L'incruste

Lentement la terre se réveillait. Le long hiver se diluait dans les premiers bourgeons. Les prés reverdissaient, et déjà les têtes effilées des pousses de jonquilles dépassaient du sol. Encore une ou deux semaines et les boutons allongés éclateraient pratiquement tous en même temps. La nature reprenait ses droits et la marée jaune afficherait les couleurs d'un printemps synonyme de renouveau.

La cheminée fumait, comme pour montrer aux passants égarés que la maison vivait elle aussi. Un peu plus à gauche, serpentant dans un vallon creusé au fond du pré, le ruisseau chantait les louanges d'un soleil plus chaud. Depuis la terrasse qui surplombait le minuscule ru, une brune assise sur un transat savourait la moindre parcelle d'une chaleur bienveillante. Emmitouflée dans une couverture pour éviter les courants d'air toujours possibles, ses regards semblaient se repaître de cet infini paysage, celui qui, quelques jours auparavant, n'était encore qu'une mer blanche.

La neige avait fondu, et quelques touffes de perce-neige aux clochettes visibles de loin trouaient le vert changeant de cette herbe qui rajeunissait déjà. Un livre ouvert sur les genoux, Marie-Anne soupira. Qu'ils étaient précieux, ces petits moments d'un calme presque parfait ! Sous la couverture, sa poitrine se gonflait d'un vrai plaisir tout simple. Le grand air et le redoux, voilà qui la mettait en joie. Une sorte de large sourire apparut sur son visage.

Elle se redressa, se relevant pour prendre pied sur les dalles posées là, depuis… bien des années. De la couverture de laine repoussée, Marie-Anne émergeait avec une envie de se dégourdir les jambes. En deux enjambées elle foulait l'herbe, se dirigeant d'office vers la faille que faisait le ruisselet. Précautionneusement, ses pieds nus s'enfonçaient dans un tapis humide, et lentement elle s'approcha du ruban liquide. Un remous se dessina alors qu'un trait sombre zébrait le fond couvert de sable blond de la goutte d'eau claire.

Elle tenta désespérément d'entrapercevoir la jolie tachetée qui venait d'être dérangée dans son antre fluide. Une truite Fario avait regagné un coin plus reculé de la cascade où elle séjournait, se mettant bien à l'abri d'une éventuelle ennemie. La femme, plus vraiment jeune assurément, mais pas encore âgée resta un long moment comme figée, s'imaginant sans doute revoir cette habitante de l'onde. Son père et son grand-père avaient gardé cet endroit aussi intact que possible. Maintenant c'était son fief, et elle perpétuait, à son tour, la tradition.

Christophe allait venir la rejoindre et sa solitude prendrait fin avec son arrivée prévue en début de soirée. À quarante ans, elle vivait une vie trépidante en ville. Un travail harassant mais qu'elle aimait, et un mari dont elle restait amoureuse suffisaient à son bonheur. Mais ici, dans ce haut lieu de la famille, elle retrouvait des sensations, des odeurs et des couleurs remontées de son enfance. Le ruisseau… quels souvenirs venaient effleurer la surface, frisaient sa mémoire d'images tout en tendresse.

Sept jours et autant de nuits de solitude ! Christophe n'ayant pas pu se dégager plus tôt, elle avait vraiment savouré ce calme bienfaisant. Il lui avait bien manqué à certains instants de la journée ou du soir, mais… il serait bientôt là ! Mue par elle ne savait quelle envie, elle plongea ses orteils dans l'onde. L'eau était glacée, venue directement de ces hautes montagnes toujours enneigées. Elle fit une horrible grimace et reprit le chemin de la maison. De retour sur la surface plate et agréablement chauffée par le soleil, elle plia consciencieusement son plaid, puis rangea livre et chaise longue.

Elle s'engouffra ensuite sous la véranda où des pots de terre voyaient déjà les tiges encore frêles des futurs plants qui assureraient au jardin une autre marée de légumes différents. La production de l'année en gestation trouvait là chaleur et lumière pour croître en paix. Elle appuya machinalement sur le bouton de la cafetière électrique, et le gargouillis qui se mit en route s'arrêta dès que la tasse fut remplie. Une bonne odeur de café emplissait la salle attenante à cette verrière où la femme venait de s'installer. Sur la longue enfilade autour de laquelle deux rangées de sièges attendaient des invités, un petit objet émit un bruit étouffé : son portable lui rappelait que le bonheur d'être tranquille avait trouvé ses limites depuis l'avènement de cet instrument qui sonnait désormais partout.

Le son revint une seconde fois. Toujours sans chaussures, elle s'approcha de l'appareil. Le message émanait de son mari. Ses longs doigts aux ongles parfaitement vernis de rose nacré s'emparèrent de l'importun. D'un index rageur elle appuya sur une touche verte, et une voix féminine très métallique se fit entendre. Une autre touche enfoncée et le haut-parleur lui distilla le contenu de la boîte vocale :

— Marie, je serai sans doute un peu en retard. Bernard m'a appelé et il aimerait venir passer quelques jours à la maison. Je suppose que tu n'y verras aucun inconvénient. Le temps de faire le détour et de le récupérer, je ne devrais pas avoir plus d'une heure de retard. À tout à l'heure, mon amour… vers vingt heures, vingt heures trente peut-être… Je t'aime ! Bisous.

La brune, dubitative, ferma le téléphone avec une moue d'ennui. Pourquoi diable Christophe devait-il ramener ce Bernard ? Elle ne le connaissait pas très bien, ne l'ayant vu qu'à seulement deux occasions. Il lui avait semblé la déshabiller du regard tout au long de ces deux rencontres et elle s'était sentie plutôt mal à l'aise. Et puis… elle aurait bien aimé profiter de leurs retrouvailles en tête-à-tête. Une semaine sans caresses… le service lui avait semblé difficile à digérer.

Marie-Anne n'était pas non plus une accro de sexe, loin de là, mais son mari et elle ne rechignaient pas à quelques joyeuses folies, et les vacances si longtemps attendues étaient toujours propices à ce genre de petits jeux entre amants accomplis. Depuis leur mariage, ils s'aimaient toujours avec une sorte de passion qui ne se démentait pas. Bon, ce type, un collègue de son mari, divorcé de fraîche date, allait-il lui gâcher ses espérances ? Non, sans doute, mais elle n'était en rien discrète pendant leurs jeux, et se retenir, ne pas faire de bruit dans ces instants torrides, c'était un peu pour elle comme ne pas se parfumer en sortant du bain. Enfin, elle verrait bien. Et si Christophe devait attendre encore quelques jours, il ne s'en prendrait qu'à lui, après tout !

Elle but à petites gorgées son breuvage noir, pris sans sucre. Elle en apprécia l'amertume toute relative et fouilla son cerveau pour se remettre en tête l'image de ce Bernard perturbateur, intrus bien malgré lui sans doute. Elle revoyait un homme d'une quarantaine d'années, comme elle et son mari. Des yeux bleus qui l'avaient sans trop de gêne soupesée, pour ne pas dire caressée. Un certain malaise refit surface à l'évocation de ces deux rencontres pénibles.

Une idée idiote se fit jour aussi comme ça, au seul simple souvenir de ces regards de mâle : est-ce qu'il avait bandé en la suivant des yeux ? Elle sourit d'un coup, comme pour conjurer cette pensée imbécile. Elle s'en fichait éperdument qu'il ait eu une érection ou pas… non, mais ! Où pouvaient bien aller se nicher ses raisonnements absurdes ? « Mon Dieu, quelle crétine de penser à cela le jour où Christophe rentre… Mais pourquoi aussi a-t-il décidé de ramener son pote à la maison ? »

Elle se posa encore quelques minutes la même question, le temps de laver sa tasse puis elle fila vers la chambre d'amis. Il lui faudrait faire le lit ; quelle corvée ! Bof, une paire de draps et une couverture, et ça devrait faire l'affaire. En quelques minutes elle avait fini. Et le lapin cuisiné le matin même ferait bien aussi un menu pour trois ce soir. Pour le reste, elle aviserait avec son Christophe. Le marché du village, au fond de la vallée, aurait lieu demain ; alors… pas de panique !


— Tu es sûr, Christophe, que ton épouse ne va pas être dérangée par ma présence ?
— Mais non ! Je lui ai envoyé un message, pas de problème. Et puis tu as aussi besoin de te ressourcer quelques jours. Ne te pose pas trop de questions.
— Quand même, au bout d'une semaine… vous devez avoir besoin de vous retrouver. Et je risque d'être de trop.
— Arrête ! De toute façon, il est trop tard. Pour tes états d'âme, c'était avant qu'il aurait fallu les exprimer. Nous sommes à trente bornes de la maison.
— Oui… oui, je comprends. Mais bon… tu vois bien…
— Et toi ? Tu ne vas pas me dire que tu vis en ermite. Depuis le départ de Maud… quelques petites aventures ? Il y a des choses que les hommes…
— À dire vrai, rien. Nada, je t'assure. C'est comme si Maud était partie en emportant mes envies. Je n'ai plus de souhaits, plus de désirs, plus goût à rien.
— C'est pour cela que j'ai insisté. Venir passer quelques jours avec nous te fera le plus grand bien. Et je suis ton ami, aussi ! Si ce genre de mésaventure m'arrivait, je crois que je serais heureux d'avoir quelqu'un qui m'aide, qui me tende la main.
— Je ne pense pas que Marie-Anne parte un jour ; vous êtes… une référence pour nous, les gens du bureau. Un couple solide au bout de tant d'années, je te jure, vous faites envie.
— N'importe quoi ! C'est juste que nous ne nous prenons pas la tête pour des bêtises, que nous nous faisons confiance aussi.
— J'avais le même dialogue avec Maud, et tu vois où ça nous a conduits ? Il faut dire aussi que dans son boulot, les sollicitations étaient nombreuses et je n'étais pas suffisamment armé pour la retenir.
— … ! Les demandes répétées n'excusent en rien ta femme, mon vieux ! Permets-moi de te dire que c'est moche…
— Je sais. Mais quel choix j'avais ? Je n'allais tout de même pas les tuer tous les deux. J'ai encore du mal à digérer… tu te rends compte ? Dans notre propre lit !
— Tu ne lui as pas collé une trempe ?
— Non. J'avais seulement mal. La voir là, à poil avec ce… salaud, ça m'a bouffé les tripes, mais je ne serai jamais violent. À quoi ça aurait servi ? Et puis quand je dis salaud… elle avait également une grande part de responsabilité. Tu connais le dicton : l'homme propose et la femme dispose, mais n'est jamais obligée d'accepter. Alors celui-là ou un autre, quelle serait la différence ? C'est fait, c'est fait !
— Ah, nous allons bientôt arriver. La route est belle. Dire que le mois dernier cette voie était encore sous la neige… Le printemps arrive, Bernard, et avec lui… les femmes sont plus belles.

Le type avait juste baissé le menton. Il n'avait rien rétorqué à son ami. Le ruban gris s'étalait en longs lacets sous les roues de la berline qui montait gentiment, puis un petit chemin gravillonné amena les deux passagers vers une jolie demeure perdue en pleine nature. Le moteur cessa de ronronner et Christophe précéda son collègue pour entrer dans la maison joliment décorée.

— Te voilà chez les parents de Marie-Anne. Elle a tenu à garder ce petit paradis au milieu de nulle part. Tu vois comme c'est beau ? Eh bien imagine l'endroit avec cinquante centimètres de neige ; elle arrive en novembre pour ne repartir que début mars, et encore… les bonnes années. Sinon elle peut rester jusqu'en mai.
— Vous venez faire du ski ?
— Oui, les pistes sont toutes proches et c'est agréable, tu vas voir. Marie a sans doute allumé le feu du salon : ici, on se chauffe au bois.
— C'est… tout simplement chouette. Un bel endroit.
— Ah, voilà ma belle. Ma chérie… heureux de te retrouver. Eh bien, entre, Bernard… ne joue pas les timides.
— Bonjour, Marie-Anne ! C'est gentil de me recevoir… pour quelques jours ; Christophe a beaucoup insisté. Je ne voudrais pas déranger.
— Et le voici qui remet ça ! C'est fini, oui ? Tu es là, alors c'est que nous sommes heureux de te garder.
— Mon mari a raison : vous êtes ici chez vous.

Les mots étaient venus par pure politesse, sans qu'elle fixe le grand gaillard qui attendait, planté dans l'entrée. Mais lui… il avait déjà le regard posé sur cette silhouette fine, cette femme aux cheveux mi-longs d'un brun soyeux. Il scrutait ses formes qui attiraient sans pour autant paraître vulgaires. Assurément une très jolie femme. Puis il y avait eu le cérémonial du baiser. Bernard n'avait pas quitté des yeux le couple qui s'embrassait. Les lèvres s'étaient furtivement réunies dans une bise entre époux. Un moment presque intime qui l'avait remué, gêné plus qu'il ne l'aurait voulu.

Il lui avait pourtant semblé qu'elle aussi avait gardé les quinquets sur lui, alors que son mari, lui, paupières closes, aurait volontiers introduit sa langue dans cette bouche colorée d'un trait de rouge. Mais ça avait été tellement furtif… peut-être qu'il s'était trompé, après tout !

— Je vous ai préparé la chambre d'amis. Tu veux bien accompagner ton ami, Christophe ? Le lit est fait, la chambre est aérée, et j'ai gardé la porte entrouverte. La cheminée devrait conserver une certaine chaleur pour la nuit.
— J'ai faim, ma belle… Et toi, Bernard, tu veux manger un morceau ?

Le type d'une stature identique à celle de son mari ne décrochait plus un mot. Son sac à la main, il attendait comme une cruche. Mais Marie-Anne eut l'impression que ce gaillard avait interprété les propos de son compagnon d'une manière bien différente. Elle parut soulagée alors que les deux hommes se dirigeaient vers le corridor qui menait à la partie nuit de la maison. Finalement, ce Bernard avait quelque chose de triste en lui, comme des yeux de cocker. Un pauvre chien délaissé par sa femme…


La cuisine embaumait alors que les trois convives se mettaient les pieds sous la table. Dans le salon attenant, la cheminée ronronnait et délivrait sa quiète chaleur. Le civet était digne d'un grand restaurant, et le vin – remonté de la cave, directement tiré du tonnelet – se mariait avantageusement au mets servi. La discussion allait bon train ; les hommes, pris par les dents, en oubliaient qu'ils étaient en vacances. Comme toujours le travail était sur le tapis, ce qui eut le don d'énerver un peu la brune.

— Vous n'avez donc jamais d'autres sujets de conversation ? Mettez deux hommes autour d'une table, et invariablement de quoi parleront-ils ? Mais de leur fichu boulot ou de politique, bien sûr !
— Tu as raison, ma chérie… mais…
— Tiens ! Cet après-midi sur le bord du ruisseau, j'ai cru voir une jolie truite.
— Vous avez donc des poissons dans ce coin ?
— Ben oui ! Tu sais, Bernard, le ruisseau rejoint la rivière quelques kilomètres en contrebas, et en septembre les Farios remontent pour frayer. Des alevins sont nés ici, et ils grandissent au calme.
— Au calme… au calme, pas toujours ! Nous avons aussi un grand oiseau gris qui se charge d'en manger quelques-uns de ces poissonnets.
— Vous voulez parler d'un héron, Marie-Anne ?
— Oui : le héron cendré. Une espèce protégée, et il y en a partout depuis quelques années. Vous ne pouvez pas imaginer les animaux que l'on peut apercevoir dans la montagne, pour peu qu'on soit discret et que l'on se lève tôt !
— Ça doit être un beau spectacle.
— Oui, tu peux me croire. Même les cerfs brament pas très loin d'ici dans les lisières ; au bon moment, bien entendu. Mais là, pas question d'aller trop près : c'est dangereux, ces bestioles-là, quand on touche ou s'approche trop de leurs femelles.

Christophe, qui parlait sans malice, reçut soudain sous la table un violent coup de pied dans le tibia : Marie-Anne venait de le rappeler à l'ordre ! Son collègue, lui, n'avait pas sourcillé. Mais qui sait ? Peut-être avait-il accueilli ces mots comme un coup de poignard ; après tout, c'était tout frais, sa séparation ! Alors, prudemment, le mari de la brune engagea le dialogue sur un autre sujet. Puis les deux hommes s'installèrent devant la télévision et la femme s'occupa de la table. Quand elle vint les rejoindre au salon, elle portait un plateau avec trois tasses fumantes.

Ça fleurait bon le café tout juste fait. Marie-Anne vint se coller contre son mari alors que l'invité se trouvait sur un fauteuil, face au couple. Bernard était plus intéressé par les deux cuisses que la femme ne cherchait pas vraiment à montrer. Les deux phares du type restaient braqués sur le haut du compas formé par la jonction des deux jolies gambettes. Sous la jupe qui lui arrivait juste au-dessus du genou, rien ne se devinait. Il en était pour ses frais alors que son collègue, lui, somnolait en suivant le film sur le petit écran.

La nuit était tombée ; un noir d'encre s'était installé sur le paysage extérieur. Au-delà des murs de la maison, plus rien n'avait l'air hospitalier. Et la lumière tamisée laissait les flammes dans l'âtre danser sur les murs alors que maintenant le maître de maison ronflait, la tête sur les cuisses de son épouse. Elle ne bougeait plus rien d'autre que sa petite menotte, et l'invité n'osait plus broncher. Pourtant, dans la pénombre, il ne perdait rien des mouvements de la main féminine qui, tout en douceur, lissait le front du dormeur.

Les chailles de Bernard épiaient les moindres faits et gestes de la poitrine qui, au-dessus du visage endormi, avançait ou refluait en fonction des respirations lentes de Marie-Anne. Ses deux seins aux contours bien dessinés sous un chandail serré finissaient par sembler vivants. Et quelque chose remuait le ventre du visiteur assis. L'envie sournoise avait fait place à un braquemart en érection difficile à cacher. Une aubaine encore que la position assise lui permette de ne pas trop montrer ce qui agitait son caleçon !

Comme le film touchait à sa fin, elle réveilla son mari en douceur. Quand il revint à lui, il s'excusa auprès de son invité de s'être ainsi endormi.

— J'ai eu une semaine compliquée et, mon Dieu, la route en plus ; je crois que j'étais trop bien ! Tu ne m'en voudras pas, Bernard, mais j'ai plongé littéralement. Bon, je vais me coucher.
— J'y vais également ; vous pouvez continuer à regarder la télé. Pour l'éteindre, il suffit d'appuyer sur l'interrupteur qui est là.
— Fais comme chez toi. Si tu veux quoi que ce soit, demande-le à Marie. Une bière ? Un café ? À manger ?
— Non, non, ça ira bien comme ça. J'ai toujours un peu de mal pour m'endormir depuis…
— Oui, je comprends, mais reste au salon. Moi, je vais me coucher. Marie-Anne va te remettre une bûche dans la cheminée, et comme ça tu n'auras pas froid.
— Eh bien merci. Bonne nuit à vous deux !

Christophe était parti tranquillement. Son épouse, elle, s'était agenouillée devant l'insert et farfouilla à l'aide du tisonnier dans le tapis de braises avant de mettre en travers de celui-ci une énorme bûche de chêne. Elle referma la porte du foyer. Déjà, de petites flammes montaient, signe d'un vrai réveil pour le feu aussi. Comme elle s'était baissée, le visiteur avait une vue sur son joli derrière, ce qui n'arrangeait en rien son sexe déjà à l'étroit dans son pantalon. Quand elle se retourna pour se relever, elle le fixa une fraction de seconde.

— Eh bien, bonsoir. Vous n'avez vraiment besoin de rien ?
— … Euh… non, non, assurément !

S'il avait été honnête, sans doute n'aurait-elle pas apprécié le genre d'envie qu'il avait. Marie venait de disparaître dans l'encadrement de la porte, happée par l'obscurité du reste de la maison. Pendant quelques minutes il entendit des bruits d'eau, et enfin un grand silence envahit toute la maisonnée. Les images dansaient devant ses yeux, mais derrière son crâne il en était d'autres, beaucoup moins chastes que celles qui se déroulaient sur l'écran. Et les fesses emmaillotées dans le tissu de la jupe faisaient du flash-back dans son cerveau.


Combien de temps encore dura le nouveau film ? Bernard n'avait plus aucune notion du temps. Il était bougrement tard quand il se décida enfin à éteindre le poste de TV. Il chercha le couloir à l'aide de la lampe de son téléphone portable et se dirigea vers sa chambre. Celle de ses hôtes était encore allumée. Des voix feutrées lui parvinrent, mais si peu distinctes qu'il ne leur prêta aucune attention.

Bernard songea que, finalement, son ami avait peut-être retrouvé un semblant d'appétit et que le menu devait être exquis pour que cela dure encore aussi longtemps après qu'ils soient partis au lit. Mais c'était réellement une belle femme, et les appas qu'elle possédait étaient de premier choix. Il envia son pote, et à l'idée de ce que devaient faire les deux autres, son sexe se raidit un peu plus encore. La vie suivait son cours et il maudissait de plus en plus Maud de l'avoir laissé tomber.

La chambre d'amis était simple, fonctionnelle, avec son grand lit et son armoire ancienne qui tenait tout un pan de mur. La salle de bain faisait office de séparation avec la chambre du couple. Il y fit un passage qu'il aurait voulu bref, mais les voix portaient aussi très bien derrière la cloison. Bêtement il ferma la lumière et sourit au bout de quelques instants de cette idiotie. Dans leur lit, la femme et son mari ne pouvaient pas voir ce trait lumineux. Et mu par une curiosité inhabituelle qu'il jugea lui-même malsaine, il colla son oreille sur la faïence à côté du lavabo.

Cette fois, il eut la curieuse impression d'être dans la pièce avec les deux amants. Marie-Anne roucoulait. Ses petits gémissements ne laissaient planer aucun doute sur les activités auxquelles le couple se livrait. Et l'érection de l'auditeur devenait plus féroce encore. Comment échapper à l'érotisme de ces cris à demi étouffés ? Christophe avait vraiment beaucoup de chance. L'homme écouta encore un bon moment, ne pouvant détacher son pavillon de la surface plane qui lui renvoyait un son quasi parfait.

Les images se mêlaient à cette écoute, et finalement lorsque sa main rencontra son sexe tendu, il trouva judicieux de se soulager en gardant le plus possible un silence de circonstance. Dans la chambre, les murmures venaient de cesser et la voix féminine de l'épouse fit grimacer Bernard.

— Pourquoi as-tu ramené ton ami ?
— Mais, mon ange… j'ai cru bien faire. Il est si seul et malheureux…
— J'ai l'impression que ce Bernard me déshabille du regard ; c'est un vicieux, j'en suis presque certaine.
— Allons, ne dis donc pas d'idioties. Il est gentil comme tout et a beaucoup souffert du départ de sa Maud.
— Si on vous écoutait, vous êtes tous des victimes. Tu sais, personne ne sait vraiment ce qui se passe dans les couples ; peut-être qu'elle avait de bonnes raisons de partir, cette nana… Après tout, tu n'as eu qu'un seul son de cloche.
— Je m'en fiche ! C'est mon ami, et quoi qu'il se soit passé, il l'est et le restera. Je te remercie de l'avoir reçu sans faire de commentaires.
— Je respecte tes choix, mais j'aimerais que tu m'en parles avant… Enfin, il est là, et il me gâche un peu mon plaisir. Je suis obligée de me faire violence pour ne pas crier… et le tien, par la force des choses.
— Je m'en remettrai, Marie, ne t'inquiète pas pour cela. Et puis crie autant que tu veux : il ne va pas non plus en mourir d'entendre des gémissements d'amour.
— Peut-être, mais… ça me gêne un peu, et c'est plus fort que moi.
— Bon ! Dormons un peu, à moins que tu… veuilles recommencer ?
— Tu en as encore envie ? Parce que j'ai attendu une semaine ce moment, et…
— Chut, alors, et viens… viens me sucer. Attends, pas comme ça, laisse-moi aussi mettre ma bouche… Humm !

Les amoureux repartaient pour une séance nocturne tandis que dans la salle de bain, derrière la cloison contre laquelle leur lit se trouvait, la main qui pressait le jonc se crispait de plus belle sur la trique énorme. Ce fut rapide, pour les trois : ils jouirent de concert, bien que séparés, et incognito pour le visiteur.

La conversation reprit ensuite sur un ton tout aussi badin. Christophe posait des questions à son épouse :

— Sinon, tu le trouves comment, mon collègue Bernard ?
— Comment je le trouve ? À quel point de vue ? Je ne saisis pas bien ta question…
— Ben, comme homme. Tu crois qu'il peut encore plaire à une femme ? Il te plairait à toi si tu étais libre ?
— Tu deviens fou ou quoi ? Comment veux-tu que je réponde à cela ? Si je te dis non, tu vas me rétorquer que c'est du parti-pris, et si je te dis oui tu vas être jaloux !
— Mais non : je voulais simplement avoir une opinion féminine. Voir si je pouvais le présenter à ta sœur.
— À Marielle ? Pourquoi Marielle ? C'est bizarre comme raisonnement. Je ne vois pas où tu veux en venir. Elle est assez grande pour se défendre toute seule, et choisir ses amants aussi.
— Bien sûr, bien sûr, mais je crois qu'elle n'ose pas. Et comme elle arrive demain…
— Et c'est une raison suffisante pour lui coller dans les pattes ton copain de bureau ? Pourquoi elle est partie, sa Maud, déjà ?
— Aucune idée… mais je crois qu'il l'a trouvée dans le lit conjugal avec un autre type.
— Ah ! Ma foi, fais comme tu veux, mais ne me mêle pas à cela. Je ne sais rien, ne veux rien savoir non plus.
— D'où ma demande : libre, tu coucherais avec lui ?
— Et si pas libre, je le faisais pour te punir de me parler de ce genre de truc ? Tu apprécierais vraiment ?
— Va savoir… Si ça te tente, ne te gêne pas pour moi : je ne suis pas de nature jalouse, et puis ça pourrait pimenter nos jeux amoureux, ne crois-tu pas ?
— Salaud, va ! Tous les mêmes ! Tu serais bien embêté si je te prenais au mot. J'imagine la tête que tu ferais ! Tiens, c'est une idée, ça… Au lieu de ma sœur, pourquoi tu ne me mettrais pas dans son lit ?
— Chiche.
— Allez, dormons, ça vaudra mieux. En tout cas, ce petit dialogue t'a remis en forme… J'apprécie ; on devrait délirer plus souvent de cette manière.
— Tu crois que c'est du délire ? Mais tu n'oserais jamais… Si ?

Le petit cri perçu par Bernard venait d'interrompre le long dialogue auquel il était un bien innocent participant. Lui aussi avait rebandé à l'évocation des divagations de son ami. Si seulement il la décidait… il ne refuserait pas une petite partie avec elle ! Et pour être franc, même à trois, il se serait aussi porté volontaire.

Une fois au lit, il s'endormit enfin avec des rêves plein la tête, des rêves de sexe et de bouches qui se donnaient, se laissaient caresser dans des positions parfois hasardeuses.

Le reste de sa nuit fut très agité.