Bois flotté

Une splendide journée, vouée à l'indolence, s'achevait en cette période estivale sur la côte bretonne. La fin des vacances approchait ; l'envie de profiter davantage de mes derniers instants de liberté n'en était que plus forte.

Alors que les ombres s'allongeaient sous le rougeoiement d'un soleil couchant, Granite, un barbet offert pour mon dernier anniversaire, fixait avec insistance sa laisse accrochée au vestiaire de l'entrée. Trompé par ma feinte indifférence, il manifesta son impatience avec une ardeur grandissante et se mit à glapir pour attirer mon attention. Je m'amusais régulièrement de ce puéril divertissement avant de lui fixer sa laisse, rituel synonyme de défoulement au bord de l'océan.

Je pris donc la direction de la petite anse avoisinante qui n'était accessible que par un sentier peu engageant et offrait l'avantage de n'être fréquentée que par de rares promeneurs. Parvenue sur son lieu de trotte préféré, je libérai mon animal en sachant qu'il ne partait jamais bien loin et revenait facilement au signal, bien qu'il ne fût encore qu'un chiot.

La mer était haute et ne nous laissait plus qu'un cordon de sable sur le rivage déchiqueté pour partager ce moment de complicité à la douceur du crépuscule. Granite me ramena un bout de bois flotté, son jeu favori étant que je le jette pour me le rapporter fièrement en travers de sa gueule.

Je lançai le jouet improvisé ; sa trajectoire se trouva déviée vers le large par la brise de terre naissante. Il en fallait bien plus pour dissuader mon vaillant compagnon qui, n'écoutant que son instinct, se jeta à l'eau avec sa fougue de jeune « chien fou ».

Alors qu'il revenait vers le sable, je constatai qu'il dérivait en raison du ressac et aborderait inéluctablement de l'autre côté d'une bande rocheuse qui s'avançait dans la mer. Je l'observais, prête à réagir à la moindre nécessité ; mais, se montrant déjà habile nageur, il regagna le rivage sans difficulté. Il s'ébroua et me porta un regard étonné qui semblait me demander pourquoi je traînais à sa suite.

L'obstacle impromptu se montrait suffisamment dentelé pour gêner le passage d'un petit animal ; je me risquai sur les entrelacs de roches pour le récupérer. Uniquement chaussée d'espadrilles, j'eus quelque peine à franchir le récif rendu glissant par les mousses et les algues.

Alors que je le rejoignais, il marqua l'arrêt, à la manière d'un chien ayant levé la piste d'un gibier.

— Il n'est pas prudent de rester là quand la mer monte, jeune fille : vous risquez de vous faire piéger par les flots ! clama une voix dont je ne parvenais pas à situer précisément la provenance.

Aveuglée par le soleil bas sur l'horizon, je devinai deux bras gesticulant au-dessus d'une haie sur un terrain qui surplombait la plage. L'homme – car il s'agissait de toute évidence d'un homme – se doutant que je ne l'avais pas repéré, tentait manifestement de me signaler sa présence en jouant le sémaphore.

Je récupérai mon chiot sous le coude pour rejoindre celui qui m'interpellait avec tant de vivacité.

— Excusez-moi, Monsieur, j'ignorais que l'endroit pouvait être dangereux ! criai-je, une main en guise de visière pour tenter de mieux discerner la silhouette qui se détachait en contre-jour au travers du front végétal.

— Avancez un peu, il y a une trouée plus loin ; vous pourrez facilement rejoindre la route par mon jardin.

Je m'avançai et vis effectivement apparaître mon duettiste dans une percée là où une palissade de bois prolongeait la haie à angle droit. Un homme à la courte chevelure blanche et drue me faisait face.

— Bonjour ! Pardonnez-moi de vous avoir inquiété, insistai-je en tentant d'escalader une déclivité sablonneuse dans laquelle je m'enlisais.

Il me tendit une main et m'aida à franchir la différence de niveau, mon chiot toujours fermement retenu contre ma poitrine. Je pus enfin contempler mon interlocuteur : un fringant quinquagénaire dont la haute stature dégageait une autorité naturelle. Se montrant affable, il me guida au travers d'un luxuriant jardin où poussaient, sans ordre apparent, des plantes qui m'étaient pour la plupart inconnues.

— Il ne me semble pas vous avoir déjà vue. Êtes-vous de la région, Mademoiselle ? me demanda-t-il sur un ton toujours aussi énergique.

— Non, en vacances… tout près d'ici… C'est la deuxième fois que je viens en Bretagne, et… euh… avant, je restais chez mon autre grand-mère dans le Sud, bredouillai-je pour tenter de me justifier devant ce que je ressentais comme une inquisition.

Notre trajet nous amena naturellement au-devant d'un monumental portail ; il me plut de m'imaginer au terme de la traversée de ce qui m'apparaissait plus un parc qu'un simple jardin. Confuse, je le remerciai une nouvelle fois de m'avoir tirée de ce mauvais pas et m'apprêtais à prendre congé. D'un geste qui se voulait protecteur, il posa une main ferme sur mon épaule et me renouvela ses conseils de prudence :

— Il faudra faire plus attention, à l'avenir. Il m'est déjà arrivé de retrouver quelques étourdis piégés sur l'estran. Il serait plus sage de consulter l'horaire des marées avant de vous risquer sur cette plage.

Il caressa mon chien qui jappait d'impatience dans mes bras. Dominée par un sentiment confus, j'évitais de croiser son regard. Après un court silence, il me déclara :

— Je vous ai suffisamment houspillée ; n'en parlons plus, sinon vous allez me prendre pour un vieux pisse-vinaigre !

Il est vrai que c'était à peu près le constat auquel j'étais parvenue après toutes ces tirades moralisatrices qui me paraissaient loin d'être justifiées. Avec obligeance, il m'ouvrit une porte à échelle humaine intégrée dans l'un des vantaux de l'imposant portail, me délivrant ainsi de son incommodante compagnie.

Sur le retour, le contact du corps chaud de Granite pelotonné dans mes bras m'aida à abaisser mon angoisse au fil de mes pas. Je ne pus cependant m'empêcher de pester intérieurement : tout ça pour un simple morceau de bois lancé un peu trop loin…


Au moment de m'endormir, je ne pus m'empêcher de penser aux évènements de la soirée. J'allais régulièrement à cet endroit sans avoir eu l'impression de courir le moindre risque ; d'ailleurs, aucun panneau ne le signalait. Je me trouvais face à un curieux dilemme : avais-je été imprudente ou eu affaire à un véritable grincheux ?

Au matin, j'étais toujours gagnée par le doute. Je connaissais – mal, à vrai dire – les dangers liés aux marées et reconsidérais ma chance d'avoir peut-être échappé à un péril largement sous-estimé. Tenaillée par les remords, j'eus de plus en plus le sentiment d'une erreur commise par mon inexpérience, il ne pouvait en être autrement. D'ailleurs, cette main pleine d'assurance qu' « il » avait posée sur mon épaule se voulait protectrice. J'appréhendais une nouvelle rencontre, mais j'étais déterminée à le remercier de m'avoir évité un mauvais pas.

Nos demeures n'étant distantes que de quelques hectomètres, il me fallut peu de temps pour atteindre le domicile du quidam en milieu de l'après-midi. Au seuil de l'intimidante entrée, je me surpris à étouffer un soupir alors que j'actionnais la sonnette encastrée dans l'un des massifs piliers qui l'encadraient. Impatiente, comme aucun signe d'activité ne me parvenait, je m'apprêtais à partir quand je perçus un bruit de pas sur l'allée gravillonnée.

— Bonjour, Mademoiselle ! déclara mon mystérieux samaritain de la veille en émergeant dans l'encadrement du portillon. Excusez-moi de vous avoir fait un peu attendre… Je ne m'attendais pas à votre visite.

L'homme, à la stature qui me parut moins imposante que la veille, m'observa d'un air intrigué et m'ouvrit plus largement l'accès. Il me pria courtoisement de le suivre et ajouta :

— Je pense avoir manqué à mon plus simple devoir, hier… mais il faut avouer que notre rencontre fut de courte durée. Permettez-moi de me présenter : Philippe, officier de marine à la retraite.

L'entrevue de la veille ne m'avait pas parue si brève ; je lui déclinai à mon tour mon seul prénom : Justine.

Au détour d'une allée qui serpentait entre les exubérantes plantations, un attrayant pavillon s'offrit à ma vue comme par enchantement. L'habitation, de plain-pied, donnait une impression d'extrême simplicité et se trouvait tout aussi remarquablement entretenue que son environnement. Une terrasse de dallage clair accueillait le visiteur, en partie recouverte par une avancée du toit sous laquelle un salon de jardin cossu, aux banquettes ensevelies sous de moelleux coussins, ajoutait une note encore plus conviviale.

Très courtois, il me désigna l'un des sièges :

— Je vous en prie ; prenez place. Désirez-vous un thé ? Un café ? Un jus de fruit ?

J'optai pour le jus de fruit et m'assis du bout des fesses sur l'un des profonds fauteuils. Il s'engouffra dans la demeure par une porte-fenêtre largement ouverte sur la terrasse et réapparut sans délai avec un plateau garni d'un carafon rempli d'orangeade, deux gobelets et quelques biscuits prisonniers de leur emballage. Avec des gestes bien assurés il versa la boisson, délivra les gâteaux et les étala à même la table.

— Comme vous le constatez, dit-il en désignant le tout d'un large geste de la main, je ne suis guère habitué à recevoir : mon métier de militaire m'a toujours tenu à l'écart des usages de la société civile.

Il poursuivit :

— D'ailleurs, je tiens à m'excuser pour hier : j'ai dû vous paraître quelque peu martial, non ?

Je ne savais comment engager la conversation, mais sa phrase me fournissait une bonne introduction :

— C'est moi qui tiens à m'excuser : j'ai été imprudente. Vous m'avez évité d'avoir des ennuis, je venais justement vous remercier.

— Ce petit coin de plage peut paraître paisible lorsque la mer est basse ; aucune pollution ni de parc à estivants, mais il s'avère plein de traîtrises. Le panneau qui le signalait a disparu lors des tempêtes hivernales ; c'est une chance qu'il n'y ait quasiment personne à y venir… Mais vous êtes bien la première à venir me remercier : d'habitude, les gens ont la reconnaissance moins facile. Allez, vous êtes pardonnée, n'en parlons plus.

Heureuse de ne pas devoir revenir sur l'évènement de la veille, je tentai de m'intéresser à sa situation.

— Vous êtes en retraite, si j'ai bien compris ?

— Pouvons-nous nous tutoyer ?

Déstabilisée par la question abrupte, j'acquiesçai cependant d'un signe de tête approbateur en portant le verre de boisson rafraîchissante à mes lèvres.

Le front soudain barré de plis, comme sous le coup d'une profonde réflexion, il m'annonça :

— Eh oui, la roue tourne ! Vous… tu as la chance d'être encore jeune, Justine ; profites-en bien ! J'avoue que mon retour à la vie civile a été difficile, mais je m'y suis fait.

Après un silence, il lâcha dans un soupir :

— Plus de soixante-et-une berges… J'ai passé ma vie à courir toutes les mers du monde, et aujourd'hui l'ancien marin se terre sur ce petit bout de terrain… dont je ne suis pas peu fier, au demeurant.

Mon hôte avait donc atteint la soixantaine ; j'en restai béate, tant il paraissait dans une forme resplendissante. Une confuse émotion venait de naître en moi : je m'imaginai qu'il devait cette vitalité à une pratique sportive régulière… et qu'elle pouvait se manifester dans d'autres occasions. Cette révélation inattendue m'avait fait perdre toute concentration et je fus surprise de l'entendre me demander :

— … le trouves-tu, mon jardin ?

Je dus faire un effort pour revenir à la réalité et, oubliant le tutoiement, je lâchai de manière presque inconsciente :

— Vous vous en occupez vous-même ?

— Je n'ai pas ce que l'on appelle la main verte mais, avec le temps, je me suis découvert une vraie passion. Tu vois ces charmes, ces cornus ? À l'automne, ils sont sublimes ! J'ai aussi quelques variétés exotiques que j'ai rapportées de mes derniers voyages.

— C'est vrai qu'elles sont magnifiques, ces plantations.

Mon jugement était naïf mais sincère, ce qui sembla le toucher ; les traits de son visage se détendirent.

— Assez parlé de moi. Que fais-tu dans l'existence, Justine ?

Je lui racontai un peu ma vie, ma scolarité, tous ces « petits riens » qui égrènent nos existences. Il m'écoutait avec attention, parlait peu, se contentant de me faire préciser certains aspects qui lui tenaient apparemment plus à cœur. Puis, de simple papotage, nos échanges prirent la direction d'épanchements plus intimes.

Sirotant nos orangeades, croquant de temps en temps un biscuit, nous étions tellement captivés par nos échanges que le temps passa sans que nous nous en rendîmes compte. L'agitation estivale – qui ne devait pas manquer aux alentours – ne nous parvenait pas, filtrée par l'épais rideau de verdure qui nous en isolait. Mon aversion initiale s'était totalement envolée ; je commençais même à lui trouver un certain attrait…

Je me laissais aller aux confidences ; tout aussi naturellement, ma posture se relâcha et je ne m'aperçus pas d'emblée que ma position avachie au creux de ce fauteuil avait fait remonter ma courte tunique plus haut qu'à mi-cuisses. Avec un manque de tact évident, je croisai les jambes pour retrouver un peu de contenance… ce qui ne fit que lui exposer au passage bien plus que ne l'exige la bienséance.

Tout aussi appliqués l'un que l'autre à ne rien laisser paraître de notre gêne respective – pourtant trahie par la légère teinte rosée qui avait envahi nos joues –, nous fûmes ensemble victimes d'une petite quinte de toux ; sortilège d'un insidieux courant d'air circulant sous la marquise ?

L'harmonie était rompue. Confuse, je cherchais à comprendre ce que ma gaucherie avait pu déclencher chez celui que je n'osais toujours pas appeler par son prénom. Face au désarroi qui nous plongeait dans un silence pesant, il prétexta le besoin d'aller remplir le carafon et la nécessité de nous ravitailler en biscuits.

J'aurais désiré profiter de son éloignement providentiel pour fuir cet endroit qui me suscitait à présent des sentiments contradictoires. Je tentai de retrouver une meilleure posture mais demeurais figée par l'émotion.

Il me retrouva aussi palpitante après sa courte absence. Comment lui avouer mon émoi ? Je ne pouvais encore reconnaître ce trouble que m'inspirait cet inconnu ! Tête baissée, je n'osais affronter son regard par peur de trahir un sentiment de malaise que je ne parvenais à surmonter.

Il s'agenouilla devant moi puis, après avoir tendrement placé l'une de mes mains au creux des siennes, cherchant ses mots, il parvint à me confier :

— Justine, je sais que tu te sens gênée à l'idée de m'avoir offert involontairement cette vision plus intime de toi ; tu ne dois pas t'en sentir troublée. Sache juste que je n'ai vu dans cette situation qu'une charmante et adorable jeune fille, dans la candeur de sa jeunesse.

Il libéra ma main, souleva délicatement mon menton de son index pour trouver mes yeux de petit animal blessé, et je ne pus me soustraire à l'attention de celui qui me réconfortait.

Après s'être éclairci la voix, il poursuivit, non sans marquer plusieurs pauses :

— Je vais te faire une confidence… Il y a déjà plusieurs jours que je t'observe jouer sur la plage en compagnie de ton chien. Je te trouvais tellement charmante… pleine de grâce… de naturel que j'ai cherché… un prétexte – comportement stupide, je m'en suis immédiatement rendu compte – pour pouvoir juste te parler.

À ce moment précis, je compris la manière dont je m'étais laissée abuser. J'aurais voulu le gifler, lui taillader le visage de mes griffes effilées, mais je ne parvins pas à esquisser le moindre geste. Il s'assit à mon côté, anxieux, et effleura mon front du dos d'une main tremblante. Ma contrariété s'était déjà dissipée.

Il me taquina le menton :

— Eh ben, jeune fille, pourquoi se laisser aller à tant d'agitation ? J'espérais juste apporter un peu de piment à mon existence d'ascète ; mais là…

Remise de mon ébranlement de jouvencelle, je me relevai. Il anticipa mon geste et je me retrouvai entourée de ses bras robustes. Notre enlacement fut bref, mais chargé de sensations aussi intenses que nouvelles pour moi. La poitrine écrasée contre son corps, le souffle de sa respiration sur mon cou, la fugace impression du contact d'un renflement sur mon ventre… Troublée par ce mélange de déconcertantes perceptions, je voulus en finir au plus vite :

— Il faut que je m'en aille !

— En effet, je pense que c'est souhaitable, répondit-il, renonçant à discuter ma sentence. Aurons-nous une chance de nous revoir ?

Ma réponse se fit avec une dureté de ton qui me surprit moi-même :

— Ce sera difficile : nous partons après-demain.

En prononçant ces mots, je réalisai la cruauté qu'ils pouvaient représenter pour celui qui m'avait avoué le désir de partager ma compagnie.

— Reviendrez-vous l'an prochain ?

Je soulignai mon ignorance d'un vague haussement d'épaules et lui répondis sur un ton détaché :

— Je n'sais pas ; peut-être…

Je ne cherchais pas à me venger de ce piège grotesque dans lequel je m'étais laissée entraîner, mais je n'étais pas mécontente de le laisser dans l'incertitude.

— Je suis heureux d'avoir fait ta connaissance, Justine… En tout cas, si tu souhaites me revoir, ma porte te reste largement ouverte.

C'est sur cette espérance – pas nécessairement pleinement partagée – que prit fin notre rendez-vous.

Sur le chemin du retour, bien que soulagée de m'être éclipsée, je ne parvenais pas à oublier tous ces instants déconcertants que je venais de vivre, et au plus profond de moi je sentais que le jeu de la séduction qui avait amené Philippe à me rencontrer était plus puissant que ce que je voulais bien reconnaître…