Retrouvailles

Une année s'était écoulée ; une éternité… Le souvenir de cette rencontre, comme figée dans le temps, revenait périodiquement envoûter mes pensées. Ma connaissance de l'anatomie masculine était succincte, mais suffisante pour connaître la signification de cette « bosse » furtivement perçue. L'idée d'être à l'origine de cette marque de vigueur avait fini par m'émoustiller au lieu de me perturber, et des songes peu vertueux avaient régulièrement hanté mes nuits, me laissant moite de désirs inassouvis.

Je vécus donc une interminable période durant laquelle ma conscience fut constamment tiraillée. Elle oscillait entre le besoin de succomber à un inexprimable désir qui enflammait ma curiosité et le refus de braver un interdit qui me commandait d'ignorer cet appel des sens et de m'en tenir éloignée.

C'est avec ce jugement contradictoire que j'abordai enfin ce nouvel été. De retour sur les lieux, je dus me rendre à l'évidence : je ne pourrais me soustraire plus longtemps à l'inexprimable attraction de cet homme. Les balades sur la grève devinrent l'unique raison de satisfaire mon principal objectif : provoquer les circonstances de notre première rencontre. Même mon cher Granite ne s'y trompait pas et me trouvait bien distraite lors de nos sorties en bord de mer. À combien de reprises avait-il dû se manifester bruyamment pour me signaler qu'il avait ramené son joujou à mes pieds ?

Par chance, l'endroit restait aussi peu couru des estivants qui, insensibles aux splendeurs de cette côte naturelle, préféraient s'agglutiner sur des lieux plus huppés. Seule la diaphane silhouette d'un promeneur se découpait au loin devant les flots opalescents. Ainsi, je n'avais nullement raison de craindre d'être surprise à scruter cette haie qui, au demeurant, ne pouvait attirer l'attention que pour sa taille d'une rectitude irréprochable.

Depuis deux jours, de l'aurore au crépuscule, j'arpentais cette plage, les yeux rivés sur la compacte cloison de verdure. Deux longues journées où ma respiration se bloquait à chaque modulation venant de la direction de ce jardin, mais ce n'était à chaque fois que le bruissement du vent dans la dense végétation devenue floue à cause d'un larmoiement provoqué par la frustration.

Peut-être était-il parti ailleurs ? Ailleurs… l'idée m'était insoutenable. Et dire que l'an dernier je m'étais plue à le faire douter de ces possibles retrouvailles ! D'habitude si pleine d'entrain, je me retrouvais désormais sans enthousiasme, désabusée, blasée par le jeu du bâton lancé à l'eau ; tout me semblait insignifiant, sans intérêt. Amère, accablée par mes mornes réflexions, je décidai de rentrer et rappelai Granite pour lui remettre sa laisse.

— Bonjour, Mademoiselle !

Je sursautai en entendant une voix enjouée dans mon dos ; malgré le ton inhabituel, j'en reconnus immédiatement le propriétaire. Ma surprise fut telle que je lâchai mon chien en me retournant vivement : « il » était là !
Devant mon air angoissé, il se campa face à moi et s'empressa de me calmer :

— Excuse-moi, Justine, je ne voulais pas te faire peur. Il y a un moment que je te faisais des signes depuis l'autre bout de la plage, mais tu ne semblais pas m'avoir aperçu.

J'en restai béate de stupéfaction ; il était donc si proche, et je n'en avais rien deviné ? Comme je restais incapable d'articuler un seul mot, il se méprit sur l'origine de mon mutisme et s'inquiéta :

— Alors, Justine, tu ne te souviens plus de moi ? Nous nous sommes rencontrés ici même l'an dernier ; j'habite la propriété juste derrière cette haie.

Reprenant un semblant de lucidité, je m'efforçai de lui répondre sans me départir de cet air ahuri que je devais afficher :

— Oui, vous êtes Philippe…

— À la bonne heure ! Mais il me semble que nous étions convenus de nous tutoyer ?

— C'est vrai…

Il se pencha vers Granite, resté bien sagement assis à mes pieds, et lui caressa le museau.

— Il a bien grandi, ce chiot. Toujours autant amateur du « Va chercher ! » à ce que je constate ?

Je ne pus m'empêcher d'esquisser un sourire à l'évocation de cette pratique étroitement associée à notre première rencontre… et à ce qui en avait découlé.

— Tu t'apprêtais à partir ? Ou aurais-tu un peu de temps devant toi ?

— J'allais rentrer ; je commence à avoir un peu froid, mentis-je pour tenter de justifier mes yeux larmoyants.

Je me repris aussitôt :

— Mais je peux encore rester un peu !

— C'est vrai qu'il y a un vent de noroît qui forcit. On sera bien mieux à l'intérieur pour discuter.

Sans la moindre hésitation, je lui emboîtai le pas, Granite trottinant docilement à mes côtés sans que je prenne soin de lui fixer son attache. Philippe me guida vers un sentier qui débouchait plus loin sur la plage et permettait d'accéder à sa propriété par une ruelle attenante. Au moment de franchir le portail blanc qui en marquait majestueusement l'entrée, il me céda élégamment le passage, repoussa le lourd vantail derrière lui et me précéda dans les circonvolutions des allées qui menaient à sa résidence.

Arrivée sur la terrasse, je ne pus éviter de ralentir mes pas : il me sembla que les fauteuils se trouvaient exactement dans la même position que lorsque je m'y étais assise l'été précédent. Le rappel de cette vision me généra une bouffée de chaleur accompagnée d'étranges picotements.

Lorsqu'il fit coulisser la porte-fenêtre qui donnait accès à son intérieur, nos regards se croisèrent dans le reflet argenté de la vitre teintée. Il se retourna et posa délicatement une main sur mon épaule pour me signifier de franchir le seuil de sa demeure. N'éprouvant plus la moindre appréhension à son contact, je n'opposai aucune réaction lorsqu'il m'attira contre lui.

D'un geste devenu presque familier, il me releva le menton d'un index assuré, comme pour solliciter mon accord. Il me pressa plus fortement sur sa poitrine et nos visages se rapprochèrent. Je cédai aussitôt à son charme envoûtant et perdis toute mesure à l'effleurement de sa joue contre la mienne. J'abdiquai sous le chatouillis de sa bouche sur la fine peau de mon cou pour m'abandonner, yeux clos, à ses caresses. Nos lèvres impatientes se rencontrèrent pour une maladroite et vive embrassade.

Philippe relâcha son étreinte, ce qui me remit en contact avec la réalité, le souffle court. Je réalisai alors que mon chien, mû par une bonne dose d'opportunisme, avait profité de mon inattention pour s'échapper par la porte-fenêtre restée grande ouverte. Affolée, je le hélai :

— Granite ! Granite ! Viens là !

Nous sortîmes tous deux précipitamment, réitérant nos appels.

— Il n'a pas eu le temps d'aller bien loin, tenta de me rassurer le propriétaire des lieux. Il doit se cacher parmi les massifs.

Je me rappelai le passage dans la haie et m'empressai de parcourir l'allée en direction de la plage ; c'est alors que j'entendis un éclat de rire :

— Ah-ah, il est ici, notre fugueur !

Revenant aussitôt sur mes pas, j'eus la surprise de voir Philippe, agenouillé devant l'un des fauteuils de la terrasse, caresser mon fier cabot qui s'y prélassait sans contrainte.

— En voilà un qui a bien pris possession des lieux… me signifia mon hôte d'un air malicieux.

Je ne pus réprimer une expression rieuse, ignorant l'allusion à peine déguisée. Je trouvai cependant le moment bien choisi pour prétexter l'obligation de rentrer. Il comprit de toute évidence que la peur provoquée par la disparition de Granite m'avait ramenée à la raison et qu'il était préférable de ne pas insister, tant le sentiment de culpabilité qui s'était manifesté imposait la sagesse. Je vis malgré tout une once de désarroi dans son regard, lui qui venait astucieusement de m'inciter à imiter mon adorable compagnon.

Lorsqu'il m'aida à fixer la cordelette de Granite, sa main se fit caressante pour remonter jusqu'à mon épaule. Nous nous relevâmes d'un seul geste ; nos corps se frôlèrent à nouveau. Prenant garde à ne pas lâcher la bride de mon animal, je devançai son désir et l'étreignis par le cou de mon bras resté libre. L'une de ses mains s'aventura au bas de mon dos, empoigna le galbe d'une fesse, et je me retrouvai plaquée contre son ventre. Dans ce corps-à-corps spontané, tous sens exacerbés, je ne pus ignorer le réveil de son anatomie. Un frisson encore inconnu parcourut ma colonne vertébrale jusqu'au cœur de mon intimité.

Lascive, ivre d'émotions nouvelles, je succombai sans protestation à l'ardente embrassade de mon mentor. Comme deux amants devant se séparer pour une interminable période, notre dernière étreinte fut la plus longue et la plus intense. Puis, comme synchronisés par un mystérieux mécanisme biologique, nos corps se séparèrent à regret.

Prenant une vive inspiration, il tint mes joues aux creux de ses mains et me demanda :

— Tu me promets de revenir me voir ?

Cette fois, je n'avais nulle envie de lui mentir sur la suite à donner à notre face-à-face. Ma réponse fut brève et sincère : « Oui ! ». Rassuré par mon affirmation, aussi laconique fût-elle, je le vis se détendre et me sourire. Je pris mon chien dans les bras pour éviter de le faire marcher sur les graviers. Philippe agrippa ma main libre et m'entraîna vers une allée que je n'avais pas encore remarquée sur l'aile opposée.

— Je vais te montrer mon passage secret, murmura-t-il comme si un observateur caché dans la végétation environnante aurait pu nous entendre. Ce sera plus discret que par l'entrée principale ; avec toutes ces commères du quartier…

Il me dirigea vers une haie champêtre qui agrémentait tout un angle du jardin. Naturelle au premier coup d'œil, elle s'avéra être composée d'arbustes persistants plantés en quinconce. La sortie était vraiment invisible car, même placée devant, je ne compris sa véritable nature qu'une fois l'avoir réellement empruntée. À partir de la haie, une sente ondulait entre des buissons et descendait en pente douce vers le rivage.

Arrivée sur la plage, je me retournai et pus constater que l'issue était parfaitement insoupçonnable.


Le lendemain, diverses occupations m'éloignèrent de ma plage préférée. Le jour suivant, libre de mes mouvements pour une bonne partie de la journée, je me retrouvai à sillonner la grève en début d'après-midi. C'est sous un soleil ardent que je guettais l'instant propice pour me glisser dans le « passage secret » sans me faire repérer des rares flâneurs. Lorsque le moment favorable se présenta, il ne me fallut qu'une poignée de secondes pour me soustraire aux éventuels regards indiscrets. Empruntant en sens inverse le labyrinthe végétal, je me retrouvai par deux fois face à des obstacles constitués de ramures infranchissables.

Parvenue dans la place tant convoitée, je réalisai que je pouvais arriver à un moment inopportun et me demandai comment signaler ma présence au maître de céans. Je n'eus pas à tergiverser longtemps, mon approche ayant été annoncée par le bruit des graviers sous mes pas bien avant mon apparition.

Philippe semblait m'attendre en se prélassant dans l'une des banquettes de sa terrasse, les pieds négligemment posés sur la table basse. Seulement vêtu d'un bermuda, il exposait son corps déjà hâlé aux vifs rayons solaires. Il me délivra un sourire radieux et s'extirpa sans peine de sa confortable position pour venir me baiser la main avec déférence. Dans ce geste, je pus admirer sa fine musculature se tendre sous une peau délicieusement ambrée.

— Je faisais ma sieste, s'excusa-t-il. Veux-tu rentrer ou profiter de cette superbe météo ?

— La chaleur ne me dérange pas ; au moins je pourrai bronzer un peu.

— C'est vrai que tu es une fille du Sud…

— Oui, mais encore un peu pâlichonne !

— Justement ; mets-toi à l'aise.

N'ayant guère d'effets sur moi, je ne pus faire mieux que de m'asseoir entre les bras de l'un des accueillants fauteuils. Cette fois, j'avais enfilé un short sous mon habituelle tunique de plage pour ne pas risquer de me retrouver dans une nouvelle situation compromettante.

Philippe me laissa m'installer et me questionna :

— Tu n'as pas emmené ton p'tit Granite avec toi ? Je vous croyais inséparables…

— J'ai préféré le laisser à la maison. Je le sortirai en rentrant ; ce sera plus supportable pour lui.

— À propos, pourquoi ce nom de Granite ? En référence à la Bretagne ?

— Oui, il provient d'un éleveur breton. On me l'a offert pour mon anniversaire ; il va avoir deux ans.

— Tout s'explique. Je vais prendre de quoi nous désaltérer et je reviens.

Quand il revint avec son plateau chargé de deux verres et d'une carafe remplie de jus de fruit, j'eus l'impression de revivre la scène de l'été précédent. Ce sentiment semblait partagé : un silence s'installa. Je voulus introduire un semblant de dialogue ; ce fut en vain. Mon imagination, habituellement si fertile, me faisait défaut. Je l'observais verser l'odorante boisson colorée et ne pus m'empêcher de lui faire cette remarque :

— Tu es déjà bien bronzé, et…

Ma parole, que je regrettai aussitôt, resta en suspens.

— Et tu n'as rien vu ! chantonna-t-il, soutenant mon regard avec insistance.

Déstabilisée par le sous-entendu un brin fripon, je donnais l'air de ne pas en comprendre le véritable sens. Il jugea bon d'ajouter dans un style aussi leste :

— Je vis seul ; personne ne peut me voir. Alors pourquoi se gêner ? Tu n'as jamais essayé ?

La simple pensée de l'imaginer en train de déambuler nu sur sa propriété me fit monter une bouffée de chaleur. À la vue de mes joues subitement empourprées, plus amusé qu'inquiet de mon embarras, il insista :

— Si tu veux essayer, ne te gêne pas pour moi. Je t'assure que s'exposer nu à notre bonne étoile est prodigieusement agréable.

Je restais muette de stupéfaction, les yeux ronds comme des billes. Je compris qu'il se divertissait à mes dépens et me mis à pouffer. Le rire étant souvent communicatif, nous voilà partis tous deux à nous esclaffer.

La crise passée, relaxée, je me sentis plus encline à une perceptible complicité. Pour une raison que j'ignore, dès cet instant je ne parvins plus à détacher ma pensée de ses lèvres finement ourlées tout en me remémorant la scène de notre vive embrassade de l'avant-veille. Plongée dans ma rêverie, je ne m'aperçus pas immédiatement de sa présence, planté debout devant moi.

Je me relevai d'instinct et me retrouvai entre ses bras, inexplicablement traversée par d'énigmatiques chatouillements. Il me libéra de ma tunique en la faisant glisser sur mes épaules. Au contact de son torse recouvert de sa seule toison, les mystérieux picotements se muèrent en fourmillements plus intenses ; mes tempes battaient la chamade. Joue contre joue, nous nous étreignîmes dans un délicieux abandon.

Ses attouchements se firent plus francs. Il flatta la ferme rondeur d'une fesse au travers de mon short. Les jambes flageolantes, je m'abandonnais à ses caresses, cherchant même à les devancer. Loin de me soustraire à la pression qu'il exerçait sur mon corps, je plaquai de manière éhontée mon ventre sur le sien à la recherche de la plus infime manifestation de son désir, ce qui était loin d'apaiser ma propre excitation. Confusément, je sentis mon sous-vêtement s'imprégner de sève intime.

Sa main remonta pour suivre l'ébauche d'un sein au travers de mon débardeur. Il en agaça au passage l'arrogante pointe d'un index frémissant. Son étreinte se desserra, ses mains descendirent le long de mes hanches, s'attardèrent pour en évaluer les courbes naissantes puis se posèrent sans vergogne sur la peau délicate de mon ventre brûlant. Lorsqu'il chercha à se glisser vers la partie la plus intime de mon corps, je ne pus contenir un mouvement de recul, rentrant l'abdomen et serrant les jambes.

Décontenancé, il retira aussitôt sa main, mais alors que je m'efforçais de garder une certaine distance, il chercha à me retenir contre lui et me caressa tendrement les cheveux. La joue contre sa poitrine velue, je me risquai à baisser les yeux vers un endroit précis de son anatomie où se montrait une impudique proéminence, si proche, si tentatrice…

Une fois de plus, dans un dernier réflexe conditionné par une excessive pruderie, je rompis de manière totalement irréfléchie une entente naissante vers laquelle voguait pourtant mon désir. Perplexe mais bienveillant, il ne laissa paraître aucun signe d'agacement face à cette soudaine volte-face : l'expérience d'une vie bien remplie l'avait suffisamment façonné pour qu'il ne s'offusque pas de cette preuve de contrariété.

L'émerveillement de notre longue étreinte s'effaça pour laisser place à une angoissante indifférence, nous laissant l'un et l'autre la cruelle sensation d'être allés trop loin dans l'indécence. Je finis par le quitter, encore plus mortifiée que lors de nos précédentes rencontres.

Cette fois, j'en étais certaine, nous étions destinés à ne plus jamais nous revoir.