Chapitre 1

« Ce soir on sort entre filles ! » Stéphanie l'avait annoncé à la cantonade en entrant dans la cuisine. Marie-Cécile avait eu l'air surpris, mais pas son mari, Jean-René, qui était déjà au courant : Stéphanie l'avait mise dans la confidence.
Il avait juste esquissé un sourire complice.

La veille, ils avaient fêté en famille l'anniversaire de Marie-Cécile ; quarante ans, il faut marquer le coup. Il y avait eu ses parents, son oncle, sa tante ; une fête un peu guindée, quoi, rien d'inhabituel. Sa famille, de la bonne bourgeoisie, était un peu coincée, comme on dit. Mais c'était la coutume, et on ne pouvait y déroger.

Alors, quand elle sortait avec sa vieille copine, Stéphanie – enfin, « vieille », vous l'avez compris, veut dire ici « copine de longue date » parce qu'elle n'avait que 32 ans – elle se lâchait un peu. Et on ne racontait rien au reste de la famille. Bon, ce n'était rien de terrible. Conforme à ce que la famille pouvait imaginer : on allait danser, on buvait un peu, on rigolait, on allumait un peu les mecs dans une boîte de nuit, pas de quoi fouetter un chat ni inquiéter le mari qui, libéral malgré son milieu, lui faisait confiance. Bien entendu il n'allait pas raconter en détail et par le menu ce qu'il en entendait parfois le lendemain, parfois des jours après, à ses parents ou à ses beaux-parents : ils n'auraient pas compris. Question de génération. Les temps changeaient et il fallait bien se mettre au diapason.

Lui-même ne posait pas de questions. Même si lui ne s'offrait jamais de soirées déjantées avec des copains. Il était trop sérieux. Tout juste se permettait-il de rares après-midi en « after » après des réunions politiques avec quelques amis. Et encore, ce n'était que pour parler politique.

Mais pour ce soir-là, Stéphanie avait prévu autre chose, qu'elle n'aurait pas pour tout l'or du monde raconté au mari de Marie-Cécile. Il avait beau être moderne, il aurait peut-être mal digéré que sa femme, avec son statut social qui plus est (elle était notaire, tout de même) aille voire des Chippendales se trémousser devant elle, à portée de sa main, même si c'était une surprise concoctée par Stéphanie, qui elle-même ne l'avait pas raconté à son mari. Ça resterait un secret entre filles.

Bien entendu, elle savait que ça ne choquerait pas Marie-Cécile. Si cette dernière avait une vie bien sage, bien rangée, c'était surtout parce qu'elle n'avait pas trop le choix, pas trop le temps, pas vraiment d'occasions, coincée entre les conventions sociales, son statut, son étude, et son planning serré de mère de famille. Mais ce n'était ni l'envie ni les fantasmes qui lui manquaient, qu'elle n'avait de cesse de confier à sa meilleure amie et confidente, un peu plus délurée qu'elle, et surtout qui osait un peu plus qu'elle franchir le pas pour s'offrir quelques aventures fugaces en cachette de son mari qui la prenait presque pour une sainte ; et Stéphanie ne manquait pas de narrer à Marie-Cécile ses aventures sexuelles pour la faire baver et fantasmer encore plus.

Mais ça finissait par rendre triste Stéphanie de sentir une frustration croissante dans les propos de son amie qui lui faisait part de ses rêves érotiques éveillés, de ses fantasmes les plus fous, dont elle savait très bien qu'ils ne se réaliseraient jamais, coincée comme dans une prison dans sa petite vie bourgeoise, somme toute, plus que conventionnelle. Aussi son amie notaire était tout excitée ce soir en découvrant que sa meilleure amie lui avait réservé une surprise. Elle l'en aurait presque embrassée. « Allez, fais-toi belle, on décolle dans une heure ! » lui avait-elle asséné d'un ton joyeux et énergique.

Une fois dans sa chambre, Marie-Cécile la pressa de questions, en chuchotant :

— On va où ? Qu'est-ce que je dois mettre ? Que…
— Perds pas de temps. Choisis-toi une toilette, maquille-toi.
— Mais on sort où ?
— Ça, ma vieille – et maintenant que tu as eu quarante ans j'ai le droit de t'appeler « ma vieille » – je ne vais pas te le dire : c'est une surprise. Habille-toi super sexy, c'est tout ce que je te demande.
— Oh-oh… sexy comment ?
— Ah là-là, va falloir que je t'aide sinon on ne va pas s'en sortir et on sera encore là dans trois heures… Tu as une robe moulante, fendue sur le côté, bien décolletée, pas trop longue ? Je me souviens, la bleue, brillante…
— À paillettes ? Mais elle fait vraiment fête ; c'est une robe de nouvel-an, ça…
— Montre ce que tu as.

Stéphanie lui désigna une robe légère beaucoup plus courte, à motifs imprimés sur un fond noir et rouge.

— Et comme sous-vêtements ? lui demanda ensuite Marie-Cécile sur le ton de la plaisanterie mais qui attendait quand même une réponse (un air qui montrait qu'elle cherchait mine de rien à en savoir plus), je mets quoi ?
— T'en mets pas.
— Quoi ?! Tu te fous de moi ?!
— Mais non, je suis sérieuse. Une culotte ou un string pour quoi faire ? T'en mets pas. Tu te sentiras plus libre ainsi, et de sentir l'air sur tes fesses et ta foune, ça t'émoustillera encore plus…
— Roooh…

Puis après un silence :

— T'es sûre ?
— Mais oui, fais-moi confiance et lâche-toi un peu. T'as pas tous les jours quarante ans, quand même ! Décoince. Tu ne parles que de cul chaque fois qu'on se voit, et quand il s'agit de passer aux choses sérieuses tu mégotes.
— Non, non, OK, je te fais confiance. Je te suis. Mais toi, tu as mis des sous-vêtements ?
— Moi oui. C'est pas mon anniversaire à moi.

Et elle ajouta avant qu'elle ait eu le temps de protester :

— Pour le soutif, à moins que t'aies un demi-balconnet, un truc ultra-pigeonnant.
— Oui, oui, j'ai ça. Et même que c'est un rouge !
— Ben, dis-donc… Jean-René, il a de la chance des fois. Tu lui fais des plans chauds ?
— Qu'est-ce que tu crois ?

Dans la voiture, Stéphanie ne voulait toujours pas dire à Marie-Cécile où elle l'emmenait, pas même un indice. « Une surprise, c'est une surprise ! » avait dit la belle brune à son amie, les yeux rieurs et brillants.

En fait de surprise, elle s'était garée et elles avaient marché jusqu'à la porte d'une boîte de nuit branchée. Devant elles il y avait toute une bande de filles en délire. L'une était déguisée en petit lapin, de grandes oreilles roses en peluche sur la tête, apparemment sans souci du ridicule. Manifestement, un enterrement de vie de jeune fille. « Eh oui, ça se fait encore, ça. » pensa Marie-Cécile. « Vraiment un prétexte pour faire la fête, car de nos jours toutes les jeunes femmes vivent avec leur compagnon avant de se marier. » Le mariage, qu'est-ce que ça changeait ? Fidèle ou infidèle, ce n'était pas le caractère officiel de l'union qui empêchait de sauter le pas… ou de rester sage.

Marie-Cécile était mariée depuis déjà quinze ans ; elle soupira en y pensant. « J'espère que Steph a prévu quelque chose de vraiment chouette et de transgressif pour marquer le coup, parce que sinon… » Sinon, elle allait ressentir comme une tristesse, pensant à cette décennie de quadragénaire qui s'ouvrait devant elle… que disait-elle ? Qui venait de s'ouvrir, déjà, depuis la veille !
Steph interrompit sa rêverie mélancolique :

— Je t'en prie, s'il te plaît, ne regarde pas l'affiche sinon ça ne sera pas marrant. Tiens, j'aurais dû te bander les yeux. C'est juste histoire de prolonger un peu la surprise.

Marie-Cécile fit semblant de jouer le jeu, esquissa un sourire, fit semblant de ne pas regarder de côté. Mais elle commençait à deviner, surtout à entendre tout autour d'elle les filles surexcitées.
Elle voyait bien qu'il y avait peu de mecs. C'était une bonne copine ; elle avait fait de son mieux pour essayer de la surprendre, même si le suspense ne pouvait durer éternellement. Et c'était sa meilleure amie, sa confidente, sa complice, et elle savait que tout ce qu'elle avait préparé pour elle venait du cœur. Elle lui sourit donc, et en retour Steph lui renvoya un sourire ravi.

Une fois à l'intérieur, elle se rendit compte qu'elle avait vraiment bien fait les choses : elle avait réservé une table tout près de la piste de danse – qui pouvait faire office de petite scène – et un dîner allait leur être servi.

— Tu sais, lui dit Steph tandis qu'elles s'asseyaient, ça ne doit pas être de la grande cuisine, mais on n'est pas vraiment venues pour ça.
— Pas grave, lui fit Marie-Cécile plus d'un signe de la main qu'en prononçant les mots car déjà la musique était trop forte, et il y avait quelques danseurs qui se trémoussaient sur la piste.

Le repas leur fut servi assez vite. Steph avait fait la surprise à Marie-Cécile de lui commander un gâteau d'anniversaire, mais elle fut un peu déçue qu'on le lui apporte avant le spectacle. C'était vraiment trop convenu, trop conventionnel, cette façon de faire. Marie-Cécile fut un peu gênée d'être durant une vingtaine de secondes sous le feu des projos, et elle remercia chaleureusement son amie. Mais elle n'eut pas trop le temps de s'étendre : la musique de danse s'arrêta ; le spectacle commençait, la musique venait d'être envoyée. Steph lui fit signe de faire comme elle, de prendre sa chaise et de la placer devant la table pour être aux premières loges.

La musique rythmée, répétitive, annonçait quelque chose de pittoresque, de spectaculaire, mais Marie-Cécile feignit de ne pas avoir deviné. Aussi applaudit-elle à tout rompre quand le premier beau mec, musclé à souhait, fit son apparition, dansant en rythme, torse nu et luisant, en pantalon moulant, arborant fièrement son nœud papillon rouge. Entrèrent juste après un, puis un second, puis trois autres jeunes hommes. Un blond, un basané très typé, deux bruns, et un Noir, métissé, puissant.

Marie-Cécile appréciait le spectacle, se rinçait l'œil, riait, applaudissait, tandis qu'un nombre croissant de filles et de femmes imitaient les deux amies, arrivant avec leur chaise et se massant au plus près du cercle virtuel de la scène.

Les mecs, bien dotés en biceps et en tablettes de chocolat, se trémoussaient sur une chorégraphie impeccable, riant de toutes leurs dents blanches, lançant des œillades à qui mieux mieux au milieu des cris aigus des femelles en délire qui finissaient par faire autant de bruit que la musique.

Les garçons au physique de rêve firent ensemble glisser leurs pantalons et les jetèrent sur les spectatrices, déchaînant au paroxysme leurs cris hystériques. Imperceptiblement, ils s'approchaient des filles avec des démarches sautillantes, comiques et suggestives, et ils roulaient des hanches, des épaules, des yeux, tandis que des bras féminins se tendaient pour les appeler. Les cinq garçons, provocateurs, se laissaient toucher, passaient de l'une à l'autre, laissant l'une effleurer un pectoral durci, une épaule virile, l'autre palper un biceps au diamètre impressionnant.

Marie-Cécile louchait sur les mecs l'un après l'autre, mais plus particulièrement sur les plus typés et sur le Noir, ce qui faisait sourire Steph car elle connaissait bien les fantasmes de sa copine qu'elle lui avait longuement détaillés, ainsi que ses interrogations, ses scenarii imaginaires où elle accédait enfin à sa soif de connaissance de l'organe viril de l'homme africain qui était, dans son rêve éveillé, conforme à sa réputation, tant au niveau dimensionnel qu'au niveau de ses performances. Malheureusement pour elle, celui-ci restait à l'extrémité droite de la piste, et ce n'est qu'un beau brun qu'elle put palper furtivement.

Des filles, ayant déjà sans doute assisté à un tel spectacle, s'avançaient avec leur chaise de plus en plus près. Le problème, c'est qu'alors que les deux amies s'étaient dès le début placées au plus près de la scène, des filles culottées et plutôt mal éduquées commençaient à s'installer avec leur chaise presque devant elles. Marie-Cécile eut un mouvement d'humeur et avança sa chaise, bousculant l'une d'entre elles en forçant le passage avec son siège. La fille bousculée ne la remarqua même pas et continuait à crier, s'agiter, comme pour appeler l'un des jeunes et beaux mâles.

Ceux-ci finirent par s'asseoir à califourchon sur les genoux des femmes assises au plus près de la scène, et Steph sentit que ça allait être la foire d'empoigne pour être l'une des heureuses élues. Les filles choisies – dont le petit lapin aux oreilles roses – passaient leurs mains partout sur le corps des beaux mecs tandis que ceux-ci se livraient à des mimiques les plus expressives possibles, ce qui ne faisait qu'amplifier les cris de la foule de femmes en délire.

Marie-Cécile arriva à se frayer avec sa chaise un chemin pour se retrouver à nouveau au premier rang, au plus près des Chippendales ; par contre, pour ce qui est du beau Noir, elle avait fait une croix dessus : il était vraiment trop loin.

Le temps passait, et on pouvait se douter que le show finirait par se terminer. D'ailleurs les mâles switchaient de plus en plus souvent. Aussi, quand le basané vint s'asseoir sur Marie-Cécile, celle-ci n'eut que peu de temps : elle effleura les bras puissants, palpa les tablettes de chocolat du mec, esquissa à peine le geste d'écarter le caleçon pour voir ce qu'il y avait dedans, et déjà il se levait, s'éloignait.

Elle fulminait, se sentait frustrée. Surtout qu'elle voyait bien que les garçons s'attardaient plus longtemps sur les jeunes filles, des jeunes nanas avec des balcons proéminents. Elle se sentit soudain amère. Sa soirée spéciale d'anniversaire finirait par lui faire ressentir que ses quarante ans venaient de la faire passer de l'autre côté d'une ligne, ou plutôt d'une barrière où on commençait à la reléguer, tandis que ces petites pétasses qui ne manquaient pas de culot n'avaient pas froid aux yeux (elle avait vu une jeune blonde plonger sans se démonter la main dans le slip d'un des Chippendales.)

Elle continuait à sourire à Steph, mais d'un sourire forcé ; elle prenait peut-être trop à cœur cette farce, mais intérieurement elle enrageait un peu de se faire doubler par la nouvelle génération et de ne pouvoir profiter pleinement de son cadeau. « Après tout, se dit-elle, Steph qui a payé pour nous deux les places a réglé le même prix que ces jeunes connasses ! » Et au moment où les cinq beaux mecs se retiraient sous les acclamations, elle était en train de rêver de jeter un sort à ces filles aux mauvaises manières, de leur faire un croche-pattes dans l'obscurité en sortant, d'en voir une se vautrer dans la boue et casser ses dents de lapin, tiens !

Sur le trajet du retour, Steph lui demanda si elle avait aimé. Bien entendu, Marie-Cécile répondit oui et la remercia chaleureusement, mais elle n'arrivait pas à dissimuler sur son visage sa déception, ce qui n'échappa pas bien évidement à Steph mais elle ne fit pas de commentaires. Elle comprenait sa déception : elle aurait probablement réagi de même à sa place. Et puis, un spectacle de Chippendales c'était bien, mais déjà un peu classique à notre époque, finalement un peu trop sage.
Soudain, Marie-Cécile s'aperçut que son amie ne prenait pas la route du retour.

— Mais par où tu passes ?!
— Tu verras bien…
— Quoi ? On ne rentre pas maintenant ?!
— Ne pose pas de questions.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? » se demanda Marie-Cécile. Son visage était en train de s'éclairer à mesure qu'elle commençait à comprendre.

— Tu as une autre surprise ?!

Pour toute réponse, Steph se contenta de sourire malicieusement.

— Où tu m'emmènes ? demanda-t-elle, sachant maintenant pertinemment que son amie ne lui répondrait pas, voulant préserver la surprise jusqu'au bout.

Décidément, sa copine était pleine de ressources et connaissait bien sa meilleure amie notaire ; elle savait, étant sur la même longueur d'ondes qu'elle, qu'il lui fallait plus que ce type de spectacle connu depuis plus de vingt ans pour la faire vibrer. Mais qu'avait-elle déniché comme idée pour lui plaire et faire de cette soirée un évènement marquant ? Son cœur battait désormais la chamade.