Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages et les situations décrits ici sont purement imaginaires : toute ressemblance avec des personnages ou des événements existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence… ou pas.

« Mais qu'est-ce que je fous là ? » C'est la question qui m'assaille dès que je me remets du léger malaise qui m'a envahi lors de la remise des prix d'un concours littéraire. En quoi cette compétition consistait-elle ? Tout simplement à écrire une nouvelle fantastique ou de science-fiction. Mais laissez-moi vous raconter comment j'en suis arrivé là. C'est tellement dingue que je suis certain que vous allez me prendre pour un dément (et vous n'aurez peut-être pas tout à fait tort).


Tout a commencé ce jeudi 5 mars quand, après un dîner dans un restaurant asiatique auquel mon ami Jean-Louis nous avait invités mon épouse Peggy et moi, nous avons pris place sur un banc pour discuter dans la fraîcheur nocturne. Au cours de la conversation, il nous a fait part de son projet d'organiser le concours que je viens d'évoquer. Bien entendu, emballé par cette idée, j'ai décidé d'y participer, d'autant plus que la science-fiction n'avait aucun secret pour moi, ayant appris à lire en déchiffrant les romans de F. Richard-Bessière et de Jimmy Guieu parus dans la célèbre collection Anticipation du Fleuve Noir puis, par la suite, ayant fréquenté avec assiduité la petite librairie dédiée à la science-fiction tenue par le talentueux Lucien Lepiez1, à qui l'on doit de nombreuses couvertures du magazine Fiction, qu'il dessinait dans son arrière-boutique.

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C'est là que le jeune lycéen que j'étais s'approvisionnait régulièrement en Galaxie et Fiction d'occasion, que ce bouquiniste passionné au grand cœur me cédait pour une bouchée de pain.


J'avais terminé mon texte en respectant toutes les contraintes édictées dans le règlement. Après l'avoir transmis à Jean-Louis – qui présidait le comité d'organisation du concours – j'ai dû ronger mon frein dans l'attente de la proclamation des résultats ; l'attente s'est prolongée durant plusieurs mois. Bien que pas trop mécontent de ma participation, je m'inquiétais toutefois du talent présupposé des nombreux (?) candidats. Certes, je bénéficie d'une assez bonne qualité rédactionnelle, mais mes idées de scénarios sont parfois un peu « tordues »… « Et si j'étais totalement à côté de la plaque ? Et si… et si… Basta ! Il arrivera ce qui doit arriver. »


C'est le grand jour !

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Ce 5 juin 2026 tous les auteurs sont présents dans une vaste salle aux murs décorés des œuvres d'un peintre talentueux, Tony Quimbel2, qui explique aux amateurs d'art la signification ésotérique de ses toiles.

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Les instruments de Club Sandwich3 – un groupe de jazz fusion qui se produira après la cérémonie de remise des prix – sont déjà installés sur la scène, et la balance son a été réglée au quart de poil.

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Soudain, un brouhaha s'élève de la foule : les organisateurs du concours viennent de prendre place sur la scène qui nous fait face. C'est mon ami Jean-Louis qui, jovial, s'avance jusqu'au micro et prend la parole !

— Mesdames, Messieurs, chers amis, je vous remercie d'être venus aussi nombreux pour assister à la proclamation des résultats du concours organisé par l'Association Science-Fiction et Fantastique en Périgord. L'auteur du texte qui a recueilli le plus grand nombre de boules blanches se verra récompensé par le prix Richard Bessière 2026.

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Un murmure parcourt l'assemblée, vite interrompu par l'orateur qui continue :

— Je vous rappelle que le prix Richard Bessière est doté d'une somme de mille euros, dont cinq cents seront attribués au lauréat, et que les vingt-cinq textes arrivés en tête de classement seront publiés dans un recueil édité par l'ASFFP.

Quelques bravos timides se font entendre çà et là mais s'estompent vite, et c'est dans le silence retrouvé que le président du comité d'organisation annonce :

— Je dois tout d'abord vous informer de la difficulté qu'a éprouvée le jury pour départager les soixante-cinq auteurs qui ont bien voulu participer à ce concours, tant les textes qu'ils ont proposés sont originaux et bien écrits. Les choix ont souvent été déchirants, mais il fallait bien établir un classement. Quoi qu'il en soit, je tiens à exprimer ma gratitude envers les participants qui se sont soumis à cet exercice : ils sont tous méritants. À présent je vais vous dévoiler les pseudonymes des dix premiers auteurs sélectionnés, en commençant par le – ou plutôt la – dixième : Margot Statenne4.

Les applaudissements se font plus denses. Lorsqu'ils se calment, les noms suivants s'égrènent dans le silence attentif de l'assemblée : Jean-Gaston Vandale4, Michelle Geuri4, Franck Berbère4, Emma Régent4… Le mien n'est toujours pas prononcé. Bah, même si je suis conscient de mes limites d'écrivaillon, une place – même la dixième – m'aurait quand même fait plaisir… Aussi c'est de plus en plus déçu que j'entends les noms des cinquième et quatrième nominés : Jaune Brunaire4 et Bébert Brusse4.
Le président du jury s'éclaircit la gorge avant d'annoncer pompeusement :

— À présent, c'est le grand moment : j'appelle les trois premiers, que j'invite à monter sur scène et à prendre place sur les marches du podium. Tout d'abord, le numéro trois : Stéphane Vulle4 !

C'est sous les applaudissements qu'un tout jeune homme, à peine sorti de l'adolescence, rejoint la scène en agitant les bras en signe de victoire et s'installe sur la plus basse marche du podium.

— Et maintenant j'annonce celui qui va gravir la deuxième marche…

L'orateur fait durer le suspense durant quelques secondes avant d'appeler :

— Philippe Cadique4 !

Sous les acclamations, c'est un quinquagénaire au front dégarni, arborant une barbiche poivre et sel bien fournie, qui rejoint timidement la scène, étonné d'être nommé.

— Placez-vous là, Monsieur Cadique, indique Jean-Louis, le président du jury, en lui désignant la marche intermédiaire du podium.

Les bravos s'étant calmés, l'orateur attend un moment qui me semble interminable avant de reprendre la parole :

— Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps ; vous attendez tous avec impatience que je proclame le lauréat du grand concours organisé par l'Association Science-Fiction et Fantastique en Périgord, et vous avez bien raison. Alors, je vous le dévoile : il s'agit de… Templier 24 !

Les vivat ! et les applaudissements éclatent, tellement assourdissants qu'ils couvrent la voix de l'organisateur. Du coup, je n'ai pas bien entendu le nom du lauréat. J'observe l'assistance : personne ne se dirige vers la scène. Le grand gagnant aurait-il osé s'abstenir de participer à cette cérémonie ? Après quelques dizaines de secondes d'attente, Jean-Louis reprend :

— J'appelle Templier 24. Si vous êtes là, rejoignez-moi sur scène s'il vous plaît.

Cette fois-ci, j'ai bien compris : Templier 24… c'est le pseudonyme sous lequel je me suis inscrit ! Je suis abasourdi. Moi, grand vainqueur de ce concours ? C'est comme dans un rêve que je fends la foule qui exulte, mais je n'entends rien des acclamations que je ne fais que deviner.
Me voici sur scène. Le président du jury saisit mon poignet pour me forcer à lever le bras.

— Mesdames, Messieurs, le grand vainqueur du concours Richard Bessière : j'ai nommé Templier 24 ! Outre la parution de sa nouvelle dans le recueil qui va être édité, il remporte une dotation de cinq cents euros. Il mérite vos applaudissements !

Sous les ovations, Jean-Louis m'installe sur la première marche du podium et pose une couronne de laurier sur ma tête. C'est à ce moment-là que je ressens un étourdissement ; tout devient flou…


— Ça y est, j'en ai un !
— C'est quoi ?
— Un Pikachu !
— Fais voir… Ah, il est chouette ! Donne-le-moi.
— Non ! T'as qu'à en attraper un toi-même !
— Donne, je te dis, sinon je te zardoze !
— Je t'ai dit non. Fiche-moi la paix !
— Aïe ! Je vais le dire à papa. Papa, papa, Yod-Hê m'a zardozé !

Pour une meilleure compréhension, je retranscris en langage et en unités humains les propos tenus par la famille Aïn Soph5.

Le père arrive en lévitant ; c'est une grosse sphère d'un blanc laiteux d'où émergent des pseudopodes.

— Yod-Hê, Vav-Hê5, arrêtez de vous chamailler ! Que se passe-t-il ?
— C'est Yod-Hê5 qui m'a zardozé parce qu'il voulait me prendre mon Pikachu.
— C'est quoi, un Pikachu ?
— C'est une petite bestiole du jeu que nous avons inventé pour passer le temps. C'est qu'il est long, ce voyage !
— C'est vrai que même à la vitesse quasi-luminique de la Merkaba, notre vaisseau, ce voyage va durer encore quelque temps. Alors, Yod-Hê, explique-moi ce qu'il se passe.
— Eh ben, papa, nous avons créé un jeu sur notre console ; ça nous a pris six jours, et maintenant, le septième, nous nous reposons en y jouant. Le but, c'est d'attraper les petites bestioles que nous y avons disséminées.
— Hmm, ce n'est pas bien méchant. Ce n'est pas une raison pour vous disputer.
— Mais papa, ce Pikachu, c'est moi qui l'ai attrapé !
— Calmez-vous, sinon je vous prive de votre console jusqu'à notre arrivée sur Zlika !

Interloqué, j'assiste à cet échange surréaliste tout en me demandant pourquoi je comprends ce que ces étranges créatures se disent sans échanger le moindre mot. Lorsque le « père » s'éloigne, j'adresse une pensée à l'attention de ces curieux « enfants » :

— Hé, dites-moi, comment se fait-il que je me retrouve ici ?
— C'est parce que tu es un Pokémon, et que Vav-Hê t'a attrapé.
— Mais… je ne suis pas un Pokémon : je suis un être humain !
— C'est ce que tu crois, mais c'est nous qui t'avons créé, Pikachu.
— Moi, créé par vous ? Vous êtes complètement fous ! Sur ma planète, nous sommes des milliards.
— Nous le savons bien puisque c'est nous qui vous avons tous créés, vous et votre univers. Cela nous a pris beaucoup de temps : six jours, avant de pouvoir commencer à jouer le septième jour.

Je suis abasourdi par une telle révélation : ainsi notre univers aurait été créé par deux gamins qui s'ennuient… Et qu'adviendra-t-il de nous lorsque ces gosses auront fini de jouer ?

— Hé, dites-moi : vous allez jouer encore longtemps à ce jeu ?
— Jusqu'à ce que nous arrivions sur Zlika. Et là, nous éteindrons la console.
— C'est quoi, Zlika ? Et dans combien de temps y arriverez-vous ?
— Zlika, c'est une planète transformée en parc d'attractions, et nous y serons dans deux ou trois jours.

« Deux ou trois jours ? Si ce sont des jours aussi longs que ceux qui leur ont été nécessaires pour fabriquer « mon » univers, ça laisse beaucoup de temps avant l'inévitable… »

— Dites-moi, Yod-Hê et Vav-Hê, vous accepteriez de me faire retourner là d'où je viens ?
— Ben… ça dépend de ce que tu peux nous proposer.
— Et si en échange de ma liberté je vous proposais de créer sur ma planète un culte qui ferait de vous des dieux, cela vous conviendrait ?
— Nous, des dieux ? Ce serait vachement cool ! Ça te dit, Vav-Hê ?
— C'est OK pour moi, Yod-Hê.


À nouveau cette sensation de flottement, et je me retrouve au même endroit, sur la première marche du podium. Rien n'a bougé depuis mon « départ ». Bon, c'est vrai qu'à la vitesse du vaisseau spatial qui emmenait la famille Aïn-Soph au parc d'attractions, le temps ne s'écoule pas à la même vitesse pour tout le monde, ou alors c'est que j'ai mal interprété le paradoxe de Langevin.

C'est sur un fond musical de Ludovic (le guitariste de Club Sandwich) qui tire de sa guitare des sons cosmiques que les trois auteurs récompensés lisent leurs textes.

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Je lance une œillade à mon ami Jean-Louis en me posant cette question : « Moi qui croyais bien le connaître, à présent j'hésite : est-il vraiment humain, ou bien… ? »

  1. Lucien Lepiez (le dessinateur de nombreuses couvertures du magazine Fiction) a réellement existé. Il tenait une petite librairie, quai Veil-Picard à Besançon, consacrée à la science-fiction et au fantastique où je me fournissais (à tarif très réduit grâce à sa générosité envers le jeune lycéen que j'étais à la fin des années 50).
  2. Tony Quimbel, le peintre mystique, est également musicien, écrivain et conférencier. Voici l'adresse où vous pouvez trouver quelques-unes de ses toiles :Art Cotation
  3. Ce groupe de jazz fusion existe réellement. Voici l'adresse d'un clip qui a été filmé dans (et sur) la cathédrale St-Front de Périgueux :
    Club Sandwich - Neyv'Roses
    Deux autres adresses où ils parlent de leur groupe, sur des musiques différentes de celle du clip :
    Club Sandwich - Scènes d'été en Gironde 2026
    Club Sandwich : le quintet qui réinvente le jazz à la sauce périgourdine
  4. Les fans de science-fiction des années 50, 60 et 70 n'auront aucun problème pour faire le rapprochement entre les auteurs cités et leurs correspondances réelles. Pour les autres, en voici la traduction :
    - Margot Statenne : Vargo Statten
    - Jean-Gaston Vandale : Jean-Gaston Vandel
    - Michelle Geuri : Michel Jeury
    - Franck Berbère : Frank Herbert
    - Emma Régent : M. A. Rayjean
    - Jaune Brunaire : John Brunner
    - Bébert Brusse : B. R. Bruss
    - Philippe Cadique : Philip K. Dick
  5. Les deux gamins extraterrestres sont prénommés Yod-Hê et Vav-Hê. Il s'agit de la transcription phonétique du tétragramme divin YHWH (Yod Hê Vav Hê). Quant à leur nom de famille (Aïn Soph), c'est ainsi que les kabbalistes, dans l'arbre séphirotique, nomment l'espace au-delà de Kéther. C'est l'Absolu, le Non-manifesté, dont on n'a aucune notion et dont Kéther est une émanation.