taie d'oreiller… Crac, boum, hue ! Feignasse et Courage se présentèrent toutes nues devant Zeus (oh, pardon : Libido faisait tellement bien son boulot ; rien que d'écrire son nom…)

Une importante altercation venait d'éclater entre Muad le conseiller et Muad l'écrivain. Muad l'opportuniste en profite pour aller faire une petite sieste ; à plus !


Après une petite virée sur son canapé favori, votre serviteur revient reconstitué, frais et dispos.

Informées par Zeus des nouvelles directives sur un ton rendant toute réclamation impossible, les déesses se retrouvaient debout et pensives au milieu du Conseil.

Courage, l'esprit vif, avait rapidement synthétisé la situation ; l'ayant parfaitement admise, elle était passée directement à autre chose. Dans son for intérieur, elle pensait : « J'en ai plein les bottes d'affronter tous les évènements d'une manière autoritaire et décidée. C'est vrai qu'il est beau gosse, ce Zeus ; je me laisserais bien aller entre ses bras et me livrer totalement consentante. Il y a tellement longtemps que je n'ai pas pris de vacances… »

Feignasse, quant à elle, était ravie de la tournure des évènements. Minée par l'incertitude du combat, elle se demandait chaque jour si l'adversaire n'allait pas renverser la situation. Comme elle l'avait dit à Zeus, elle n'avait pas l'envergure pour être déesse ; elle n'était pas faite pour ces grandes batailles à ciel ouvert. Les manœuvres souterraines étaient plus de son ressort. Même si dans ses directives Zeus, bien conseillé, avait ajouté que sa sœur pourrait dorénavant exercer son pouvoir sur Épicure, elle était malgré tout satisfaite : ayant reçu un acte notarié du nouveau domaine qui lui avait été octroyé, elle allait pouvoir enfin satisfaire sa soif de vengeance en contaminant insidieusement tous les adeptes d'Aphrodite.

Cette dernière, après un regard plein d'affection et de gratitude à l'intention de son père, se leva et prit les choses en main. Zeus, dont la présence n'était plus nécessaire – et bien « chauffé » par les regards de braise de la trop sensuelle Courage – se volatilisa en se disant qu'elle ne perdait rien pour attendre.
D'un ton sec et autoritaire, Aphrodite s'adressa à Feignasse :

— Tu peux disposer !

Puis elle se tourna vers Courage :

— Quant à toi, quand tu auras fini de rêvasser en pensant à mon père, je pense que mon cher Muad'Dib a quelques précisions et consignes à te donner…

Un frisson de bien-être parcourut le conseiller jusqu'à la plus infime terminaison nerveuse de son corps. Quelque temps auparavant, la déesse aurait déclaré sur un ton froid : « Je pense que le conseiller de mon père… » ; pour un retour en grâce plus officiel, elle aurait dit : « Je pense que ce cher Muad'Dib… » Mais là elle venait de dire : « Mon cher… » sur un ton affectueusement amical.

Ah, pauvres mortels ne vivant que de miettes… Ivre de bonheur, il se sentait prêt à abattre des montagnes pour elle. Déterminé, il se tourna vers Courage et lui proposa :

— Allons sur Terre, ma chère : une tâche nous attend.


Dans la somptueuse demeure tombée en ruine que lui avait léguée Neocles, Épicure, cloué dans sa chambre qui était devenue un véritable taudis insalubre, végétait dans l'obscurité. Il n'avait pour lui tenir compagnie que l'immense désespoir de supputer sur tous les plaisirs et miracles de la vie sans pouvoir y accéder. Ah, comme il regrettait la gestion de son temps à l'époque ou il pouvait encore se mouvoir normalement !

Comme la grande majorité des gens, il avait eu ce comportement totalement aliénant qui consiste à faire taire sa peur de tous les aléas possibles. Comme bien d'autres, il s'était éreinté à construire un cocon sécurité-confort autour de lui, mais il était passé à côté de sa vie par peur de la vivre, aussi prisonnier qu'en ce moment, allongé impuissant sur sa couche. À demi aveugle, il ne distinguait que le rai de lumière que laissait filtrer le lourd rideau de bure qui tenait lieu de porte.

Ah, que n'avait-il été plus prudent ! Il avait, jusqu'à il y a quelques jours seulement, réussi à s'adapter à la situation et parvenir à vivre heureux en utilisant ses seules ressources restées intactes : sa vue, son ouïe, son odorat et son esprit si fort ; mais Feignasse, l'ayant surpris entrain de dialoguer en sifflant avec un oiseau, avait compris pourquoi il ne dépérissait pas : une large fenêtre ouvrant sur le monde extérieur lui permettait de « pomper » la vie comme avec une paille.

Les évènements-plaisirs lui étant délivrés au compte-goutte, son esprit s'était habitué à en tirer la quintessence. Chaque bruit à l'extérieur lui faisait dresser l'oreille et apportait avec lui son scénario-devinette. Il avait même – hormis les oiseaux – quelques amis, mustélidés et insectes rampants familiers.

Avec la lumière, il avait une relation particulière de couple. Mais à l'inverse des rapports humains, il adorait sa présence envahissante le jour et la désirait toujours le plus loin possible la nuit. Comme une épouse possessive, elle l'empêchait la nuit de s'évader dans les confins du cosmos alors que loin au milieu des étoiles, c'est là voulait être.

Épicure estimait que ce rapport avec le ciel était indispensable à l'humanité car il impose un questionnement qui permet l'épanouissement du sentiment de liberté. Un jour, l'Homme – pour obéir à sa peur – mettra des lumières partout dans ses villes. Il pourra alors passer des mois, voire des années, sans lever les yeux vers le ciel, si ce n'est de temps en temps pour regarder qu'il ne risque pas de se mouiller en se rendant d'une prison à l'autre, surveillé de près par la peur des factures. Il s'enfoncera un peu plus dans les ténèbres de sa luminosité factice.

Feignasse, déterminée à en finir, avait fait murer la baie ouvrant sur la vie extérieure et fait installer un lourd rideau qui servait de porte. Ainsi il ne restait plus au pauvre Épicure que les bruits assourdis provenant de la cour interne de la demeure et les grattements furtifs de ses amis animaux qui venaient partager sa maigre pitance.

Mais le maître-scénariste Destin menait les débats, ayant pour assurer le montage de son film la déesse la plus redoutée des humains : la Mort. Elle était chargée de virer du scénario les désormais inutiles acteurs.

Pour écrire la suite, Destin faisait intervenir alternativement les déesses Poisse et Baraka pour tisser sa trame. C'est Baraka qui, investie de la mission que lui avait ordonnée Destin, avait instillé la direction des évènements dans l'esprit de Muad'Dib. Le premier signe de son intervention incognito qu'Épicure vécut se présenta à lui sous la forme d'un remue-ménage inhabituel provenant du patio. Des bruits insolites suivis d'ordres multiples et incompréhensibles firent brusquement une irruption cataclysmique dans son long train-train silencieux ; soudain le rideau se fut soulevé et une clarté aveuglante envahit la pièce, obligeant Épicure à soulever péniblement ses mains pour les poser sur ses paupières déjà fermées. Sur le seuil se tenaient Courage et le conseiller.

— Par Zeus ! s'écria Courage sur un ton horrifié, comment cette pétasse a pu faire un truc pareil à cet humain ? Il fait partie des meilleurs parmi les siens !

Un choc percuta le cerveau d'Épicure ; son esprit avait depuis longtemps perdu l'habitude de ressentir la bienfaisante chaleur de la compassion. Celle-ci provoqua presque une douleur dans les tripes de l'infortuné, à l'instar d'une chaleur trop vive causant une onglée sur des doigts gelés. Mais cette chaleur trouva le chemin de son cœur, et une vague lueur d'espoir vacillante et incertaine commença à germer dans sa tête.

— Eh bien, mon cher… s'enquit Muad'Dib, est-ce ainsi, les yeux cachés comme un enfant timide, que l'éclairé Épicure reçoit ses hôtes ?

D'une voix hésitante et fatiguée qui n'avait plus l'habitude de la conversation, ce dernier bredouilla :

— Je me demandais seulement s'il était vraiment nécessaire que j'exige de mes yeux une longue et douloureuse acclimatation à la lumière, cette ancienne compagne qui m'a été ravie il y a bien longtemps, si c'est pour qu'elle reparte illico comme…

Courage l'interrompit vivement d'une voix péremptoire :

— Tu vas repartir avec elle, ta compagne ; et en plus alerte comme un cabri. Malheur à celui qui viendra dorénavant s'interposer entre vous !


Par une nuit sèche et sans Lune, assis au sommet de l'Olympe, Epicure et Muad'Dib, silencieux dans une obscurité totale, contemplaient une voûte céleste fascinante. Muad songeait à la vision de cette infime partie de notre galaxie qui était visible depuis la Terre, la Voie Lactée, accompagnée de ses deux petites sœurs, les Nuages de Magellan, et la galaxie d'Andromède. Celles-ci, vu leur distance, apparaissaient sous forme de nuages d'étoiles concentrées, le tout formant une silhouette lumineuse ayant la forme d'un immense être humain semblant planer en croix de St André d'un horizon à l'autre, plaqué sur la voûte au-dessus de la Terre. Cette forme humaine, était-ce un hasard ? Y avait-il un sens, ou était-ce seulement son imagination ?

C'est Épicure qui, le premier, après un long moment rompit le silence :

— Quel extraordinaire cadeau m'a fait Courage en me transportant, moi simple humain, en ce lieu d'où l'on peut observer un tel spectacle ! Je vois tellement plus d'étoiles que depuis la Terre…
— Disons que tu es un cosmonaute avant l'heure, ironisa Muad.
— Un cosmo… quoi ?
— Rien, je plaisantais. C'était une manière de dire que, depuis la Terre, ta vision est floutée par l'atmosphère. Courage, qui t'admire, a pensé qu'après toutes les souffrances que tu as subies tu méritais ce spectacle.
— Mon cher Muad, sache que je bénis Feignasse et toutes ces souffrances qui m'ont permis d'assister à un tel émerveillement. Mais je suppose que si une déesse et le conseiller de Zeus s'intéressent au simple mortel que je suis, ce n'est pas seulement pour me faire admirer les étoiles.
— Non, bien sûr : nous ne sommes là que pour en parler dans les meilleures dispositions d'esprit possibles.
— Je serai plaisamment votre obligé jusqu'à ma mort, et je suis toute ouïe, mon cher Muad.
— Aphrodite, que tu vénères à l'instar de ton regretté père, m'a chargé d'une mission pour toi. Maintenant que Courage t'a insufflé sa force, tu peux jouir de la découverte de la vie. Tu vas de ce fait accumuler un immense savoir que tu devras partager avec d'autres élus. Comme toi, ils auront accumulé leur propre savoir. Le partage permettra de surmultiplier ce savoir dans un effet boule de neige, ce qui donnera naissance à d'autres adeptes, et ainsi de suite. Cette force ne sera pas de trop pour endiguer la médiocrité qui sclérose le monde.
— Je suppose d'après ton discours, mon cher Muad, que je suis le seul des élus dont tu parles à avoir été approché d'aussi près ; pourquoi moi ?
— Selon une expression actuellement à la mode, mon cher Épicure, c'est là que les Athéniens s'atteignirent et que les Perses se percèrent ! Tu vas créer la première start-up. Aphrodite va mettre à ta disposition un magnifique Jardin ; le premier d'une longue chaîne, je l'espère, qui aura pour rôle de servir de musée-bibliothèque afin de préserver les plantes rares que la culture aura fait jaillir de tous les esprits cultivés. Recrute tous les élus qui te semblent dignes du Jardin, et passe la consigne aux autres élus qui devront agir de même.
— Je suis énormément flatté de la confiance qu'Aphrodite met en moi, mais en même temps c'est une immense responsabilité : je pourrais me tromper dans le recrutement et ruiner le projet…
— On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs ! Et puis j'ai mon idée là-dessus : il s'agit d'une petite manie qu'Aphrodite a mise au point pour mémoriser, et que nous allons un peu modifier. Afin de se souvenir de ses choix, elle a pour habitude de sélectionner ses adeptes en mettant des boules blanches devant les élus et des boules noires devant les autres. Tu instaureras donc selon ce principe une élection pour chaque nouveau prétendant : une boule blanche pour oui, une noire pour non, et le candidat sera accepté ou recalé en fonction de ce qu'indiquera la majorité des boules ; la pluralité des avis sécurisera les choix.
— Lorsqu'une mission consiste à prendre du plaisir, le partager avec des amis et s'en faire beaucoup d'autres, ce n'est plus une mission : c'est le cadeau ultime. Seule la déesse de l'Amour peut hausser le niveau de gratification à une telle altitude ; c'est une mise en orbite ! Je graviterai donc autour de mon astre avec une immense gratitude durant le reste de mes jours. J'espère que ceux qui viendront par la suite seront dignes de l'héritage et continueront ce combat ; mais je n'en doute pas : la culture vaincra !
— Amen ! Et si nous descendions voir ce Jardin qui doit en appeler bien d'autres, mon ami ? Connaissant Aphrodite, il doit être splendide !

FIN ?