L'amnésie infantile nous prive de nos « souvenirs d'enfance » avant l'âge de 3 à 5 ans ; certaines personnes admettent ne pas en avoir gardé la moindre trace d'avant leurs 10 ans. Il est reconnu que ces souvenirs sont plus ou moins des reconstructions. Les souvenirs « purs » n'existent pas : ils se transforment, s'altèrent en fonction de nos expériences ultérieures. Cependant, vécues sur l'instant comme des « traumatismes », certaines situations peuvent se figer dans notre mémoire. Elles sont souvent anodines pour les adultes, mais marquantes pour un cerveau encore en construction.
Ce sont ces quelques bribes que je vais raconter, au plus près de cette mémoire reconstruite et forcément romancées pour la mise en forme d'un récit. Le mieux est de laisser l'enfant – puis la pré-adolescente – que j'étais alors en parler, même si ce n'est pas toujours avec ses mots…

Du peu que je me rappelle, c'était un bel après-midi ; c'était forcément une belle journée. Je jouais seule dans la courette placée à l'avant de notre maison. Seule, forcément : ma venue au monde ayant été trop désirée, trop compliquée, avait d'emblée mis un frein aux aspirations familiales de créer une fratrie.

Tout cela ne m'était pas encore dévoilé. Pour l'heure, je m'attachais surtout à dompter une étrange machine qui permettait de se déplacer en étant assise sur un siège ; il me suffisait ensuite d'actionner un couple de manivelles avec les pieds pour que le miracle opère. Ce n'était pas très utile, je me trimbalais plus vite sans cet engin, mais c'était autrement plus plaisant. Le concepteur de ce tricycle – puisque tel est le nom de cet hétéroclite appareillage – avait assimilé qu'une base triangulaire était la plus stable. Cette particularité était à elle seule bien insuffisante pour me donner une entière maîtrise de ce trois-roues, nombre qui était aussi celui de mes années.

Après quelques vaines tentatives pour escalader ces ersatz de marchepieds qui semblaient uniquement placés pour constituer une gêne supplémentaire, je parvins à me placer sur l'assise, pas forcément dans le bon sens dès les premiers essais ! Le souvenir n'étant pas détaillé, il est possible que l'aide de mon géniteur ait facilité mon apprentissage.

La cour étant légèrement en pente, quelques manquements aux lois de l'équilibre ajoutés aux erreurs de trajectoire me firent connaître la rudesse d'un sol bitumé ; mais ce n'était pas quelques écorchures qui auraient pu avoir raison de la pugnacité d'une apprentie cycliste ! Du reste, pas encore pleinement sortie des langes, ma partie la plus dodue était toujours bien rembourrée. Sans compter les encouragements d'un papa très attentif aux progrès de sa progéniture et devant lequel il n'était pas question de montrer un semblant de faiblesse.

Je pris assez vite un peu d'assurance. Cependant, comme les tours de piste effrénés autour de la table de la cuisine ne rassuraient pas ma mère, c'est uniquement à l'extérieur que j'ai dû démontrer ma maîtrise du pilotage. Il me faut reconnaître que plusieurs contacts avec ses chevilles et autres éraflures avaient plus que modéré sa confiance.

L'aire de jeu n'était pas réservée à mon usage exclusif : il me fallait parfois la partager avec mon père. Lui – privilège des grandes personnes – ne se contentait pas d'un simple assemblage de tubes et roulettes. Une fois ouvert le portail de sa remise, il en sortait une grosse carriole qui, étrangement, ne se déplaçait jamais sans bruit. Ce n'était visiblement pas son seul désagrément puisque ma mère nous tenait, mon tricycle et moi, systématiquement à l'écart lors du moindre de ses déplacements. La barrière donnant sur la rue s'ouvrait à chacune de ces sorties, ce qui permettait à mon père d'aller jouer à l'extérieur. Je le sais car parfois il emmenait maman et moi, mais je m'endormais presque toujours avec Nounoun, mon doudou.

Un jour, alors que la carriole reculait, mon tricycle se mit à rouler seul sur la pente de la cour. Par instinct, je voulus éviter le désastre que je pressentais. Retenue par une poigne ferme, je ne pus qu'assister avec effroi à l'écrasement de ma pauvre monture.

Les pleurs qui suivirent, mêlés à une tentative de représailles dont seul le tibia de ma mère a gardé le souvenir, furent difficiles à calmer ; un véritable drame que mes parents ne semblaient pas évaluer à sa juste mesure. Quelques jours plus tard, encore pleine d'amertume, je pus retrouver mon tricycle dans son état d'origine. Enfin, presque : le guidon avait été redressé ; seule la selle avait nécessité un remplacement. Et c'est avec un bonheur redoublé que je me suis adonnée à la pratique du pédalage.

L'image de cet instant reste bien gravée dans ma mémoire ; à l'inverse, je ne conserve qu'un souvenir très incomplet de l'anecdote suivante qui m'a été plusieurs fois rapportée.

Nounoun fait partie de mon « bagage natal » : peluche d'un ourson blanc devenu dépositaire de mes secrets. Cet inséparable compagnon, marqué au fil des mois par les affres indélébiles dues à mes maladresses d'enfant, avait perdu cette blancheur virginale que les lavages successifs ne parvenaient plus à rendre. Peu m'importait : sa présence m'était indispensable, son odeur rassurante… et ses oreilles ont connu les tourments de mes premières dents.

À la sortie d'une grande surface, une pluie soudaine avait obligé mes parents à rejoindre leur voiture au pas de course. J'étais assise sur la banquette déployable d'un chariot dont seules les personnes de très petite taille au popotin bien matelassé peuvent supporter le « confort », et c'est sous une avalanche d'eau qu'il fallut m'installer avec empressement sur mon siège-rehausseur et mettre les achats dans le coffre. Au moment de quitter le parking, l'absence de Nounoun jeta un froid dans le véhicule.

Toujours sous une pluie battante, mon père fit au moins deux fois le trajet séparant notre emplacement de parking à l'entrée du magasin, lieu plus que probable de la perte de mon ourson. Il fallut se rendre à l'évidence : il avait déjà changé de propriétaire.

Cette perte aurait dû me marquer de manière plus intense que la rencontre de mon tricycle avec le pare-chocs arrière de la voiture parentale ; il n'en est rien : ma mémoire n'en a conservé qu'une sorte de « sensation fragmentée ».

Nounoun fit rapidement un retour inespéré dans ma vie. Rajeuni, blanc – bien trop blanc – et surtout privé de cette odeur indéfinissable qui le caractérisait. Ma crédulité d'enfant me fit accepter le remplacement, et ce Nounoun de substitution vit encore, précautionneusement posé sur une étagère dans la « chambre de jeune fille » qui est la mienne lorsque je rejoins le domicile familial. M'en séparer équivaudrait à me couper un bras !

Je venais d'avoir cinq ans. Il m'était devenu possible de m'en faire une idée : on m'avait expliqué que c'était comme les doigts sur une main, c'est-à-dire beaucoup.

C'est une chose que la lassitude à l'aube de ses cinq ans… Mes parents soupçonnaient cet état dans lequel je me retrouvais de plus en plus. Je ne parlais pas, ou rarement quelques mots quand certaines conditions m'y obligeaient. Je comprenais le sens de leurs phrases, mais je ne jugeais pas utile d'y répondre autrement que par des mouvements de tête. Souvent, je ne faisais rien du tout : ma réponse était dans ma tête ; c'était suffisant. Et puis j'aimais être seule, et les questions des grandes personnes étaient souvent étranges.

On m'emmenait aussi chez des gens qui s'appelaient tous « docteur » et qui me posaient encore des questions auxquelles je ne répondais pas toujours, surtout quand je les trouvais trop nulles. Certains me faisaient jouer avec des cubes ou des morceaux de bois qui ressemblaient un peu à un puzzle.

Je ne m'ennuyais pas toujours. Les beaux jours, j'aimais contempler les oiseaux. Leurs chants, je pouvais les conserver « en musique » dans ma tête. Les étourneaux – ma mère m'avait vite donné leur nom – m'amusaient : un vrai spectacle de les regarder en bande chercher leur nourriture sur notre pelouse. Plus rarement, une bergeronnette me donnait l'impression de danser ; si je ne bougeais pas, elle s'approchait assez près.

Le soir, mon père jouait souvent de la guitare dans une pièce où se trouvait aussi le piano de ma mère ; j'avais le droit d'y rester si je me tenais sage. J'étais toujours sage ; maman disait même que je l'étais trop. J'aimais bien écouter la guitare ; moins certaines qui avaient un gros fil : leur bruit me faisait parfois un peu peur. Je me suis vite habituée, et ce n'était plus trop un bruit ; juste une musique différente de celle que maman écoutait dans la journée. Un peu comme sur les disques de papa, mais plus fort. Je préférais les disques de papa : ils donnaient plus envie de bouger.

Lorsque la pluie faisait son apparition ou que je ne voulais pas jouer dehors, ma mère me prenait sur ses genoux. Elle tenait un livre et me racontait ce qu'il y avait sur les lignes grises entre les images. J'aimais beaucoup les histoires des livres de maman, mais je ne la croyais pas trop lorsqu'elle me disait qu'elle avait été petite comme moi.

Un jour, alors qu'elle avait envie de m'en raconter une nouvelle, j'ai montré du doigt le premier signe – il faut dire « lettre », mais je ne le savais pas encore – qui se trouvait en plus gros tout en haut de la page.

— Tu veux apprendre à lire ?

Comme à mon habitude, j'acquiesçai par un vif mouvement de tête.

— C'est un « èle ».

J'enregistrai ce drôle de nom pour ce qui ressemblait à une jambe avec un pied. Mon doigt se posa sur le signe suivant : un petit rond avec un crochet comme sur la barre qui sert à accrocher mon manteau.

— Ça, c'est un « a », m'apprit-elle.

Je retins que la jambe et son pied avec un rond et son crochet se disait « La ». Elle m'apprit d'autres signes, certains avec des noms vraiment bizarres et plus difficiles à retenir, surtout que je n'avais pas toujours une « image dans la tête » pour m'aider à les mémoriser. Les signes prenaient parfois une autre forme : c'était de la faute d'un point qu'il y avait devant ; ça compliquait encore un peu. Malgré tout, au bout de plusieurs semaines, dans un vocabulaire certes très restreint, je parvenais enfin à déchiffrer une bonne partie des mots au milieu de ces lignes devenues moins grises… et notamment à les prononcer à voix haute, ce qui n'était pas le moins miraculeux !

Le drame avec les enfants, c'est qu'ils se croient adultes très tôt. De même pour cette autonomie nouvelle, je voulais lire et relire encore – mais seule – ces histoires de chenilles, d'éléphant qui parle et autres lapins farceurs. Je me souviens d'être assise sur le perron qui donnait sur le jardin à décortiquer de plus en plus finement ces juxtapositions de lettres, syllabes, devenues mots enchanteurs. Si un écueil se présentait, je courais aussitôt montrer à ma mère le point sur lequel ma connaissance achoppait ; avec gentillesse elle expliquait ma difficulté.


Les conversations d'adultes, même si elles restent globalement dénuées de sens, sont partiellement intelligibles pour un jeune enfant. Tout au moins, les quelques bribes qui étaient accessibles à ma compréhension me laissaient à penser que mon apprentissage de la lecture se devait d'être amélioré. Puis, lors d'un repas, une question fusa :

— Tu veux aller à l'école ?

Il n'y eut comme réaction que des pleurs ; la signification d'« école » m'étant inconnue, seule l'éventualité d'être emmenée dans un autre endroit que celui que je connaissais était effroyable. Il fallut adoucir cette angoissante perspective en m'expliquant qu'il y aurait d'autres enfants, que j'allais apprendre à mieux lire, à compter, et plein d'autres activités dont je ne pouvais même pas imaginer la teneur. Et surtout, que je resterais avec papa et maman la plupart du temps.

Ce dernier aspect eut le don d'adoucir mon appréhension, et l'idée de mieux lire et d'apprendre… d'autres choses – à défaut de mieux les définir – était attirante.

Par prudence (?), mon entrée à l'école se fit en fin d'année scolaire : le but était visiblement de voir si j'allais m'y adapter.

Du premier jour, je ne retiens qu'un long couloir où mon père discutait avec un monsieur en blouse grise. Il était grand avec des cheveux blancs posés comme une brosse sur la tête. Puis voilà que la porte de la classe s'ouvre et que l'on veut m'y faire entrer. Stupéfaction ! La pièce est pleine d'autres enfants, tous aussi petits que moi et qui me regardent. Tous me regardent, et je n'aime pas qu'on me regarde. Crise, pleurs, impossible de me pousser au-delà du seuil… Ma véritable rentrée des classes ne se fit que le lendemain, après les explications nécessaires à ma compréhension de ce nouvel environnement.

Ces premiers jours d'école durent bien se passer, mais très vite le sentiment de m'être fait berner se fit jour. Le maître ne nous donnait que des devoirs que je trouvais idiots : s'acharner à vouloir coller des gommettes qui ne collent que sur les doigts, et colorier des cases n'était pas une activité particulièrement réjouissante. Elle eut très vite le don de me lasser.

Heureusement, ma mère m'avait acheté un cahier et une belle trousse dans laquelle j'avais mes crayons, de vrais crayons qui écrivaient même sans appuyer dessus à en percer le papier. Je laissai donc mes camarades à leurs « amuseries » et me mis à dessiner sur mon cahier. Enfin, dessiner est un bien grand mot. Je laissais les traces d'encres s'enchevêtrer au gré de leur désir, leur trajectoire parfois déviée par un coup de coude malencontreux du voisin de table absorbé par son devoir de gommettes. Puis, ma maîtrise du stylo s'améliorant, les lignes devinrent moins embrouillées, plus disciplinées. Très vite, mon plaisir consista à remplir une feuille – jusqu'au plus près du bord – de petits carrés juxtaposés, bien alignés. Cette doctorale tâche dura un ou deux jours… jusqu'au moment où le maître me surprit.

D'autorité, il prit mon cahier pour le présenter à l'ensemble des élèves.

— Regardez à quoi s'amuse votre camarade !

La salle se remplit de rires et de ricanements, surtout du côté de la « grande section ».

Cette humiliation mit un frein à ma pratique du quadrillage, et je refusai de participer à ces exercices imposés que je jugeais stupides. Le maître s'agaça plusieurs fois de ces refus, puis finalement les accepta sous la condition que je ne perturbe pas la classe.

Notre « petite section » était composée de deux tables rondes placées sur l'un des côtés de la pièce et autour desquelles nous étions disposés par cinq ou six. Ma place était tout au fond, près de l'encoignure de la salle. Depuis cet emplacement, j'avais une vue directe sur l'inévitable tableau mural noir situé derrière le bureau du maître. Un autre, plus petit, et vert celui-là, se trouvait accroché à une sorte de portique permettant une rotation sur ses deux faces ; il ne servait que pour le groupe des « grands ». Positionné de biais à l'angle opposé, il se présentait pratiquement face à ma position.

Dès lors, c'est les bras croisés et le menton quasiment à même la table que je m'intéressai uniquement à ce qu'il se passait sur cette autre partie de la classe. Les activités y étaient bien plus intéressantes !

Les élèves de cette autre section étaient disposés sur des pupitres doubles ; ils étaient plus disciplinés que mon voisinage de table ronde. Les « grands » se faisaient moins sermonner par le maître. Parfois je retrouvais au tableau mes « èle », « a » et les autres signes que ma mère m'avait déjà appris à reconnaître. C'était surtout de nouveaux mots que j'apprenais. Il y avait des moments où l'un des élèves devait lire une histoire dans un livre. Je m'ennuyais un peu ; il faut reconnaître que maman racontait mieux les histoires.

Ils avaient appris d'autres signes ; je ne les connaissais pas du tout, ceux-là. Ils servaient à faire ce que le maître appelait du « calcul », mais je n'y arrivais pas. Je notai leur forme avec leur nom sur mon cahier ; j'ai vite su les reconnaître, il n'y en avait pas beaucoup.

Parfois un élève devait lire un mot sur le tableau ; certains savaient le faire, d'autres pas vraiment. Moi, j'y arrivais toujours et je disais le mot dans ma tête. Peut-être trop fort : le maître m'a plusieurs fois un peu grondée pour ça.

Il y avait les récréations, que je n'aimais pas du tout. Refusant tout contact avec les autres élèves, je me réfugiais dans un coin du préau pour me remémorer les nouveaux mots appris. C'était presque comme sur le tableau, sauf que l'image était comme imprimée dans ma tête. Un jour, le maître m'a retenue à l'heure d'une récréation. J'avais peur, car il me regardait avec des yeux beaucoup plus grands que d'habitude. Pourtant, je n'aimais pas regarder les yeux : je croyais qu'ils permettaient de voir dans la tête des gens.

Il s'est assis derrière son bureau et m'a dit de m'approcher. Je me suis approchée… un peu. Il a fait semblant de tousser et m'a interrogée :

— Tu sais lire ?

Je me suis demandé comment il le savait. Les grandes personnes savent tout, alors j'ai fait un « oui » avec ma tête. Il a ouvert un des livres qui était sur son bureau et, comme il ne devait peut-être pas me croire, il m'a montré une page du doigt. J'ai compris que je devais lire ; j'ai lu, mais j'avais aussi envie de pleurer. Je pleure souvent ; un des docteurs avait dit à mes parents que c'est parce que j'avais trop d'émotions à gérer. Papa et maman avaient l'air d'aimer la réponse ; moi, je trouve que le docteur ne m'a pas aidée : je pleure toujours pareil.

Après cette récréation, le maître m'a laissée tranquille, mais je trouvais qu'il me regardait souvent. Il a encore voulu voir mon cahier, mais il ne m'a pas fait de remontrances pour mes nouveaux signes et tout ce que j'écrivais dessus.

Après l'école, c'est toujours ma maman qui venait me chercher. Ce jour-là, le maître lui a demandé :

— Je peux vous parler une minute ?

Il m'a gentiment incitée à aller jouer dans la cour et il est rentré dans la classe avec ma mère. Pas trop longtemps, heureusement, parce que c'était bête de retourner dans la cour alors que tous les autres enfants étaient déjà partis. J'avais peur qu'il dise que je voulais plus faire les coloriages et que j'écrivais des mots sur mon cahier.

Le maître souriait lorsque la porte de la classe s'est ouverte. Maman aussi ; pourtant, elle ne m'a pas parlé lors du retour à la maison. D'habitude elle me parlait toujours : elle voulait surtout savoir comment s'était passée ma journée ; elle rouspétait aussi parce que je me faisais toute seule des croche-pattes. Elle disait que je n'arrêtais pas de me prendre les pieds dans le tapis ; j'ai pourtant fait attention, et j'ai bien vu qu'il n'y avait pas de tapis. Le soir, quand papa est rentré, je sais qu'elle a parlé de moi. Je n'ai pas bien entendu parce que je jouais dans ma chambre.

Et puis l'école s'est arrêtée. Pas grave, maman avait promis de me donner de nouveaux livres. Papa aussi m'a demandé si je voulais apprendre à jouer de la guitare. Il m'a même emmenée dans un magasin pour en chercher une qui soit à ma taille. Tout de suite, j'ai voulu avoir ma première leçon. Il me faisait juste faire des notes en plaçant bien mes doigts ; c'était pas toujours bon. Au début, c'était même complètement nul. Je ne savais pas bien placer mes doigts et je commençais à avoir un peu mal là où il faut appuyer sur la corde.

La grosse corde s'appelait « Mi » ; la petite aussi. Puis j'ai appris les autres, et aussi qu'on pouvait faire « Mi » sur d'autres cases du manche. Je me suis un peu embrouillée au début, mais j'aimais bien apprendre à faire « des jolies notes ».

Le plus embêtant, c'est que j'ai encore dû aller chez un autre docteur ; maintenant je savais que c'était pas son nom, on doit appeler ça un métier. Au début, il m'a fait peur : il n'avait pas un cheveu sur sa tête. C'était encore des tests ! Je devais juste dire le nom d'un animal ou d'un objet sur une image. Pour l'animal, il fallait aussi que je dise simplement s'il marchait, nageait ou volait. Parfois, j'étais un peu embêtée parce qu'un chien ou un cheval ça marche, mais ils savent aussi nager. J'ai dit les deux ; pour le canard, j'ai dit les trois. Il a fait une drôle de tête ! Peut-être qu'il ne le savait pas ? Pourtant il avait des livres dans son bureau.

Puis il m'a fallu inventer ce que je voyais dans des taches. Celui-là, j'ai un peu aimé : il a fait marcher mon imagination. Pour les autres, c'était presque aussi nul que les exercices de gommettes. Il a voulu savoir pourquoi je ne parlais pas aux autres enfants et pourquoi je ne jouais jamais avec eux. Pourquoi, et encore pourquoi ? C'est juste que je voulais être seule, et que je n'aimais pas leurs jeux. Je ne savais pas comment le dire, alors j'ai rien dit. Heureusement que je n'ai pas eu à y retourner… j'aime vraiment pas les tests !


Papa a eu des vacances, alors on est partis chez mon autre mamie en Bretagne ; c'était loin. Oui, j'ai deux mamies. L'autre habite presque à côté de notre maison avec un papi ; ceux-là, je les vois souvent. J'aimais bien aller chez ma deuxième mamie, même si elle était très vieille, encore plus que mes parents. Elle habitait tout près de la mer, sauf que sa plage était toute petite. Elle avait un chien ; il était vieux aussi, on me l'a dit parce que pour un chien je trouve que ça ne se voit pas.

Je jouais avec lui, mais pas beaucoup. Là on voyait qu'il était vieux : il ne savait plus courir. Peut-être aussi parce que ses pattes étaient courtes. Son vrai nom, c'était Tatanne ; papa l'appelait Rasebitume. Je lui racontais les histoires de mes nouveaux livres ; il m'écoutait en inclinant sa tête. Des fois il s'en fichait, il dormait. Un jour, alors que je lisais, il m'a volé Nounoun pour l'emmener dans son panier. C'est mamie qui me l'a redonné ; maman avait essayé de le reprendre, mais comme il grognait elle n'a pas trop osé. Pourtant il avait aussi son doudou ; il paraît que c'était une souris. Bof ! Je ne trouve pas que ça ressemblait à une souris ; plutôt à une balle toute cabossée.

Dommage, on ne restait pas trop longtemps chez ma deuxième mamie. Je lui avais déjà demandé pourquoi chez elle il n'y avait pas un papi. Je crois qu'elle était devenue triste. Elle m'avait montré une photo où elle disait que c'était lui ; il avait des poils noirs qui faisaient tout le tour de sa bouche. Il avait eu un accident avec sa moto et il était parti au ciel. Elle était très gentille, ma deuxième mamie ; elle aussi me racontait des histoires, mais sans les livres. Elle parlait bizarre avec les gens qui passaient devant la maison. Je ne comprenais rien, mais je trouvais ça drôle. Maman m'a dit que c'était du breton.


Sur le chemin du retour, j'ai demandé à ma mère pourquoi mamie parlait avec du breton pour les autres personnes. Elle m'a dit que c'était sa langue naturelle et que les plus jeunes ne la parlaient presque plus. Je n'ai pas bien compris. J'ai quand même touché ma langue avec mes doigts pour savoir si elle était naturelle, parce que c'était peut-être pour ça que je ne parlais pas beaucoup. Maman m'a vue et elle a rigolé.

— Non, la langue naturelle, ça veut dire qu'elle habite en Bretagne et qu'elle parle la langue de sa région. Comme ton papi qui parle aussi en espagnol, parce qu'il a gardé sa langue d'origine.

C'était encore plus compliqué. J'ai plus voulu poser de questions, mais j'étais drôlement contente de savoir qu'on n'avait pas changé sa langue à mon papi.

Je n'avais pas emmené ma guitare chez ma deuxième mamie, mon père non plus : il n'y avait pas assez de place dans la voiture ; de toute façon, maman ne l'aurait pas voulu. J'étais vraiment contente de la retrouver. Je n'avais pas oublié mes notes, sauf que mes doigts ne faisaient plus toujours comme je voulais. Alors j'ai voulu m'entraîner plus qu'avant parce que ça m'agaçait, surtout que je commençais à jouer avec un médiator.

Il fallait aussi que j'apprenne à lire les notes sur les feuilles, comme celles que maman mettait sur son piano. Au début, j'ai juste su lire que le « Sol », c'était un petit rond noir avec un trait sur la ligne qui était presque en bas. J'étais déjà habituée à en voir sur les feuilles de maman, mais je croyais que c'était que pour le piano. Papa en avait aussi, mais il n'en avait plus besoin parce qu'il jouait toujours les mêmes choses.

Et puis il m'a fallu retourner à l'école. J'ai quand même demandé si j'allais encore faire les mêmes devoirs. Lorsque maman m'a appris que je serai en grande section, j'étais contente. Le jour de la rentrée on n'a pas beaucoup travaillé, je me rappelle juste que le maître m'a fait changer de place ; il a voulu que je sois au premier rang.

Le lendemain, il a annoncé qu'on allait débuter l'apprentissage de la lecture. Ça m'a drôlement étonnée, puisqu'on savait lire. Mais j'ai vite compris que les autres ne savaient pas, mais alors pas du tout. Ça commençait mal, parce que je me suis beaucoup ennuyée à faire les « a », « bé » qui font « ba » avec les autres. Il a aussi fallu apprendre les signes qui servaient au calcul, mais je connaissais déjà leur nom. J'ai quand même dû savoir les mettre dans l'ordre, le maître avait dit que c'était important ; pour les lettres je savais presque.

On a commencé à faire des exercices de numération avec. C'était un peu bizarre au début, pas du tout comme pour les histoires et j'ai compris pourquoi il fallait savoir les ranger. Il y avait des pommes, parfois des cerises pour nous aider ; alors c'est vite devenu aussi facile que pour les vrais mots. C'est même devenu beaucoup trop facile, puisque c'était toujours pareil. Il fallait aussi mettre dans des cases combien il y avait de citrons, de poires, de carottes sur un dessin. On a fini par apprendre à compter les fraises qui restaient dans un petit panier ; il fallait imaginer qu'on en mangeait quelques-unes : ça, je m'y suis tout de suite habituée.

Faire semblant de manger des fraises et d'apprendre les mots que je connaissais déjà, c'était vite devenu ennuyeux, alors je n'arrivais plus à écouter. En récréation aussi je m'ennuyais ; je faisais continuellement exprès de rater les jeux auxquels on me forçait à participer. Je pleurais encore plus souvent ; les autres se moquaient de moi, certains me frappaient en me disant que j'étais bête… et je pleurais encore plus.

Je commençais à ne plus aimer aller à l'école. Surtout que le maître me grondait parce qu'il trouvait que je n'étais plus attentive. Ça faisait rigoler les autres, pas moi. Des fois, il m'obligeait à venir au tableau où il me mettait des additions et des soustractions, mais sans les cerises ou les fraises. Je savais les faire, alors il me disait de retourner à ma place.

Heureusement, on a aussi appris à lire l'heure avec des aiguilles sur un cadran, un peu comme la grosse montre accrochée sur l'église. Papa n'a jamais d'aiguilles sur sa montre, c'est plus facile. Puis les nombres jusqu'à 20, mais maman m'avait déjà enseigné jusqu'à 50. Après c'étaient des exercices pour compter en ajoutant toujours « 2 » ou « 3 », dire si « 18 » était plus petit ou plus grand que « 12 » ; ça recommençait à devenir nul. J'étais de plus en plus distraite et je balançais beaucoup mes jambes. Le maître me disait souvent d'arrêter parce que j'embêtais mon voisin de pupitre.

Il nous faisait aussi lire des passages d'une histoire à tour de rôle, comme les autres grands qui étaient partis dans la classe de l'autre côté du couloir. Dommage, on ne lisait jamais l'histoire jusqu'au bout. Alors je restais à la récréation pour continuer à la lire toute seule, mais le maître ne voulait jamais me laisser finir. Il m'obligeait toujours à aller dehors pour « prendre un bol d'air » ; il aurait pu trouver mieux comme excuse : je savais bien que c'était pas possible de faire ça !

Pourtant, une fois il m'a empêchée d'aller à une récréation. Puis il m'a demandé si j'étais d'accord pour apprendre un nouveau calcul. J'ai dit oui, forcément.

— Regarde bien ! Je vais te montrer comment écrire un calcul avec une retenue ; les autres le feront plus tard.

Il m'a montré comment additionner deux fois des chiffres ; je n'y avais pas pensé. C'était pourtant facile à deviner ; ils avaient peut-être raison, les autres, de dire que j'étais bête. Heureusement, j'ai compris tout de suite. Puis il m'a expliqué que parfois il y avait la retenue puisque le premier résultat c'était plus que 9, c'était toujours un 1 qu'il fallait mettre au-dessus du chiffre qui est du côté de ma main qui n'écrit pas, et on refaisait deux autres calculs avec.

Quand les autres sont revenus, je me suis amusée à en faire toute seule pendant qu'ils continuaient les exercices d'avant. Le maître a encore voulu voir ce que j'écrivais sur mon cahier. Il a mis un gros « V » en rouge à côté de mes résultats, et je crois qu'il a eu envie de jouer avec moi aux additions à ajouter deux fois les chiffres avec la retenue, puisqu'il en a écrit sur mon cahier.

Mais là, je ne comprenais pas. Les nombres qu'il avait mis « débordaient » et je ne savais pas comment mettre mon résultat. J'ai regardé le maître ; peut-être qu'il s'était trompé. On aurait dit qu'il faisait une bouche comme maman quand elle arrive pour me chercher à l'école. Je n'ai pas osé dire qu'il s'était trompé, alors j'ai quand même essayé. J'ai bien fait, ça marchait pareil. Peut-être que ça marche encore quand on déborde en mettant plus de trois chiffres.

À un moment, le maître a voulu savoir si j'avais trouvé les résultats. Je ne savais pas trop si c'était vraiment bon ; j'ai haussé les épaules. Il est venu voir mon cahier, et il a juste fait : « Hum, hum ! ». Il nous a dit à tous d'être sages, puis il est parti frapper à la porte de la classe d'en face. Les deux maîtres ont parlé dans le couloir, pas trop fort, mais l'autre il me regardait presque tout le temps. J'ai vérifié sur mon cahier ; peut-être que je m'étais trompée dans mes nouvelles additions avec les trois chiffres et qu'ils allaient se moquer de moi. Non, le maître est revenu dans la classe, et il ne m'a rien dit ; j'étais tellement soulagée que j'ai failli pleurer.

Le soir, il a encore demandé à ma mère de rester un peu parce qu'il avait besoin de lui parler. J'étais certaine qu'il allait lui dire que je n'écoutais plus en classe. Cette fois, je n'ai pas été obligée d'aller dans la cour puisque j'ai eu le droit de les accompagner, mais dans la salle d'en face où il y avait déjà l'autre maître.

C'est seulement le mien qui a parlé :

— Voilà, Madame A., j'ai vraiment un problème avec votre fille…

J'avais bien deviné : il allait dire à ma mère que j'étais de plus en plus distraite.

— Nous avions déjà évoqué cette situation avant les vacances, mais c'est une évidence : votre fille n'a plus rien à faire dans ma classe. Mon collègue est également de mon avis.

J'ai entouré la jambe de ma maman avec mes bras et j'ai caché mon visage contre elle ; j'espérais qu'elle allait me pardonner. Elle m'a gentiment caressé les cheveux ; elle le faisait souvent, surtout quand elle cherchait à me consoler. Là aussi, elle a voulu me défendre :

— Comme je vous l'avais déjà expliqué, les divers spécialistes que nous avons consultés nous ont mis en garde ; c'est une enfant très vulnérable : elle ne supportera pas un changement trop brutal, et nous allons devoir déménager très prochainement.

— Pour moi, ce qu'elle ne supportera pas, c'est de continuellement s'ennuyer en classe. Croyez-moi, dans ma carrière – qui est déjà longue – j'ai connu quelques enfants plus précoces, mais ce qu'ils ne supportent pas c'est de voir leur progression contrariée. Ils apprennent plus vite ? La belle affaire… Laissons-les évoluer à leur rythme. Il en va vraiment de leur intérêt… tout comme du vôtre. Monsieur C. est tout à fait disposé à la recevoir dans sa classe, et si jamais votre fille ne s'adapte pas, il sera toujours possible de la réintégrer.

— Il faudra que j'en parle avec mon mari ; je ne tiens pas à prendre cette décision seule.

— Bien, mais ne tardez pas trop, Madame A. Surtout, n'hésitez pas à venir nous voir avec votre mari si ce choix vous paraît difficile. Je pense qu'ensemble nous arriverons plus facilement à prendre position.

Nous sommes reparties à la maison. Maman ne disait rien. Moi, j'avais envie de lui poser des questions, parce que je n'avais pas tout compris ; c'est qu'il y avait des mots que je connaissais pas dans leurs phrases. Alors j'ai surtout fait attention à ne pas me faire encore des croche-pattes toute seule.

Mon passage dans la nouvelle classe se fit sans pleurs après les vacances de la Toussaint. Mes parents, certainement conseillés par l'un des nombreux spécialistes de « l'enfance difficile », surent préparer cette seconde rentrée en m'expliquant que j'allais enfin échapper à ma principale activité scolaire : l'ennui.

Je me souviens seulement d'avoir été très intimidée lors des premiers contacts avec mes nouveaux camarades de classe. Contacts qui ne se firent d'ailleurs pas ! La place qui me revenait était cette fois au dernier rang, seule à ma table, ce qui me convenait parfaitement. Je me rappelle surtout d'avoir reçu plusieurs manuels et quelques cahiers. Ces derniers, tous soigneusement recouverts d'un « protège-cahier » d'une couleur différente, ne devaient être utilisés que pour l'une des disciplines : rouge pour le français, bleu pour le calcul… Cette dernière matière s'appelait désormais « Mathématiques » en devenant l'apprentissage de la multiplication et de la division ainsi que la découverte de la géométrie.

J'adorais apprendre. La lecture des ouvrages simples m'étant enfin devenue accessible, les quelques livres disponibles à l'emprunt furent vite avalés. Mais ce sont surtout les mathématiques qui me procuraient un vrai enthousiasme. L'abordage des fractions et des nombres décimaux fut une véritable révélation ; en géométrie, être capable de connaître la surface d'un rectangle ou le volume d'un parallélépipède par la simple manipulation de quelques nombres s'apparentait à de la divination. Ne pouvant me satisfaire des connaissances acquises en classe, je connus l'essentiel du contenu du manuel bien avant d'aborder le dernier trimestre.

La géographie était une matière inédite ; je lui portais peu d'attention. Ce désintérêt se réduisit lorsque j'appris que notre planète était « vivante » avec l'existence de volcans, tremblements de terre, du changement de forme de ses continents… Quelques notions d'astronomie sur le Système solaire y étaient abordées. La compréhension de l'Histoire m'était plus difficile : je peinais à imaginer la vie de ces personnes qui avaient vécu à cette époque que l'on devait appeler Moyen-Âge. Elle me fit surtout prendre conscience que ma propre vie ferait un jour partie du passé et entrevoir une certaine absurdité de ce destin.

S'il me fut aisé d'acquérir ces nouveaux concepts, il n'en fut pas de même pour d'autres. Apprendre un texte n'était pas une difficulté, mais le réciter en classe était un obstacle quasi insurmontable. Mon mutisme se transformait en dysphasie impossible à maîtriser : l'exercice de la récitation était donc un supplice et une source d'humiliation.

La pire des épreuves restait cependant l'éducation physique : véritable défouloir pour l'ensemble des élèves, elle ne m'apportait qu'appréhension, ecchymoses, sans compter les blessures morales qui accompagnaient mes nombreuses maladresses. Mes « soixante mètres » n'allaient guère au-delà des dix premiers, le temps nécessaire à mes jambes de me tricoter un joli « plat-ventre ». Le grimper de corde était la meilleure manière de me ridiculiser devant mes équipières : je ne réussissais jamais mieux qu'un petit saut de cabri suivi d'un glissé de paturons croisés, la technique dite du « crochet » me restant totalement inaccessible.

Les récréations m'étaient toujours aussi désagréables : je ne supportais pas cette agitation. Manier un ballon – dégonflé de surcroît – ou se courir après dans des jeux aux règles confuses restaient d'énigmatiques divertissements. Les maîtres me forçaient parfois à participer à certains de ces amusements. Comme je m'en désintéressais totalement, ils ne m'attiraient que la rage des perdants et les moqueries des gagnants. Je finis donc très vite par me retrouver – enfin – seule dans mon coin, à m'enfoncer dans une solitude de plus en plus obstinée.

Mes résultats scolaires se portaient au mieux, j'étais abonnée aux « A » et « A+ », excepté en histoire-géographie où seules les quelques notions – souvent confuses – gardées en mémoire lors des cours me faisaient péniblement flirter avec la moyenne, le « D » étant plutôt l'appréciation la plus accumulée.

En dehors des heures de cours, hormis me plonger dans les lectures qui m'intéressaient, je passais le plus gros de mon temps libre à me dégourdir les doigts sur ma guitare. Fort heureusement, je gardais un parfait contrôle de mes mains. Mes progrès étaient plus que satisfaisants et je parvenais à présent à partager mon engouement musical avec mon père. Ma mère avait pris le relais pour le solfège qui, malgré son approche rébarbative, n'était qu'un moyen d'expression qui ne différait guère de celui des mathématiques. Je commençais également à pianoter. Lorsque j'étais seule – ce qui arrivait rarement –, j'aggravais quelque peu l'état du vieil instrument par un jeu qui méritait amplement le terme « d'exécution ».


Un changement – et pas des moindres – survint avant la fin de cette année-là : une dispense d'éducation physique. Mes parents étaient déjà inquiets de mes difficultés « perceptivomotrices », pour reprendre le terme clinique. Le rapport de celles rencontrées à l'école me valut de nouvelles visites chez un psychomotricien. Je n'y gagnai qu'une inscription dans un club de judo en extra-scolaire, ce sport devant améliorer ma souplesse et ma motricité, également m'apprendre à coordonner mes mouvements et me faire gagner confiance et estime. Autant avouer que les roulades sur le tatami eurent peu d'impact ; une nouvelle fois, mon désintérêt fit que je ne pris aucun plaisir dans cette activité, et mon aversion fut la plus totale dès le premier O-GoshiProjection de hanche.


Je ne saurais dire si le ciel était bleu ou gris, mais c'était un samedi. Lors du repas de midi on m'annonça avec soudaineté que nous allions voir notre nouvelle maison. Sur le moment, l'allégation me parut totalement absurde : pourquoi avoir un autre logement alors que l'on en possède déjà un et qu'il est impossible d'habiter les deux simultanément ? Apprendre que celle que nous habitions ne nous appartenait pas, qu'il fallait payer une autre personne pour l'occuper fut un véritable déchirement. D'emblée, tout ce qui m'entourait était devenu impersonnel. Il fallut aller jusqu'à m'expliquer que ce n'était pas le cas pour la nourriture et le couvert, car je n'osais plus manger.

Arrivée sur place, ma contrariété n'en fut pas atténuée : en fait de maison, je ne vis que des amorces de murs, amoncellements de parpaings et monticules de terre. L'angoisse de ce changement finit par s'amenuiser au fil de l'avancée des travaux. Elle s'effaça dès l'installation : j'avais à disposition une nouvelle chambre, plus spacieuse, avec salle de bain privative, et surtout un vrai bureau ainsi qu'une bibliothèque où je pouvais facilement ranger mes « Fantômette » et autres collections. Le sous-sol était grand ; mon père avait déjà le projet d'y agencer un local pour y ranger ses guitares et ses amplis afin de pouvoir y répéter sans trop perturber les autres occupants.

Puis ce fut l'inévitable entrée dans l'instruction secondaire, qui contrairement à ce que ce titre laisse croire, n'est pas de moindre importance. L'année dite « sixième » se fit de manière relativement sereine. Elle apporta l'étude d'une langue étrangère. Le choix était restreint : anglais ou allemand. En ce qui me concerne, ce fut l'anglais… langue nettement plus rock'n'roll !

Pour le passage en cinquième, il me fallut changer de collège. Si ce nouveau bouleversement se passa sans anicroches les premières semaines, il n'en fut pas de même par la suite. Mes résultats scolaires étaient plus qu'excellents en mathématiques pour lesquelles je gardais de bonnes prédispositions ; encouragée par un permissif enseignant, j'avais déjà largement assimilé le programme de l'année suivante. En revanche, mon désintérêt pour l'histoire-géographie m'attirèrent les foudres du professeur : sa méthode consistait visiblement à relire mot pour mot le contenu des manuels et nous le faire réécrire. Autant dire que cette approche pédagogique me fit complètement décrocher, et je me contentai de retranscrire tout aussi bêtement le texte lors de ses – nombreuses ! – interrogations.

Ce nouveau collège possédait toutefois un grand avantage : une bibliothèque riche de plusieurs milliers d'ouvrages de tous genres ; je n'avais que l'embarras du choix. Ce lieu devint celui que je fréquentais le plus en dehors des cours, au point de très vite exaspérer l'acariâtre femme chargée d'enregistrer les prêts sur des fiches cartonnées qu'elle classait dans une caisse en bois solennellement posée sur son bureau. Ma présence quasi-journalière dans ses murs semblait importuner cette ronchonne, mais sa compagnie ne m'empêchait nullement de consulter et d'emprunter des ouvrages.


Comme activité extra-scolaire, il n'existait qu'un club de jeu d'échecs au sein du collège. Dès l'entrée en quatrième, l'un des professeurs de physique se proposa pour mettre en place un cours hebdomadaire d'informatique lors de la longue pause qui suivait le repas de midi. L'enseignement de cette matière attirant un nombre important de postulants – bien plus que le matériel mis à disposition – je m'empressai de m'y inscrire. Nous n'étions que deux filles pour une douzaine de « geeks » en herbe ; j'étais la nerdEn jargon populaire venu d'outre-Atlantique, désigne une personne, souvent asociale, ayant un attrait immodéré pour les études et les disciplines scientifiques. du lot.

Parallèlement, mon apprentissage musical se poursuivait. Mon grand-père, également guitariste, m'apportait ses connaissances : grilles de blues, gamme pentatonique et autres ornements musicaux. Une amorce de petit studio de répétition et d'enregistrement avait pris forme dans notre sous-sol. Pour mon plus grand bonheur, une poignée de musiciens locaux se retrouvaient de plus en plus souvent invités à la maison, ce qui avait pour mérite d'adoucir, au moins momentanément, ma nature farouche.

Sous leur impulsion, j'avais rejoint un groupe de rock exclusivement féminin en recherche d'une bassiste. J'étais la benjamine du quatuor, dans lequel je poussais quelques vocalises insidieusement contrariées par la mue, mais – à ce niveau – je n'étais pas encore à une tierce près ! La formation ne dura guère plus de deux ans, le temps d'organiser quelques concerts, notamment pour contribuer à l'achat de matériel adapté à l'accueil en milieu scolaire d'enfants handicapés, ainsi que la traditionnelle fête de fin d'année.

Côté études « institutionnelles », je gardais une prédilection pour les mathématiques : le programme de seconde était quasi acquis ; pour l'histoire-géographie, c'était invariablement, disons… moyen. Les jeux et les discussions entre copines n'avaient toujours pas ma faveur ; quant aux garçons, de par leur technique de drague parfois irrévérencieuse, je ne m'en souciais guère.

Lorsque le temps le permettait, j'aimais lire en extérieur, notamment lors des pauses de midi. Les réfectoires étant situés à un niveau supérieur à celui de la cour, c'est donc sur l'un des escaliers y menant – toujours le plus éloigné, car généralement délaissé – que je m'asseyais pour m'adonner au plaisir de la lecture. Il n'était pas rare qu'un énergumène vienne me perturber, vite découragé par mon manque de réaction. Mon grand-père m'avait déjà sagement fait comprendre qu'il était inutile de répondre aux provocations d'un crétin, car en me ramenant à son niveau j'étais certaine de perdre : il me manquerait son expérience !

L'un de ces idiots, qui ne trouvait satisfaction qu'à tracasser les autres et nettement plus enclin aux jeux brutaux qu'épris de littérature, s'était déjà plu à m'arracher mon livre des mains pour le balancer à quelques mètres. Comme je ne répliquais jamais à ses gestes malveillants, le dépit de ce fauteur de troubles ne pouvait que croître.

Un jour, au bénéfice d'une surenchère, c'est d'un coup de pied qu'il fit voler mon livre. Je me relevai d'un bond, et avant d'en prendre conscience, mon exaspération trop longtemps contenue se libéra sur la trogne du belligérant d'un poing rageur. Tétanisée par mon geste irréfléchi, je ne pus qu'assister à la fuite du rustre, les deux mains sur le visage.

Lorsque je voulus reprendre mon livre, je constatai le ravage : les feuilles s'étaient désolidarisées de la couverture, elle-même tailladée par la semelle du malotru. J'entrevoyais déjà les remontrances de la bibliothécaire : elle allait obligatoirement bloquer mon accès à l'antre du « libre-savoir ». En larmes, je récupérais les parties éparses de l'ouvrage désormais perdu lorsque je remarquai que ma main saignait. Le manque de douleur me surprit. Après examen, il s'avéra que ce n'était pas mon sang : je n'avais aucune plaie. En revanche, la bague que je portais au doigt avait perdu son (faux) diamant.

Le préau de l'établissement abritait deux haut-parleurs qui servaient à annoncer les fins d'activités ou récréations, tout comme appeler un élève pour une raison administrative ou disciplinaire. Dans les minutes qui suivirent cet accrochage, la sonnerie caractéristique qui précédait chaque annonce retentit. Mon rythme cardiaque eut un raté : je m'attendais à être convoquée au bureau de la directrice… un autre nom fut mentionné.


Le soir, j'éclatai en sanglots en arrivant à la maison. Après lui avoir difficilement expliqué mon altercation, ma mère dut user de toute sa détermination pour m'assurer qu'elle prendrait contact dès le lendemain avec la directrice du collège et qu'elle demanderait à rencontrer la bibliothécaire pour rembourser le remplacement du livre.

Ce nocif élève ne vint plus jamais m'importuner ; bien au contraire, il m'évitait comme la peste. Les premiers jours, je pus toutefois constater d'imposantes griffures sur sa joue gauche… me faut-il préciser que le jeu de guitare en « fingerstyle » nécessite de garder des ongles longs sur une main ?

J'eus cependant très vite à faire face à une autre teigne. La démolition d'une usine désaffectée limitrophe permit la création d'un nouveau gymnase. La zone de travaux bordait la cour et n'en était séparée que par de simples grilles tendues entre des poteaux métalliques. Alors que j'étais une nouvelle fois assise sur ce même escalier, trois garçons me prirent à partie. Ils étaient réputés pour s'en prendre régulièrement aux autres élèves, généralement aux plus faibles ; une fille esseulée constituait une proie facile…

Sous la menace – ponctuée de quelques coups – ils m'obligèrent à me glisser entre les grilles et à entrer dans une sorte de gros cube en ciment ouvert par le dessus. Comme je protestais, je reçus de nouveaux coups et dus me soumettre à leur volonté. Aussitôt dans la cache, ils en condamnèrent l'issue en la recouvrant de planches sur lesquelles ils posèrent une énorme pierre avant de détaler en ricanant. Il m'était impossible de sortir par mes propres moyens, je n'en avais pas la force. Tétanisée par la peur, je me voyais enfermée jusqu'au retour des ouvriers sur le chantier, en espérant qu'ils s'aperçoivent de ma présence.

Alors que la sonnerie signifiant le retour en classe me parvenait assourdie, je distinguai une forme mouvante au travers de quelques interstices entre les planches. L'ouverture fut dégagée et le visage d'un blondinet se pencha vers moi ; il ne m'était pas tout à fait inconnu. « Tu vas bien ? » furent ses seuls mots.

Comme je restais dans l'incapacité de lui répondre, il m'aida à ressortir de l'oubliette. Je fus alors prise de convulsions impossibles à réprimer. Il me tendit une main – je remarquai qu'elle était écorchée aux jointures des doigts – et me guida tant bien que mal jusqu'à l'entrée de ma classe avant de détaler pour rejoindre la sienne. Par chance, le professeur avait quelques minutes de retard, ce qui m'évita des explications que je ne tenais pas à révéler.

À la sortie du dernier cours, mon sauveur m'attendait au portail du collège. Il me demanda à nouveau si j'allais bien. J'essayai de lui sourire et de répondre, mais l'expérience restait traumatisante ; rien ne vint.

— Pas trop, on dirait ! Je vais t'accompagner. Mais ne t'inquiète pas, il ne devrait plus t'importuner.

Il crut bon de préciser :

— Ce con ne sait que chercher des noises. Il m'a dans le nez. Au propre comme au figuré, maintenant (il éclata de rire). T'inquiète : avec ce que je lui ai mis, il devrait se tenir à l'écart. Les deux autres ont détalé comme des lapins ; de vraies lavettes ! Mais dis-moi : c'est bien toi qui viens d'habiter rue du Mas de F. ?
— Oui, pourquoi ?
— Ben, c'est que nous sommes voisins ; j'habite la rue d'à côté. Il me semblait bien que je t'avais déjà vue en dehors du bahut.

Nous échangeâmes encore quelques mots. Je parvins enfin à le remercier de m'avoir sortie de ce mauvais pas. Dès ce jour, une solide amitié prit corps, qui ne s'est jamais démentie. Au fil de nos discussions, j'apprenais qu'il était lui aussi issu d'une famille de musiciens ; lui-même était batteur. Il ne tarda pas à être invité à la maison, et le sous-sol s'équipa assez vite d'une batterie pour lui permettre de se joindre à nos répétitions de plus en plus actives.

Depuis, il reste notre batteur attitré… et il est devenu l'un des employés de mon père. Il nous arrive parfois de nous remémorer cet incident ; il m'a confié que ses phalanges n'avaient jamais autant souffert que ce jour-là.

À partir de cet épisode, je n'eus effectivement plus le moindre désagrément de la part de tous ces gêneurs. L'année suivante – si la moitié des membres avaient abandonné la formation, la jugeant trop technique – les cours d'informatique prirent une tournure plus spécialisée, et surtout plus pratique. Le terme de notre apprentissage : l'installation et la personnalisation de scripts permettant la gestion complète d'une bibliothèque. Voilà qui ne me permit pas d'améliorer ma relation avec celle qui allait devoir s'atteler au catalogage de quelques milliers de volumes…

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