Chapitre 1

Samedi 30 mars 1968

Campé devant sa fenêtre, Loïc Riwal pestait. Râleur-né, il estimait avoir une bonne raison de manifester sa mauvaise humeur. Non pas que l'existence lui occasionnât le moindre désagrément – il vivait chichement et se satisfaisait de peu –, seulement l'épais brouillard qui recouvrait la région depuis deux jours commençait à l'exaspérer.

Avec sa silhouette courtaude et massive, l'homme qui avait dépassé la soixantaine se tenait encore très droit, ce qui lui donnait une stature d'apparence plus grande. Son visage buriné affichait une habitude du grand air ; des cheveux raréfiés s'alignaient plaqués sur son crâne hâlé.

Sa paisible chienne, Perle, ne lui tenait plus compagnie en journée. Devenue agitée en raison de cette purée de pois apparue soudainement, il avait dû se résoudre à l'enfermer dans son chenil. Depuis, son animal se terrait au fond de sa niche et refusait d'en sortir. Son absence lui pesait.

Aller nourrir Perle et ses poules relevait à présent de l'expédition : il s'était déjà égaré alors que les abris n'étaient distants que d'une vingtaine de mètres. C'est en tâtonnant du pied, les bras tendus en avant, qu'il parvint finalement à retrouver l'entrée de sa demeure dans un silence angoissant.

Ce brouillard, vraiment inhabituel, ne procurait pas cette impression de contact humide sur la peau. Fait plus étrange, cette « nuée sèche » s'opacifiait plus fortement dès qu'il s'y aventurait, au point que tout s'effaçait à moins de deux pas. Le premier contact l'avait sérieusement angoissé, comme une sorte « d'anéantissement » qui l'amenait à la mort. Il n'avait pourtant pas cédé plus que de coutume à cette addiction au lambigEau de vie obtenue grâce à la distillation de cidre qui peut afficher jusqu'à 40 degrés d'alcool. Son nom vient de l'outil qui permet de le distiller : alambic se traduit en breton par ul lambig. qui l'aidait à mieux supporter sa solitude.

Devoir à nouveau sortir le rendait anxieux. À l'extérieur, plus aucun son, plus aucune vision ne lui parviendrait. Nourrir ses animaux était pourtant une nécessité. Une idée lui traversa l'esprit : tendre un « fil d'Ariane » entre sa porte d'entrée et la grange qui abritait poulailler et chenil. Cette solution lui sembla d'abord ridicule, mais elle lui paraissait la seule envisageable… et nul ne s'en apercevrait. Par chance, une cordelette suffisamment longue se trouvait dans sa cave.

Avant de s'atteler à cette tâche, il alluma son téléviseur. C'était l'heure du journal d'informations du soir… et du bulletin météo. L'image sautillait, voire disparaissait parfois durant plusieurs secondes ; le son ne lui parvenait guère mieux, certainement à cause de ce maudit nuage qui donnait l'impression de vouloir tout dégrader. Il crut comprendre que Youri Gagarine, le premier homme dans l'espace, venait de se tuer dans un accident d'avionYouri Gagarine se tue le 27 mars 1968 aux commandes de son avion d'entraînement Mig 15, ainsi que son instructeur Vladimir Serioguine. Son corps ne sera retrouvé qu'au lendemain de l'accident ; l'information ne parviendra en France que le surlendemain et restera l'un des principaux sujets d'information plusieurs jours durant.. Le front soucieux, il éteignit le récepteur. Aucune perturbation météorologique majeure ne semblait avoir été annoncée.

Il apporta de la nourriture à ses bêtes, tendit et fixa soigneusement la cordelette puis s'empressa de se coucher sans même ressentir le besoin de se satisfaire d'une dernière gorgée de lambig. Pour l'heure, il n'y avait rien d'autre à faire et il se sentait si las… mais quelle satisfaction d'être revenu aisément à son point de départ !


Des cris d'oiseaux le sortirent de sa torpeur. Loïc Riwal s'étira, bâilla à s'en décrocher la mâchoire… et sauta hors du lit d'un seul bond. Des chants d'oiseaux ! Il se précipita à la fenêtre et repoussa brutalement les volets ; la clarté l'obligea à se protéger les yeux du revers de la main. Le soleil éclairait la campagne environnante : le brouillard s'était entièrement dissipé.

Il contempla le paysage ; ce n'était pas tant de revoir sa beauté sauvage qu'il appréciait, mais simplement de voir, sentir, entendre… Son ventre gargouilla. Il s'habilla à la hâte et descendit à l'unique pièce du rez-de-chaussée.

Sans le moindre regard vers l'horloge murale qui ornait la pièce de vie, il prépara son petit déjeuner habituel : café noir sans sucre et quelques tranches de pain grassement beurrées. Ce n'est qu'à la troisième tartine qu'il fut saisi d'une sensation inhabituelle. Un frisson parcourut sa colonne vertébrale : le tic-tac de l'horloge ! C'était le tic-tac de l'horloge !

Il arrêta de mastiquer et porta son attention sur la pendule : elle marquait plus de neuf heures. Elle fonctionnait, mais il ne se souvenait pas d'avoir entendu le bruit caractéristique de sa mécanique ces dernières heures. En y réfléchissant, il ne se rappelait pas grand-chose, même pas d'avoir mangé durant ces deux jours. Dans son souvenir, il y avait juste ce brouillard. Lui qui n'avait jamais été un adepte de la grasse matinée, pourquoi avait-il tant dormi ? D'ordinaire il se réveillait toujours à l'aurore.

« Perle ! » Il se leva d'un bond et courut vers le chenil. La trouvant paisiblement étendue dans sa niche, il ouvrit la porte de l'enclos pour la libérer. La chienne ne manifesta aucune joie.

— Viens, ma belle… Viens, Perle.

Il eut beau l'appeler, elle se contenta de regarder son maître d'un air abattu. Il s'accroupit devant son animal et le caressa. Étrangement, la chienne ne montra aucun contentement ; au contraire, elle semblait apeurée. Lorsqu'il chercha à la contraindre à sortir de la niche, elle émit un faible grognement. Inquiet, il n'insista pas. Sa chienne serait-elle malade ? Était-ce cet étrange brouillard qui l'avait stressée ? Il l'avait bien été, lui.

En se redressant, son regard porta en direction de l'habitation d'Yves Auch. Yves était son plus proche voisin, le seul à vrai dire puisque les autres rares maisons alentour s'étaient vidées de leurs derniers occupants depuis une bonne décennie. Cette campagne bretonne n'intéressait plus guère ; seuls quelques vieux paysans comme lui restaient attachés à cette terre qui les avait vus naître. La nouvelle génération l'avait désertée, préférant s'installer aux abords des villes, là où des immeubles sans âme se construisaient à un rythme effréné. Ici, pas de grand confort, mais ses deux hectares et quelques animaux de basse-cour lui procuraient largement de quoi subsister, tout en le laissant libre de ses mouvements.

Cette pensée lui remémora son total isolement durant deux jours. Il prit la décision de rencontrer Yves sur-le-champ : il y avait matière à nourrir leur routinière discussion sur la pluie et le beau temps. Bien plus jeune (à peine la quarantaine), Yves vivait également seul, mais comme il le disait volontiers : « Quelle femme voudrait rester vivre dans ce trou perdu ? » Comme lui, il avait hérité ce lopin de terre et ne se voyait pas vivre ailleurs. En vérité, Loïc savait son voisin complexé par la présence d'une « tache de vin » qui s'étalait sur son cou sous l'oreille droite. Selon ses dires, à l'école déjà, cette différence lui aurait valu de nombreuses railleries, source principale de son isolement actuel.

Un peu moins d'un kilomètre séparait à vol d'oiseau les deux habitations ; par la route, la distance devait faire le triple. La route n'était en fait qu'une voie aménagée, guère plus praticable – surtout par temps de pluie – que l'habituel raccourci à travers les prairies. Il décida d'emprunter au plus court et, comme à son habitude, ne se priva pas de pester contre les mottes de terre excessivement durcies sur lesquelles butaient ses sabots.

Le dernier talus franchi, il se retrouva à l'arrière du pentyOu penn-ti, soit littéralement « bout de maison », désigne une maisonnette bretonne sans étage – légèrement à l'écart d'un hameau, bourg, ou village –, au toit d'ardoise très pentu. de son voisin. La sérénité habituelle de l'endroit lui sembla étrangement différente, sans pouvoir s'en expliquer l'origine. En contournant le logement, il remarqua que l'entrée de l'appentis était grande ouverte, indice de la présence du propriétaire des lieux. Arrivé face à la demeure, il trouva porte close.
Surpris, son premier réflexe fut de héler sur le ton de la plaisanterie :

— Erwan ! Kousket out ? (Yves ! Tu es couché ?)

Il tambourina sur la porte du plat de la main. Trop vivement, le geste lui procura une sensation de picotements sur la paume. Comme cela n'apportait aucune réaction, il contourna la demeure pour examiner les parages.

Yves restait introuvable. Avant de repartir, il se permit de jeter un coup d'œil à l'intérieur de la dépendance. Rien ne lui sembla anormal, si ce n'est l'absence du vélo qui y était d'ordinaire remisé. Cela le rassura : Yves devait être au village pour une course.

Sur le chemin du retour, cette confiance s'estompa ; quelque chose clochait. Il en ignorait la raison, mais au fil de ses pas une sorte d'angoisse se fit plus présente. Perle l'attendait au seuil de sa demeure ; elle semblait toujours craintive. À peine se laissa-t-elle caresser. Ce comportement ne fut pas pour lui rendre sa sérénité.

Ce n'est qu'en franchissant le pas de sa porte qu'il comprit ce qui le troublait… il devait se méprendre, c'était impossible !

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