Tréhorenteuc ; ce nom ne vous dit certainement pas grand-chose. En fait, il s'agit d'un petit village situé au cœur de la Bretagne, quasiment placé à équidistance entre l'océan Atlantique et la Manche. Afin de mieux vous faire connaître cette région, je vous dirai que cette bourgade se trouve en lisière de la forêt de Paimpont.

Si je vous parle des Chevaliers de la Table Ronde, de Merlin l'Enchanteur, ou bien encore de Guenièvre ou de la fée Morgane, vous comprendrez qu'il s'agit évidemment de la mythique forêt de Brocéliande.

Jeune officier de la marine marchande, j'avais eu la chance de trouver une petite maison – une sorte de penty breton – à proximité de ce village, et c'est là que je venais me reposer entre deux embarquements, pendant mes longues périodes de congés. Bien sûr, j'étais un peu loin de la mer, mais je ne me voyais pas arpenter chaque jour les quais à regarder le mouvement des navires. J'éprouvais ce besoin de me ressourcer, un peu loin de tout après mes voyages au long cours, dans cette terre d'Argoat où je me sentais particulièrement bien.

Je venais donc, après un voyage sur la côte d'Afrique, de retrouver mon lieu de villégiature, oubliant l'uniforme et reprenant peu à peu mes habitudes bohèmes au rythme de longues promenades au bord des étangs et dans la forêt toute proche.

Une fois par semaine, je me rendais dans une petite ville proche pour assurer mon ravitaillement ; dans ce petit supermarché, je trouvais à peu près tout ce que je voulais. C'est au cours d'un de mes passages dans ce magasin que mon regard fut attiré par un nouveau visage, une hôtesse de caisse avec de longs cheveux blonds raides, au regard enfantin, un peu malicieux. Elle semblait être toujours de bonne humeur et avait ce sourire naturel d'une fille gaie, pleine de vie. Naturellement, je passai à sa caisse et finis par échanger quelques mots. J'étais assez troublé par ses yeux verts : portait-elle des lentilles colorées comme certains jeunes le font, ou était-ce sa couleur naturelle ?

Cette charmante jeune fille m'avait troublé, et je trouvais toujours de futiles raisons pour retourner au supermarché et passer ainsi à sa caisse. Nous échangions un peu plus à chacun de mes passages. Une fois, je la taquinai gentiment en lui disant que si elle avait davantage travaillé à l'école elle ne serait pas caissière dans un supermarché. Elle me remit vertement en place en me répondant qu'elle possédait un bac plus cinq et que pour elle, travailler ici était un choix personnel. Elle avait ajouté mystérieusement qu'elle possédait certaines capacités que je ne soupçonnais même pas. J'avais noté, sur le badge accroché à sa blouse, son prénom : Anne.

Cela avait jeté un petit froid entre nous, et lors de mes passages suivants je plaisantais avec elle en lui racontant des blagues sur les blondes, qu'elle prenait généralement avec bonne humeur. Un jour, alors que je venais de régler mes achats, il me sembla la voir faire une sorte de signe cabalistique. Je n'y prêtai guère attention, mais alors que je repartais, le portique de détection des vols se mit à sonner, attirant l'attention du vigile qui, venant à ma rencontre, m'invita à le suivre.

N'ayant rien à me reprocher, je suivis cet homme qui me paraissait bien antipathique. C'était une espèce d'armoire à glace avec les cheveux coupés en brosse, au visage rubicond, des oreilles en feuille de chou, un nez de fouine et dont le regard inquisiteur vous mettait tout de suite mal à l'aise. Bref, le genre de personne qu'on n'a pas envie de rencontrer et qui semblait bornée, se limitant à appliquer les consignes qui lui ont été données. On sentait bien qu'avec lui, il était inutile d'argumenter.

Arrivés dans un petit local situé près de la caisse centrale, il referma la porte à clef derrière moi et me demanda de vider mes poches. Celles-ci ne contenaient pas grand-chose : juste mes clefs de voiture, un portefeuille, ainsi que le ticket des achats que je venais d'effectuer. Je lui expliquai qu'il ne trouverait rien puisqu'il n'y avait rien d'autre, et que je pouvais repartir.

Il n'apprécia sans doute pas mon arrogance, et exigea que je me déshabille entièrement afin de passer un à un mes vêtements au détecteur. J'eus beau lui dire que c'était illégal, il me répondit qu'effectivement, seules les forces de l'ordre avaient le droit de me fouiller par, mais que cela risquerait de durer beaucoup plus longtemps, et certainement après une période de garde à vue car ils ne sont pas assez nombreux dans les commissariats pour répondre à toutes les demandes.

Ne voulant pas perdre davantage de temps avec cet individu, je m'exécutai, bien que cela ne m'enchantât guère. Sous son regard malsain je retirai mes habits, enlevant selon ses exigences mon ultime sous-vêtement. Je voyais bien qu'intérieurement il jubilait : ses petits yeux porcins brillaient d'une inquiétante lueur. Il était certainement heureux de pouvoir humilier quelqu'un. Il prit tout son temps pour effectuer ses contrôles devant le détecteur et, revenant bredouille, il mit un point d'honneur à vérifier la concordance entre le contenu de mon chariot et le ticket de caisse, en prenant tout son temps et en se délectant sans le moindre doute de ma nudité et de la gêne que j'éprouvais.
Ses diverses vérifications n'ayant rien donné, il me rendit mes vêtements et m'autorisa à me rhabiller en bredouillant de vagues excuses, expliquant qu'il ne faisait que son travail.

Libéré, je repris mon chariot et me dirigeai vers ma voiture. Mon regard croisa celui rayonnant d'Anne, la caissière, éclairé par un large sourire. Savait-elle ce qui m'était arrivé ? Je préférai rentrer chez moi sans m'attarder.


Isolée en pleine nature, juste à l'entrée de la forêt, il y avait une sorte de taverne où j'avais l'habitude de passer mes soirées. Je m'y rendais surtout le vendredi soir, car il y avait souvent des animations diverses. C'étaient parfois des musiciens qui venaient jouer des airs celtiques, parfois des conteurs qui venaient narrer des histoires de la région, des légendes.
J'aimais bien cette ambiance et cette odeur si particulière de la tourbe se consumant lentement dans l'âtre. J'avais finis par sympathiser avec le couple qui tenait cet établissement et aussi avec les habituels consommateurs qui, comme moi, venaient passer une bonne soirée devant quelques pintes de bière.

J'y entendis beaucoup d'histoires et de légendes bretonnes ; certaines m'intéressaient beaucoup, comme celles concernant le mystérieux domaine de Trécesson, tout proche, ou encore la captive du château de Brest. Par contre, bien que je n'y croie pas du tout, les nombreuses histoires sur l'Ankoù, le serviteur de la mort avec sa charrette aux roues grinçantes, me laissaient plutôt perplexe. D'ailleurs, à plusieurs reprises la patronne de la taverne, une petite blonde toute frisottée, m'avait dit d'un air grave, sans doute pour conjurer mon incrédulité :

— Allons, Monsieur Pierre, vous ne devriez pas prendre à la légère ces histoires du passeur d'âmes : l'Ankoù, c'est un sujet grave et sérieux.

Quelque temps après l'incident du supermarché, un vendredi soir, je m'étais installé à la taverne assez tôt car il avait été annoncé qu'une certaine Anne Morg donnerait un récital de harpe celtique et jouerait également des airs traditionnels au violon. Je m'étais dit que cela allait me changer un peu des sonorités des binious et des bombardes.

Ce soir-là, j'étais installé à ma table habituelle, près du bar, assez loin de l'estrade où la musicienne devait se produire. Un petit projecteur éclairait la scène. Quand elle se présenta, je fus surpris de voir cette fille longiligne, aux longs cheveux blonds, vêtue d'une robe longue telle une antique prêtresse. Elle enchaînait les morceaux avec dextérité, parvenant à produire des sons mélodieux. J'avais par moments l'impression que les notes sortaient de son instrument comme une cascade qui se déversait dans la salle. À la fin de sa prestation, j'étais sous le charme tandis qu'un tonnerre d'applaudissements saluait sa performance.

Après un court entracte qui permit de se réapprovisionner en chopes de bières, elle revint sur scène avec son violon. Elle avait troqué sa robe longue pour une autre un peu plus courte, à volants. Le rythme était beaucoup plus soutenu et elle ne resta pas très longtemps figée sur son estrade : elle descendit jouer dans la salle, virevoltant entre les tables avec son instrument tel un petit lutin endiablé. On la sentait joyeuse ; son sourire était communicatif et de nombreux spectateurs frappaient dans leurs mains le tempo des airs folkloriques.

Quand elle passa en jouant auprès de ma table, j'eus un choc en la reconnaissant : c'était Anne, la caissière du supermarché. J'eus bien du mal à détacher mon regard du sien, comme hypnotisé par ses yeux verts magnétiques.

À l'issue de sa prestation, après avoir échangé quelques mots avec plusieurs consommateurs, elle vint s'installer à ma table, s'étonnant en souriant de ne plus me voir au supermarché. Je ne savais quoi dire dans le brouhaha ambiant, mais elle voulait en savoir plus sur moi, me connaître davantage. Finalement, elle m'invita à venir souper chez elle le lendemain.

Elle résidait non loin de chez moi, dans un penty identique au mien. Pour honorer son invitation, j'étais passé chez un fleuriste ; mais comme je trouvais ce cadeau trop banal, j'y avais ajouté un gros morceau de cristal de roche, d'une exceptionnelle pureté, rapporté d'un précédent voyage à Madagascar.

En arrivant chez elle, je fus étonné de voir ses parterres remplis de fleurs et de plantes aromatiques aussi bien entretenus. Elle m'accueillit simplement vêtue d'un long chandail en grosse laine, me remerciant pour les fleurs qu'elle plaça dans un vase. Le morceau de quartz sembla retenir son attention ; elle vérifia sa transparence dans la lumière et l'examina sur toutes ses faces. Finalement, elle le posa sur le rebord de la fenêtre, là où la réfraction des rayons du soleil couchant lui donnait un éclat particulier.

Pour le souper elle avait préparé un grand plat de haddock, avec des pommes de terre nageant dans le beurre fondu. Comment avait-elle pu deviner que c'était mon plat préféré ? Nous poursuivîmes la soirée par de longues discussions sur ma vie de marin et mes voyages, accompagnées de grandes bolées de cidre frais ; et finalement, cette soirée se termina dans son lit, après de nombreuses caresses et autres galipettes. Au petit matin, dans l'aube naissante, elle me réveilla et nous sortîmes dans le plus simple appareil pour faire à nouveau l'amour dans l'herbe fraîche pleine de rosée, sensation nouvelle pour moi, mais ô combien agréable.

Lorsqu'elle ne travaillait pas, nous passions de longues journées ensemble. Parfois elle venait chez moi, mais le plus souvent c'était chez elle que nous poursuivions nos ébats.

J'étais un peu surpris de voir que beaucoup d'animaux partageaient sa vie ; il y avait trois chats, des lapins, quelques poules, des canards, une chèvre et un poney. Chacun avait droit de sa part à des caresses, des petites friandises ou un petit mot. Elle leur parlait, et ceux-ci semblaient la comprendre.

Elle éprouvait le besoin, afin d'être plus proche de la nature, de vivre nue, et elle finit par me convaincre d'en faire autant. Heureusement que nous étions dans un endroit assez isolé, loin des regards, car j'éprouvais quelque gêne à être ainsi, d'autant que la vue de son corps provoquait un émoi que je ne pouvais dissimuler, ce qui la faisait beaucoup rire, ajoutant malicieusement que de toute façon elle pouvait voir en moi tout ce que pensais et tout ce que j'avais pu faire.

Je ne la croyais pas, mais j'aurais peut-être dû me méfier, surtout après qu'elle m'eut avoué avoir provoqué, d'un simple geste, le déclenchement du détecteur de vol du supermarché afin de me mettre mal à l'aise et de se venger gentiment de mes moqueries.

Un soir nous avions décidé, comme elle disposait de deux journées de repos, d'aller percer les secrets de la forêt de Brocéliande car elle en connaissait les moindres recoins. Nous partîmes donc au petit matin, en suivant une allée de cette immense forêt.

Au départ, je pensais que nous allions voir des lieux que connaissais déjà, tels que la Fontaine de Barenton, le Jardin aux Moines, le Chêne de Guillotin ou bien encore le Tombeau de Merlin l'Enchanteur. Mais tout à coup, délaissant cette grande allée qui conduisait à l'Arbre d'Or dressé là pour les touristes, elle obliqua et nous nous enfonçâmes dans le sous-bois sur un petit sentier escarpé dont j'ignorais l'existence ; je compris très vite qu'elle m'emmenait au fond du Val sans Retour.

Après une bonne heure de marche, nous arrivâmes dans une minuscule clairière agrémentée de quelques gros blocs de schiste rouge. Anne se déshabilla et m'invita à faire de même ; puis, s'adossant à l'une de ces grosses pierres polies par le temps, elle me demanda de lui faire l'amour.

Cela me semblait si naturel – et j'avais tellement envie d'elle – que je m'exécutai, l'embrassant, la butinant, la pénétrant, prenant le temps de me délecter de ses douces saveurs, faisant durer le plaisir. Par moments, elle poussait de petits cris ; et au milieu de ses gémissements, j'avais l'impression qu'elle s'exprimait dans une langue inconnue. Finalement, le corps secoué de spasmes, je m'épanchai en elle.

Après cette douce jouissance et tandis que je reprenais lentement mes esprits, elle me demanda innocemment :

— Au fait, connais tu l'autre nom du Val sans Retour ?

Je lui répondis que je n'en avais aucune idée, alors elle poursuivit :

— Je vais te le dire, puisque désormais tu es en mon pouvoir : ce lieu s'appelle à la fois le Val sans Retour et le Val aux Faux Amants. Le Val sans Retour parce qu'aucun chevalier n'en revenait, et aussi le Val aux Faux Amants parce qu'y étaient retenus tous les chevaliers qui avaient été infidèles à leurs amies, cette faute fût-elle commise que par une simple pensée.

Après cette révélation, je restai muet, la gorge serrée. Ainsi elle savait… M'avait-elle entraîné jusque là dans le but de se venger ? Je pensai qu'il pouvait s'agir d'une de ses mauvaises plaisanteries, mais elle avait l'air si sérieux…

Il me semblait être envoûté, ne plus avoir de volonté. Elle m'entraîna alors vers le Miroir aux Fées.

La surface de ce petit étang était sans une ride ; il n'y avait pas un souffle de vent. Sur la berge, elle me fit voir une espèce de grosse grenouille toute verte. Se saisissant d'une fine baguette de noisetier, elle toucha l'amphibien ; instantanément, j'entendis un grand bruissement de feuilles suivi d'un violent éclair. Un jeune homme nu apparut et aussitôt se prosterna aux pieds d'Anne en la suppliant de le laisser vivre sa vie d'homme. Anne lui répondit sèchement en lui cinglant sévèrement les fesses avec sa baguette :

— Tu connais l'ampleur de ta faute : je t'ai condamné à être grenouille pour l'éternité. Si je te redonne de temps en temps ta forme humaine, c'est juste pour avoir le plaisir te fouetter.

Nouveau bruissement de feuilles et violent éclair : il n'y avait plus qu'une simple grenouille ! Je me demandai si j'avais rêvé, mais le sourire d'Anne me prouvait bien le contraire…

Je n'osai pas la questionner sur ce qu'avait bien pu commettre ce jeune homme. Comment pouvait-elle être si cruelle alors que son visage angélique exprimait la douceur ? Pour me rassurer, je me dis que tout cela devait être le fruit de mon imagination.

Ainsi, Anne Morg – où plutôt Morg Anne – était une fée ? En tout cas, elle en avait les pouvoirs. Plus les heures passaient, plus je m'angoissais car la vision de cette grenouille hantait mon esprit.

Dans le soleil couchant, je finis par lui avouer ma brève liaison, un après-midi, pendant qu'elle travaillait, avec la patronne de la taverne.

À la fin de mes aveux, après un long silence, elle finit par me répondre :

— Je suis parfaitement au courant de cette histoire : je l'ai lue dans le miroir de tes yeux. Si je t'ai amené jusqu'ici, c'est parce que ta sentence sera bientôt exécutée. Tu t'es comporté comme un chien. Regarde : on te touche à peine le sexe que tu te mets à bander comme un taureau !

Joignant le geste à la parole, elle commença à me caresser, provoquant une belle érection, puis elle frotta mon phallus avec un mélange de feuilles ; j'eus l'impression qu'il grossissait encore et encore. Quand elle le trouva à son goût, elle me fit allonger sur le dos et s'empala dessus ; c'était elle qui donnait la cadence. Je pensai que, ma foi, si c'était ma punition, elle était bien agréable. J'ai éjaculé à plusieurs reprises mais mon sexe restait constamment dressé : il ne dégonflait pas.

La nuit était maintenant tombée et la pleine lune reflétait son disque d'argent sur le Miroir aux Fées. J'entendis le bruissement de feuilles suivi de l'éclair ; je scrutai les alentours pour voir ce qu'Anne allait faire apparaître.

Mais que se passe-t-il ? Je ne peux plus me tenir debout ! Je tombe à quatre pattes, roule sur le côté, essaie de me relever et retombe lamentablement tandis qu'Anne éclate d'un rire sardonique.

Finalement, elle me tire par une oreille, m'obligeant à marcher à quatre pattes jusqu'au bord de la pièce d'eau.

Ce n'est pas mon visage qui se reflète, mais une grosse tête de chien, celle d'un boxer. Je l'entends alors me dire :

— Voilà ta punition, Pierre : tu resteras ainsi pendant une lune, prisonnier dans le corps d'un chien. Tu garderas pendant tout ce temps le sexe érigé, et si tu te comportes mal, songe que j'ai aussi le pouvoir de prolonger autant que je le veux ta punition.

Je ne peux répondre que par une sorte de feulement, un gémissement plaintif, tandis qu'elle me passe autour du cou un collier auquel elle accroche une laisse, me tirant un peu pour me faire avancer. C'est ainsi que nous arrivons à un petit hotié, sorte de minuscule cabane dissimulée par de gros blocs de rocher, pour y passer la nuit.


Le lendemain matin, Anne Morg marchait tranquillement dans la forêt, tenant en laisse un superbe boxer bringé.

C'était pour moi une curieuse sensation de marcher aussi naturellement à quatre pattes à ses côtés. Lorsque nous passions dans des herbes hautes, celles-ci me caressaient le poitrail, le ventre, et plus malicieusement mon sexe tendu et douloureux. Parfois une brindille, vicieusement, m'infligeait une brève piqûre, m'arrachant quelques courts glapissements.

La vision basse que j'avais maintenant de l'environnement était également bizarre : tout me paraissait démesuré ; les blocs de rochers me semblaient être d'infranchissables montagnes, et les arbres si grands que je me serais cru dans une forêt équatoriale.

Parfois, Anne s'arrêtait pour me parler, mais curieusement elle m'appelait Pierre. Et même si je comprenais parfaitement ses paroles, il m'était toutefois impossible de lui répondre.

Sur le chemin du retour, nous fîmes un petit crochet pour passer à mon penty. Cela me fit une drôle d'impression de voir ma maison sous un angle aussi différent… Elle me paraissait beaucoup plus haute ; même ma voiture garée devant me semblait démesurée. Anne referma les volets de la maison et mit la voiture dans le garage. C'était un peu comme si j'étais de nouveau reparti pour effectuer un long voyage.

Lorsque nous arrivâmes chez elle, elle retira la laisse. Je tournais autour de la table, me dressant de temps en temps sur mes pattes arrière pour voir ce qu'il y avait de bon à manger. Malheureusement, mon couvert était par terre : une gamelle de pâtée, des croquettes, une cuvette d'eau. Je fis la tête devant ce repas, et j'eus bien du mal à essayer d'avaler quelque chose ; alors elle me donna quelques galettes bretonnes que je dévorai avidement.

Après ce festin, oubliant sans doute un instant que je n'étais plus qu'un chien, je sautai sur son lit et m'allongeai pour dormir en m'étirant. Anne me fit rapidement comprendre, à l'aide de quelques coups de martinet bien sentis, que la place où je devais dormir se situait désormais sur le tapis devant la cheminée.

À l'issue d'une bonne sieste, elle me conduisit en laisse dans le petit verger situé à l'arrière de son habitation pour que je fasse mes besoins. Cela me gênait horriblement de devoir faire cela devant elle, car au fond de mes pensées humaines il devait rester ce je ne sais quoi de pudeur qui me bloquait totalement. Je voyais bien Anne s'impatienter, s'énerver de voir que cela traînait en longueur.
Exaspérée, ne sachant que faire, Anne finit par me dire :

— Pierre, si tu continues à faire des simagrées pour satisfaire un besoin naturel, je te promets que je vais te conduire dans la forêt, où je connais un gnome qui adore sodomiser les chiens. Ainsi, après plusieurs séances, tu seras sans doute plus souple de ce côté !

J'en frémis de peur, mais cette menace eut le don de me forcer à me dépasser, et c'est mort de honte que je finis par faire mes besoins au pied d'un petit buisson.

Il n'y eut pas de retour dans la maison, car en rentrant elle m'enferma dans le chenil au fond du jardin qu'elle cadenassa, de peur que je ne m'en échappe.

Ce chenil, auquel je n'avais guère prêté attention jusque là, était assez vaste et possédait de solides grilles sur trois côtés ; le dessus était lui aussi fermé par des grilles. Le quatrième côté était constitué d'un mur en parpaings soutenant une sorte de grande marquise permettant de garder un endroit sec. Le sol de cet édifice était cimenté et propre ; sous la marquise, de la paille fraîche semblait avoir été disposée là à mon intention. J'allais devoir vivre reclus en ce lieu, ne pouvant en sortir que selon son bon vouloir.

Le premières nuit furent particulièrement pénibles ; je n'arrivais pas à dormir, je passais mon temps à regarder la lune qui semblait ne pas vouloir décroître. Je pouvais aboyer, hurler, cela ne la dérangeait pas, le chenil étant assez éloigné de la maison.

Lorsqu'Anne travaillait, je restais enfermé toute la journée. J'avais seulement droit à une courte sortie le matin et une autre en soirée pour me soulager. J'avais pris l'habitude de ne pas trop faire traîner les choses, la menace du gnome de la forêt restant bien présente dans mon esprit.

Dans la journée, je regardais depuis ma cage les animaux qui peuplaient sa vie. Qu'avaient-ils donc fait pour être chats, lapins, poules, canards, chèvre, ou même poney ? J'étais convaincu qu'ils étaient, tout comme moi, des humains qu'Anne avait transformés.

Comme il ne m'était pas possible de communiquer avec eux, je restai sur cette idée ; car la grenouille, je ne l'avais pas rêvée, et le chien, je savais bien que c'était moi !

Finalement, au bout de quelques jours, je commençais peu à peu à m'adapter à cette vie de chien, malgré quelques réticences. Mon esprit se trouvait prisonnier de cette enveloppe de boxer bringé ; et même si je conservais mes pensées et mes raisonnements humains, je n'en avais ni l'apparence ni les gestes.

Un soir, alors que la lune arrivait vers son dernier quartier, Anne introduisit un petit caniche abricot femelle dans le chenil en précisant :

— Puisque tu ne penses qu'à ça, tu vas pouvoir te soulager et la saillir car cette chienne a ses chaleurs.

Nous nous sommes longuement observés ; elle avait quelque chose dans le regard qui me rappelait quelqu'un, mais je ne voyais pas de qui il s'agissait.

J'eus quelques hésitations avant de m'approcher de ce petit caniche, me disant que je ne pouvais pas faire une chose pareille. Petit à petit, le désir aidant et compte tenu de l'abstinence forcée, je me dis qu'après tout, moi aussi j'étais un chien – certes pas de la même race – et que je pouvais bien copuler avec elle.

C'est ainsi que m'approchant de ma dulcinée à quatre pattes, je posai mes membres supérieurs sur son dos, approchant de son orifice mon sexe toujours érigé, poussant pour la pénétrer. Bon sang, que c'était serré ! J'avais l'impression que j'allais la déchirer ; mais elle se détendait et je m'enfonçais encore plus profondément. Tandis que je m'activais en elle, j'avais le sentiment d'avoir déjà sexuellement visité cet endroit. Anne n'aurait quand même pas transformé la patronne de la taverne pour satisfaire sa vengeance ?

Perdu dans mes pensées je m'étais totalement vidé en elle, sans plaisir, de façon quasiment mécanique. J'essayai bien de me retirer, mais impossible : nous étions restés collés l'un à l'autre et tirions chacun de notre côté. Toute la nuit, nous avons essayé de nous séparer, mais nos efforts furent vains. Nos hurlements déchirants durent réveiller Anne, car au petit matin elle vint à notre secours en nous balançant plusieurs seaux d'eau et réussit ainsi à nous libérer. Elle emmena la petite chienne avec elle, me laissant sécher sous les rayons du soleil levant.

Après sa journée de travail, Anne venait me sortir du chenil le soir pour faire parfois de longues balades dans la campagne, à l'orée de la forêt. Elle retirait alors la laisse et je courais à toute vitesse dans les champs et les taillis, débusquant parfois un lapin qui s'enfuyait à toutes jambes. Parfois elle me lançait un morceau de bois ; j'allais le chercher et le lui rapportais pour qu'elle le relance, tandis qu'elle cueillait quelques plantes aromatiques. Petit à petit, la laisse devint inutile car maintenant je marchais bien sagement à ses côtés.

C'est ainsi qu'elle m'emmena à la taverne lorsqu'elle s'y produisit. On la félicita pour la beauté de son gros chien ; elle expliqua qu'elle avait ce boxer en garde pour une courte période, restant mystérieuse sur sa provenance.

Souvent, tandis qu'elle déversait ses mélodies, je restais allongé près du bar. C'est incroyable ce qu'un regard au ras du sol peut vous faire entrevoir. J'en ai vu des dessous féminins, de toutes sortes, de toutes les couleurs. Les filles ne se doutaient certainement pas de la vision qu'elles m'offraient. Certaines, aux apparences les plus sages et aux robes un peu strictes ne portaient pas de culotte, découvrant tout un éventail d'abricots plus où moins velus et charnus que j'aurais bien volontiers léchés.

Au cours d'une de ces soirées, la patronne de la taverne me donna dans une cuvette un peu de bière ; j'en ai bu avec délice, un peu trop peut-être, en tout cas assez pour me sentir ivre et un peu malade. En rentrant, Anne, me croyant malade, ne me conduisit pas au chenil mais préféra me garder dans la maison où je dormis sur un tapis.


Profitant d'une journée de repos, Anne me fit monter dans le coffre de sa voiture pour aller en ville. Je n'étais pas très rassuré, car plusieurs fois elle avait évoqué un passage chez le vétérinaire, surtout depuis que je m'étais enivré avec la bière de la taverne.

Quand elle me fit descendre, nous étions sur le parking du supermarché où elle travaillait. Nous nous dirigeâmes tranquillement vers l'entrée du magasin.

Je ne sais pas ce qui me prit, mais d'un seul coup je démarrai en trombe, fonçant à toute vitesse en direction du vigile du magasin, une de mes vieilles connaissances… Je l'avais aperçu au loin, se pavanant avec beaucoup de suffisance devant deux jeunes touristes belges qui trimballaient des bouteilles de cidre dans leur chariot.

Celui-ci, me voyant débouler à toute allure et surpris par cette attaque inattendue, n'osa esquisser le moindre geste tandis que mes crocs acérés attrapaient un morceau de son fin pantalon de toile bleue. Sous la puissance de l'impact, le pantalon tomba en morceaux à ses pieds. Je le pris dans ma gueule et me mis à courir comme un fou sur l'espace goudronné, exhibant en secouant la tête le tissu déchiré, tel un fabuleux trophée.

Sur le coup, je n'avais rien remarqué. Je courais parce que cet idiot de vigile essayait de m'attraper pour récupérer ce qu'il restait de son pantalon. J'entendais Anne qui m'appelait, mais j'étais parvenu à l'autre bout du parking. Je m'arrêtais de temps en temps pour reprendre mon souffle, posant par instants la guenille par terre, puis je la reprenais et repartais en courant un peu plus loin.

Finalement, revenant vers le magasin, je déposai fièrement les lambeaux du pantalon aux pieds d'Anne. Je me demandais pourquoi tout le monde riait, et quelle pouvait bien être la cause de cette hilarité générale. Je me retournai, et j'en compris immédiatement la raison en voyant ce pauvre vigile essoufflé, rouge comme une tomate, confus, penaud, essuyer les quolibets plus ou moins graveleux des femmes assez nombreuses en cette fin de matinée.

Il faut dire qu'il y avait de quoi rire : lorsque je lui avais arraché son pantalon, je ne savais pas qu'il portait des dessous féminins. Imaginez la scène, un homme portant des bas et un porte-jarretelles noirs, courant après un chien qui le narguait ; mais le plus risible était l'espèce de mini-string en tulle blanc transparent qui dévoilait un sexe si ridicule que l'on pouvait facilement comprendre l'objet des moqueries féminines !

L'homme, essoufflé, s'approcha pour ramasser sa guenille ; pour ce faire, il dut s'accroupir. Les railleries des commères et des deux touristes belges hilares qui s'étaient jointes à cette joyeuse pagaille redoublèrent d'intensité car un plug de taille modeste, s'échappant de son fondement, tomba sur le bitume avec un petit bruit mat, la ficelle de son string n'ayant pu le retenir. Il se releva en maugréant, laissant sur le sol l'objet de cette ultime honte, d'autant que beaucoup avaient cru bon d'immortaliser la scène avec leur portable.

Il n'osa pas lever la main sur moi et préféra courir en direction de son local pour s'y réfugier, tout en contenant sa rage.

De nombreuses femmes nous entourèrent ; certaines félicitaient Anne d'avoir un chien aussi beau et si intelligent. Je reçus mille et une caresses et fus plusieurs fois pris en photo. Grâce à ce malicieux coup de croc, j'étais devenu le héros du jour, une sorte de Guillaume Tell du supermarché.

Profitant de leur pause méridienne, plusieurs hôtesses de caisse vinrent voir Anne, et surtout ce fameux chien qui avait rabaissé le caquet à ce vigile qu'elles détestaient. Certaines me flattaient le poitrail, d'autres me caressaient gentiment. Les caresses faites par les mains douces de ces jeunes femmes ne me laissaient pas indifférent, et je sentais mon sexe pourtant en érection grossir encore plus. Quelques-unes s'en aperçurent : elles regardèrent mon sexe érigé en gloussant, et les propos qu'elles échangèrent avec Anne auraient sans doute fait rougir toute une cohorte de légionnaires.

Lorsque nous sommes rentrés après cette folle journée, j'ai quasiment lapé une cuvette d'eau tant j'avais soif ; et après avoir englouti sans rechigner une gamelle de pâtée, je me suis allongé sur un tapis devant la cheminée, regardant Anne fatiguée se dévêtir. Rapidement, elle se coucha et s'endormit ; je fis de même, rêvant que je faisais courir encore et encore ce pauvre vigile.


Après cet épisode, les journées passèrent, monotones, au rythme des promenades qu'Anne voulait bien m'accorder. Parfois nous allions jusqu'à la taverne, où en cachette je buvais un peu de bière en regardant de temps en temps sous les jupes des filles ; mais ma principale occupation consistait à scruter le ciel, la nuit. Pendant plusieurs jours, à cause de nuages, je ne pus voir l'astre de la nuit ; puis, lorsque le ciel dégagé me permit enfin d'admirer les étoiles, je compris que la pleine lune approchait : j'en frémis de joie.

Un soir, Anne me ramena dans la forêt, redescendant le sentier qui conduisait au Val sans Retour. Après une longue marche dans le sous-bois, je retrouvai la petite clairière près du Miroir aux Fées. J'étais un peu inquiet car je n'étais pas certain que c'était la pleine lune, et d'autres sources d'angoisses – telles que le gnome de la forêt ou l'éventualité de voir se prolonger mon châtiment – me venaient à l'esprit.

Je la regardai se dévêtir ; elle avait vraiment un corps magnifique. En la voyant ainsi, j'étais rempli de désir. Quand elle s'agenouilla sur le bloc de schiste, m'offrant la vue de sa croupe rebondie alors qu'elle se prosternait pour un rite incantatoire, je devins littéralement fou, tant j'avais envie de lui sauter dessus. Mon sexe était douloureux d'être ainsi dressé. La lune était maintenant dans le ciel à son zénith et il ne se passait rien : j'étais toujours chien. Je commençais à rager intérieurement, me disant que c'était fichu et que j'allais rester ainsi.

Dans ma tête se livrait un intense combat entre le pour et le contre. « D'un côté, tu es un chien et tu ne peux pas lui faire ça ; de l'autre, tu vois bien qu'elle se moque de toi : tu es toujours chien. De toute façon, le seul risque que tu coures c'est de rester chien. » Cette réflexion interne dura fort longtemps ; je n'arrivais pas à me décider.

Le coassement d'une grenouille fut le déclic : bravant mes interdits je m'approchai d'Anne, reniflant de ma truffe-nez son sexe ; puis après de nouvelles hésitations « Tu es un chien, tu ne vas pas lui faire ça… » je posai mes pattes avant sur ses omoplates et commençai à approcher mon sexe, hypertrophié par le désir, de sa fente.

Je m'apprêtais à la saillir, à la pénétrer quand tout à coup il y eut un fort bruissement de feuilles suivi d'un fulgurant éclair. À demi aveuglé, un peu hébété, il me fallut plusieurs secondes avant de reprendre mes esprits.

Ce ne sont plus de grosses pattes poilues et griffues qui sont posées sur les omoplates d'Anne : ce sont mes mains, mes bras qui maintenant la caressent… Je me regarde, je n'en reviens pas : j'ai un peu de mal à réaliser que je viens de retrouver mon corps d'homme. C'est plus fort que moi. Je me relève, je m'écarte et me rends, tout étonné de pouvoir marcher sur mes deux jambes, jusqu'au Miroir aux Fées pour regarder le reflet de mon visage. Je n'ai plus ma tête de chien, je suis redevenu normal !

Je retourne auprès d'Anne, et c'est elle qui, prenant mon sexe en main, le guide dans sa fente humide où je m'agite, ivre d'un plaisir total.

Nous sommes ensuite rentrés tendrement enlacés sous le regard bienveillant de la lune, témoin de notre amour. Arrivés dans son penty, nous nous sommes couchés, repus, blottis l'un contre pour sombrer dans un profond sommeil.


Mon congé touchait à sa fin ; il me restait tout au plus une quinzaine de jours avant de rejoindre Rouen. Un message de l'armateur m'avait précisé la date à laquelle le Kimoon y ferait escale ; je devais relever l'officier radio.

nne aurait voulu que je renonce à cet embarquement, que je trouve un autre emploi et que je ne reparte plus courir les océans, mais surtout que je reste auprès d'elle, en Bretagne. Il était trop tard pour que je n'honore pas mon contrat, mais je lui promis que lorsque je rentrerais, je changerais de métier et vivrais toujours avec elle.

Cela ne la rassurait guère car elle avait eu de sombres présages en voyant le nom du navire. L'atmosphère était souvent pesante. Pour nous rassurer, nous nous rendîmes plusieurs fois auprès du Miroir aux Fées. Là, après moult incantations, elle me faisait « l'oracle du fer à cheval ». Cet exercice consistait à déposer très délicatement sur la surface de l'eau un fer à cheval. Si le fer parvenait à flotter, c'était de bon augure ; par contre, s'il coulait, ce n'était pas bon du tout. Chaque fois qu'elle fit cet oracle, le fer à cheval flotta, ce qui lui fit dire avec un pâle sourire :

— Au moins tu ne périras pas noyé !

Plus le moment du départ approchait, plus Anne s'angoissait. Lorsque nous faisions l'amour, je la sentais se livrer sans aucune retenue, un peu comme si c'était la dernière fois que nous avions cette communion charnelle.

Anne désirait à tout prix m'accompagner ; elle sollicita auprès de son employeur quelques jours de congés pour m'aider à préparer mes bagages et venir avec moi à Rouen.

À la date convenue nous partîmes, et découvrîmes amarré au quai de Grand Couronne le Kimoon, majestueux cargo à la coque grise et verte qui nous attendait. Nous montâmes rapidement à bord. Je pris contact avec l'officier que je devais relever ; celui-ci me transmit les consignes et remplit les dernières formalités tout en m'expliquant quelques subtilités sur certains appareils de radionavigation. Je sentais Anne qui, derrière moi, se faisait toute petite, visiblement impressionnée par cette organisation à bord. Mon collègue me présenta aux autres officiers ; j'en connaissais déjà certains, ainsi que plusieurs membres d'équipage, pour avoir effectué quelques voyages ensemble.
Après le débarquement de mon collègue, nous prîmes possession de ma cabine, installant dans les placards mes vêtements et mes tenues, tout en nous gardant bien d'évoquer le départ.

L'escale du Kimoon à Rouen devait durer quatre jours. Aussi, pendant mon temps libre, j'en profitai pour faire découvrir la ville à Anne, nous attardant pour manger une glace à la terrasse d'un café de la rue du Gros Horloge, montant sur les hauteurs de Mont Saint-Aignan pour surplomber et mieux découvrir « la ville aux cent clochers », visitant la cathédrale, la place du Vieux Marché. De quoi s'occuper l'esprit pour éviter de penser à l'inéluctable séparation.

À la fin de l'escale, les adieux avec Anne furent déchirants. Elle me remit une sorte de talisman qu'il fallait que garde toujours autour de mon cou pour être protégé, puis elle redescendit en pleurs l'échelle de coupée. Sur le quai, quelques épouses de marins parvinrent à la réconforter.

Depuis la passerelle, j'assistais à cette scène, rempli d'émotions. Je la vis se ressaisir un peu puis se diriger vers la voiture et sortir son violon.

Tandis que le Kimoon commençait ses manœuvres d'appareillage à destination d'Anvers, elle se mit à jouer de son instrument. C'était surprenant d'entendre les premières notes du Bro Gozh Ma Zadoù (Vieux pays de mes pères) interprété en solo au violon, puis bientôt repris en chœur par quelques femmes sur le quai et certains membres d'équipage alors qu'une à une les amarres étaient larguées et que le navire, tiré par deux puissants remorqueurs, rejoignait lentement le chenal.

J'ai longuement regardé cette minuscule poupée d'amour qui égrenait ses notes de musique alors que le cargo quittait Rouen, en serrant dans ma main le petit galet gravé du talisman que je portais à mon cou.


Novembre. Plusieurs mois se sont écoulés. Nous avions franchi une semaine auparavant le canal de Panama et faisions route vers l'Europe. Dans une quinzaine de jours au plus tard, je serai de retour chez moi et pourrai profiter de congés bien mérités.

Au fur et à mesure que nous avancions vers le golfe de Gascogne, la mer grossissait, devenait forte, et le cargo était de plus en plus balloté par les flots, tel un fétu de paille. L'arrimage de la cargaison, bien que renforcé en prévision de cette tempête hivernale qui s'annonçait, commençait à céder sous les coups de boutoir des déferlantes et des paquets de mer qui s'écrasaient sur le pont.

Quelques containers se détachèrent et partirent par-dessus bord. De gros engins que nous avions en pontée ripèrent et se bloquèrent sur tribord, provoquant une gîte, qui s'accentua petit à petit. L'eau commençait inexorablement à envahir les cales, accentuant cette gîte sur tribord.

La situation devenait désespérée. Le commandant me demanda d'envoyer un SOS ; celui-ci resta sans réponse. Je persistais, envoyant inlassablement des SOS en graphie sur la fréquence de détresse ; j'essayai même en phonie, lançant des MAYDAY désespérés tandis que le Kimoon penchait de plus en plus.

C'était fichu. Finalement, le commandant donna l'ordre du poste d'abandon. Je bloquai tous mes émetteurs en porteuse, espérant qu'un relevé radiogoniométrique permettrait de nous localiser.

Le commandant et moi courions à travers les coursives pour rejoindre les embarcations de secours, nous dirigeant sur tribord, le canot bâbord étant inutilisable.

La mise à l'eau du canot de sauvetage fut problématique ; au moment du largage, une vague scélérate le retourna et je me retrouvai dans l'eau froide, nageant avec ma brassière de sauvetage, cherchant à m'éloigner le plus possible du cargo qui sombrait dans l'océan déchaîné.

Je ne sus pas comment je réussis à m'accrocher et à me hisser dans un radeau de survie où je m'effondrai, épuisé.

Quelques jours plus tard, on me repêcha en état d'hypothermie, sans trop savoir comment. Je repris peu à peu conscience sur un lit d'hôpital ; j'avais toujours mon talisman autour du cou, mais pendant cette période je serais bien incapable de dire le nombre incalculable de fois où je vis la charrette grinçante de l'Ankoù emporter tout l'équipage du Kimoon.

Lorsque je fus rétabli, je retournai à Tréhorenteuc avec l'espoir secret de retrouver Anne Mörg, car depuis l'escale de Nouméa j'étais sans nouvelles et étais surpris qu'elle ne soit pas venue me rendre visite à l'hôpital.

Je retrouvai mon penty. Au début, lorsque je sortais dans le village, je sentais les regards se poser sur moi. Le fait que je sois le seul survivant de ce naufrage ne faisait pas de moi un être extraordinaire. J'eus un choc lorsque je passai devant le penty d'Anne : il avait été rasé et de gros engins de terrassement s'activaient à cet endroit ; je crus comprendre qu'ils devaient faire une déchetterie.

Que ce soit à la boulangerie, à la pharmacie ou au petit supermarché de la ville voisine où elle avait travaillé, personne n'était capable de me donner la moindre information pour la retrouver. J'avais l'impression d'être un doux dingue, un pauvre bougre, qui recherchait quelqu'un qui n'existait pas, mais que l'on excusait au regard de ce qu'il avait pu endurer.

Je décidai d'aller jusqu'à la taverne où elle se produisait : j'obtins les mêmes réponses et regards compatissants. Par contre, au-dessus du bar trônait dans un cadre le poster d'un magnifique boxer bringé. Je le reconnus bien vite : c'était moi sur le parking du supermarché après que j'eus fait courir le vigile.

Si les tenanciers restaient peu loquaces au sujet d'Anne Mörg, ils étaient par contre dithyrambiques dès qu'ils parlaient de ce chien. Ils avaient d'ailleurs rebaptisé leur établissement Le Boxer de Brocéliande. La femme parlait de cet animal fabuleux avec des trémolos dans la voix. J'eus évidemment droit à l'histoire du parking ; elle avait tellement été enjolivée que je ne pouvais qu'en sourire.

Parmi toutes celles que j'ai pu entendre, il s'agissait d'un chien énorme de la taille d'un sanglier, doté d'un double phallus, et beaucoup de femmes en mal de sensations fortes venaient les soirs de pleine lune dans la forêt pour goûter avec lui les plaisirs d'une double pénétration. Il paraîtrait même que celles qui avaient connu cet animal ne pouvaient plus s'en passer.

J'observais à la dérobée la patronne du café me raconter cette histoire ; elle avait le regard brillant et semblait toute émoustillée en se tortillant sur son tabouret de bar.

Il y avait aussi une histoire qui circulait dans le village : le père Anselme, un vieux charpentier, était mourant. Entendant la charrette de l'Ankoù venir, il aurait prononcé un mot magique. Le chien serait alors sorti de la forêt et aurait obligé la carriole à faire demi-tour. Le père Anselme vit toujours ; il a désormais plus de cent ans, mais lorsqu'il ne se sent pas bien et qu'il entend dans le lointain le grincement des roues de la charrette de l'Ankoù, il lui suffit simplement de prononcer le mot « SCHLOMO » pour que le boxer sorte du bois et fasse rebrousser chemin à l'Ankoù.

Je suis rentré chez moi amusé par ces histoires sur ce boxer mythique, mais très déçu de ne pas avoir retrouvé Anne.

Mais je la sens : elle est là dans la forêt toute proche, je le sais. En tout cas, elle reste dans mon cœur.


Peut être qu'un jour dans cette belle forêt, du côté du Val sans Retour, vous rencontrerez un vieil homme aux cheveux blancs qui recherche toujours Anne Morg…

L'auteur vous conseille de compléter cette lecture avec son poème Anne.