La sentence

N'ayant quasiment pas communiqué avec Philippe lors de nos effusions passionnées, je tenais encore moins à devoir le faire avec ma mère en rentrant. À peine le seuil franchi, je me déchaussai précipitamment et grimpai quatre à quatre l'escalier qui menait à ma chambre. Je savais ma génitrice suffisamment perspicace ; mon état était tel qu'il me fallait impérativement échapper à tout échange qui aurait pu me trahir.

Après m'être prudemment enfermée, je me jetai sur le lit, étourdie par ces intenses sensations qui venaient de m'être révélées. Il me fallut un bon moment avant de retrouver un semblant de quiétude et de pouvoir me diriger vers la salle de bain pour me débarrasser de cette odeur mystérieuse qui semblait m'imprégner.

Par deux fois il fallut me héler du bas de l'escalier pour que je vienne partager le repas du soir. La douche ne m'avait nullement apaisée, c'est l'esprit empreint d'une sourde inquiétude que je m'attablai, insensible aux habituelles manifestations de joie de Granite. Mon manque d'appétit attira d'emblée l'attention de mes parents. Ma mère surtout ne se montra pas dupe ; la précipitation de mon retour ne lui avait pas échappé. Je percevais le regard insistant qu'elle me portait, ce qui ne faisait qu'accroître mon trouble.

Étrangement, c'est mon père qui fut le premier à me poser la fatidique question :

— Tu n'as pas l'air dans ton assiette, ce soir ; qu'est-ce qu'il t'arrive, p'tit bouchon ?

Incapable d'apporter la moindre réponse – qui m'aurait obligée à mentir – je restais muette, tétanisée. Il me tapota la main et ajouta :

— Va te coucher ; une bonne nuit de sommeil te fera du bien.

Cette fois, il ne fut pas nécessaire de me le répéter. Je me levai d'un bond et regagnai ma chambre sans autre injonction.

À mi-escalier, j'entendis le début d'un échange entre mon père et ma mère :

— Non, laisse-la pour ce soir. Sûrement une peine de cœur…

— Justement ! Il va falloir que l'on se parle rapidement, entre femmes.

La ferme énonciation de ma mère me rendit à nouveau circonspecte. J'avais conscience d'outrepasser ce qu'elle m'aurait jamais autorisé avec un garçon ; je n'osais imaginer sa réaction si elle apprenait que mon « amourette de vacances » avait trois fois mon âge.


Le grondement sourd d'un orage s'entendait au loin. Alanguie dans la touffeur de la nuit, je me retournais sans cesse entre mes draps défaits, tiraillée entre la volonté de rester fidèle aux préceptes qu'elle m'avait inculqués et l'attraction de cette étrange métamorphose du sexe masculin.

Au souvenir de m'être confusément retrouvée sur lui, une phrase me revenait en antienne : « Je ne vais pas te pénétrer. » En me remémorant ces quelques mots, la petite perle opalescente furtivement perçue sur le carmin de son organe amolli et la réminiscence de sa vitalité à la porte de mon intimité prenait une tout autre truculence : je saisissais à présent la portée de cette promesse lâchée avec tant d'assurance en pleine exaltation. Elle me mit mal à l'aise. Je cherchai pourtant à m'en procurer la perception sous l'action d'un index brûlant.


À la pointe du jour, encore somnolente, je m'empressai de me porter à la fenêtre et de coller mon nez à la vitre : l'horizon se colorait d'un dégradé de rose sur lequel se découpait en silhouette le profil de la côte. Le spectacle était plein de poésie, mais l'agitation de mes pensées m'empêchait de le savourer pleinement. Je pressentais que ces rencontres avec Philippe devaient s'arrêter, mais ce que je redoutais plus que tout était le tête-à-tête – que je savais inévitable – avec ma mère.

Après le repas du midi, au moment de débarrasser la table, il me fallut affronter la fatale question :

— Qu'est-ce qu'il t'est arrivé hier ?

Je m'étais mentalement préparée à ce face-à-face, mais ma réponse – impossible à formuler – resta en suspens.

— Justine ! Réponds-moi. Un petit copain t'a fait du mal ? Il t'a quittée ?… Tu peux m'en parler ouvertement ; je sais qu'à ton âge on commence à s'intéresser aux garçons, et moi aussi j'ai connu quelques revers sentimentaux avant de connaître ton père.

Je compris qu'elle se méprenait quelque peu sur mon mal-être, ce qui m'évita d'aborder frontalement le sujet. À mon grand soulagement, visiblement confortée d'avoir « vu juste », elle n'insista pas. Aussi, c'est sans montrer trop d'inquiétude qu'elle me vit repartir me balader avec mon chien, tranquillisée de me voir reprendre mes habitudes.

Après m'être néanmoins assurée que je ne pouvais être surveillée sur mon déplacement, je me retrouvai avec mon indissociable canidé qui tirait vigoureusement sur sa bride dans les dédales du sentier qui menait à la demeure de Philippe.

Je le surpris en pleine sieste, allongé à l'ombre sur l'une des banquettes de la terrasse, simplement revêtu d'un boxer chamarré, une jambe mollement suspendue dans le vide. Les jappements de Granite le firent sortir de son assoupissement. Il cligna des yeux et se releva d'un bond. Son vêtement ayant quelque peu glissé lors de la manœuvre, je ne pus m'empêcher de me mordre les lèvres en découvrant les poils plus fournis qui ornaient la naissance de son pubis. Sans éprouver le besoin de se réajuster, indifférent à la disgracieuse expression de ma bouche, il ne marqua aucune forme d'étonnement.

— Bonjour Justine ! Je pensais justement à toi… et je ne te cache pas que j'espérais beaucoup ta venue.

Il se rapprocha d'une démarche gauche ; la chaleur accumulée par le dallage de la terrasse lui fit aussitôt battre en retraite sous l'ombrage de l'avancée du toit.

— Si tu veux bien, on va aller se mettre à l'intérieur, suggéra-t-il en me faisant signe de le suivre dans l'habitation.

À peine franchi le seuil, il m'enlaça chaleureusement et me fit partager sa joie de me retrouver. Puis, se baissant vers mon chien qui manifestait sa présence par de petits glapissements, il le prit dans ses bras pour le câliner. Granite se trémoussa sous ses caresses, cherchant à lui lécher le visage. Je contemplai avec ravissement cet échange d'affection, amusée par leur tendre complicité.

Il retourna son attention sur moi :

— Installe-toi, Justine. Veux-tu te désaltérer ? Il fait encore une de ces chaleurs aujourd'hui ! Je ne serais pas étonné que l'on ait un autre orage en soirée.

Peu désireuse de devoir m'enliser dans les banalités, je m'empressai de répondre par l'affirmative. Il me laissa prendre place sur l'un des sièges et posa Granite sur mes genoux ; de fines gouttelettes de transpiration faisaient luire ses épaules ambrées. Je le regardai s'éloigner, les yeux rêveusement rivés sur son postérieur harmonieusement musclé. Il disparut sous la voûte menant à la cuisine et en revint rapidement avec le traditionnel plateau de son tonifiant breuvage.

Revigorés par la fraîcheur de la boisson, nous restâmes un moment avec nos regards rivés l'un sur l'autre. Pour ma part, je ne parvenais pas à retrouver notre connivence de la veille, et il me sembla également « différent ».

— Je prendrais bien une douche, me déclara-t-il sans détour. Je me sens tout crasseux avec cette sueur qui me colle à la peau.

Je ne trouvai rien à redire ; il pouvait disposer à sa guise. Devant mon manque de réaction, il insista :

— Tu veux la prendre avec moi ? À deux… on pourra se savonner le dos.

L'idée de me retrouver nue devant lui et de se pomponner mutuellement ne m'offusquait plus ; j'acquiesçai avec une rapidité qui trahissait mon enthousiasme. Il se releva avec le même empressement.

— On va d'abord installer ton chien ; j'ai trouvé un panier qui devrait lui convenir.

Il me reprit délicatement Granite, toujours sagement assis sur mes genoux, me tendit la main pour m'aider à m'extraire du profond siège et me guida jusqu'à une porte qui donnait sur un petit débarras. Il y prit une grande corbeille en osier, au rebord peu élevé, dont le fond était garni d'un plaid soigneusement plié.

— Tu crois qu'il se plaira là-dedans ? me demanda-t-il en la plaçant au sol et en y déposant délicatement mon chien.

Il me sembla inutile d'apporter de réponse : Granite s'en chargea immédiatement en s'y étalant de tout son long. Rassuré, Philippe retourna à l'office où je l'entendis s'affairer avant d'en ressortir avec une gamelle à moitié remplie d'eau qu'il déposa près du panier.

Pour un peu, j'aurais été jalouse de mon chien !

— Chouchouté comme ça, il va vouloir venir tout le temps.

— Ce n'est pas un problème, surtout s'il est accompagné de sa maîtresse, répliqua Philippe en revenant m'étreindre après s'être convaincu de la bonne fermeture de la porte-fenêtre.

Après m'avoir embrassée avec sa fougue habituelle, il me guida vers la chambre aux rideaux déjà tirés ; un fourmillement prit naissance entre mes cuisses et se propagea dans mon ventre. Arrivée dans la pièce, je le vis ouvrir une porte ingénieusement dissimulée dans le « meuble-mur » recevant la tête de lit.

— Tu peux te défaire là si tu veux, me dit-il en me faisant pénétrer dans une salle de bain aux généreuses dimensions.

Il se débarrassa de son seul habit puis m'aida à me dévêtir en disposant soigneusement mes vêtements sur un valet de chambre et me fit prendre place sous une douche à l'italienne que seule une cloison de verre séparait du reste de la pièce. Une délicieuse pluie nous enveloppa de sa douce tiédeur avant que nos corps nus se retrouvent étroitement enlacés.

Philippe se mit à me frictionner d'un gel moussant. Je n'avais plus aucune raison d'esquiver ses mains qui, sous prétexte du savonnage, me malaxaient la poitrine en s'attardant sur les petites pointes turgides. Lorsqu'il me frotta le ventre, mon regard se porta avec naturel sur son pénis flasque qui dodelinait sous l'énergie de ses gestes ; il abusa du même artifice pour me pétrir les fesses.

Après nous être méticuleusement rincés, Philippe m'enveloppa d'un drap de bain et me porta jusqu'à sa couche pour m'y déposer avec prévenance. Après s'être assuré que mon chien dormait dans son panier, il vint me rejoindre sur le lit. Je ne pus détacher mon attention de ce qui ballottait entre ses jambes au gré des mouvements. Allongé près de moi, il me susurra :

— Hum, laisse-moi taquiner ton petit chaton…

Je le laissai me positionner de la manière la plus adaptée à son envie de butiner. Je ne pus retarder l'aboutissement du plaisir, submergée par une déferlante de volupté qui me fit lâcher un cri qui étonna mon partenaire. Philippe vint m'enlacer avec tendresse, une jambe passée sur mon abdomen ; la douce chatouille de son sexe contre ma hanche ne contribua nullement à calmer mes sens ! Il emprisonna délicatement un sein dans la coque protectrice de sa main, le téton captif entre deux doigts.

— Tu te souviens de notre première rencontre ? Je t'avais par la suite révélé t'avoir observée jouer avec ton chien… ce qui t'avait d'ailleurs mise de mauvaise humeur.

Je ne pus réprimer un sourire et voulus également partager sur le sujet :

— À mon tour de te faire une confidence : je t'avais trouvé déplaisant ce jour-là.

— Pas étonnant : je m'étais montré particulièrement odieux. Puisque nous en sommes aux explications, j'ai tout de suite regretté de t'avoir hélée ; une sorte de pulsion que je n'ai pas pu contenir. Tout aussi stupidement, je t'ai houspillée, pensant que c'était la manière la plus sûre de ne plus te revoir… et tu es revenue !

— … ?

— Tu ne dis rien ?

J'étais effectivement interdite. Ainsi, cette pointe d'animosité montrée lors de cette première rencontre était forcée… Comprenant qu'il avait regretté de me mener en bateau, je ne pus éviter de faire un parallèle avec ma situation vis-à-vis de mes parents.

— Tu sais (je dus m'éclaircir la voix)… ma mère… je pense qu'elle se doute de quelque chose.

— Quelque chose ? Sur notre relation ?

J'acquiesçai d'un hochement de tête. Sa mine devint grave. Je cherchai néanmoins à le rassurer :

— Elle pense que j'ai un petit copain, et qu'il aurait rompu. Enfin, je crois que c'est ça.

— Je savais que c'était insensé de t'entraîner dans cette folie ; je ne voudrais pas te créer de problèmes. Il serait peut-être plus sage que nous en restions là.

Nous échangeâmes sur la conduite à tenir, avec cette difficulté de nous déterminer sur la manière de mettre un terme à notre relation. Sans pouvoir y parvenir pleinement, nous décidâmes de ne plus nous voir à son domicile, mais de nous rencontrer uniquement sur la plage et de nous en tenir à partager notre présence.

Étroitement enlacés dans la moiteur de la pièce, des gémissements nous firent sortir de notre somnolence. Émergeant difficilement de ma torpeur, je vis Granite qui ne cessait de geindre au seuil de la chambre.

— Que se passe-t-il ?

— C'est mon chien, il a l'air affolé.

Je pris mon animal dans les bras pour le cajoler. Un grondement sourd accompagna un léger tremblement du sol.

— Un nouvel orage arrive : je m'en doutais, avec cette lourdeur ! affirma Philippe en épongeant son front ruisselant d'un revers de la main.

Je m'empressai d'aller à la fenêtre et d'écarter un rideau pour observer le ciel qui s'obscurcissait.

— Il pleut ? s'inquiéta Philippe.

— Pour l'instant, non, mais je ferais mieux de rentrer maintenant, sinon je vais me faire doucher…

J'eus un petit haussement d'épaules pour lui signifier que j'étais peu soucieuse de ce genre de tracas. Philippe me prit Granite et tenta de le calmer par d'apaisantes caresses pendant que je m'empressais de remettre mes vêtements.

Un autre coup de tonnerre, plus proche, nous fit sursauter ; Granite paniqua alors que je lui fixais sa laisse. Philippe m'accompagna, nu, jusqu'au seuil de sa demeure. De grosses gouttes commençaient à tomber du dôme sombre qui nous recouvrait d'un voile menaçant : il ne me fallait plus m'attarder.

Après un preste et chaste baiser, je repris le chemin du retour au pas de course.


Deux jours plus tard, mes parents jugèrent bon d'anticiper notre retour. J'ignorais la raison de ce qui était pour moi un véritable bouleversement ; le mutisme qui ne m'avait pas quittée depuis le sermon qui était finalement arrivé pouvait en être la cause.

À l'arrière de la voiture, le front appuyé sur la vitre froide de la portière, je regardais rêveusement le paysage défiler au rythme lancinant du bruit filtré du moteur. Mes pensées ne pouvaient se défaire de ces deux semaines durant lesquelles Philippe m'avait accordé tant d'attention et fait connaître des sensations insoupçonnées.

De temps à autre, je ne pouvais éviter de jeter un regard sur Granite. Depuis le coffre du break, il me regardait à travers le filet de sécurité avec un air aussi peiné que le mien.

Mon cher barbet et un bout de bois flotté jeté trop loin, saurez-vous nous réunir à nouveau ?

Il me faudrait attendre encore une année pour le savoir…