Grands moments de solitude
Charline11/09/2026La lectrice
Une femme au chômage, un nouveau voisin… la vie, quoi ! Une rencontre somme toute banale d'où découlent des moments moins… « normaux ».
Un petit matin ordinaire d'une existence ordinaire, sous un ciel gris qui se déchire en lambeaux larmoyants. Une de ces pluies de mars qui vous gèlent jusqu'aux os. Fine, froide, elle tombe sans discontinuer avec un filet de vent pour couronner le tout et donner encore plus l'impression d'un hiver qui ne veut pas mourir. Quarante-deux ans et une solitude qui pèse chaque jour un peu davantage. Sous la flotte, les pieds campés dans des bottes de caoutchouc rose, la femme aux cheveux ébouriffés nourrit ses poules.
Le gros de l'ondée qui frappe le poulailler dégouline du toit sur la tignasse de l'infortunée qui frissonne. Les bestioles qui caquettent autour d'elle pataugent dans la boue. La mangeoire remplie, le réservoir d'eau également, Angèle se retourne pour quitter l'endroit pas très accueillant ce matin. Elle fait un pas, et d'un coup son pied gauche glisse ; emportée par son élan, la quadra s'étale de tout son long dans l'enclos. Elle maugrée et jure en se relevant difficilement. Son jean est complètement taché d'une gadoue nauséabonde, infâme.
Une fois debout, elle se frotte la cuisse, celle qui la première a eu un rude contact avec le sol détrempé. « Bon, plus de peur que de mal. Mais je suis bonne pour une douche et faire la lessive. Bon sang de fichus poulets ! Et puis cette saloperie de mauvais temps qui dure depuis une éternité… » Ce sont exactement les réflexions qu'elle se fait en refermant la grille du poulailler. Pour un peu, elle se serait cassé une patte ! Cette idée la fait pester un peu plus encore contre le sort qui semble s'acharner contre elle.
Alors qu'elle traverse la cour, un bruit inusité lui fait tourner la tête : la voiture jaune de La Poste vient d'entrer sur sa propriété. « Encore sans doute une facture, pour faire bonne mesure. Quand donc est-ce que cette série de mauvais coups du sort va-t-elle enfin s'achever ? » De la camionnette, la frimousse rieuse d'Élyse émerge. Élyse, la factrice, reste le dernier trait d'union qui relie Angèle au monde extérieur. C'est son unique visite en provenance du village depuis qu'Yvonne, sa mère, est partie rejoindre Paul, son mari, au cimetière et qu'elle a perdu son boulot. Six mois de misère, quoi !
La visiteuse marque un temps d'arrêt, examinant peut-être avec circonspection cette amie qui semble sortir d'un combat de boue.
— Eh ben… on dirait que tu sors d'une bouche d'égout, ma belle ! Ça va, Angèle ? Parce qu'à te voir…
— J'ai glissé dans la boue des poules.
— Tu ne t'es pas fait mal, au moins ? Attends, je vais te donner un coup de main.
— Ça va. Tu as encore des factures pour moi ?
— Une lettre, et je ne sais pas si c'est vraiment une facture. Mais rentre au chaud, va te nettoyer un peu… en plus tu ne sens pas la rose.
— Ouais, ces foutues poules que maman s'acharnait à vouloir garder… une sacrée corvée… En plus, elles ne pondent plus que très irrégulièrement.
— Ben… il te reste toujours la solution de les manger ! La poule au pot, Henri IV, tu connais ?
— C'est ma seule compagnie ; et si je les bouffe, avec qui je discuterai dans la journée ?
Les deux femmes rigolent, mais la factrice n'a pas très envie de demeurer trop longtemps sous le crachin qui lui colle des frissons. Angèle réalise soudain que la préposée au courrier a encore une longue tournée avant d'être en repos.
— Tu rentres cinq minutes ? Je voudrais me changer et on boira un jus. Au moins, ça nous réchauffera.
— Comme tu veux. Et tu as raison : n'attrape pas la mort en restant dans les courants d'air. Vivement les beaux jours !
— Oui ! Il y en a marre de ce temps pourri. Regarde ce qu'il me procure comme joie…
D'un geste de la main la désormais propriétaire des « Arpents » (c'est le nom de l'endroit où Angèle réside) montre son pantalon tout maculé d'une terre visqueuse. Les deux femmes se dirigent donc vers l'entrée de la maison. Une fois à l'intérieur, c'est un tout autre décor.
— Tu as bien retapé la maison d'Yvonne ; c'est chouette, chez toi.
— Ben, ça m'a coûté un bras aussi. Et puis un peu de confort ne peut pas faire de mal…
— Ça ne marche toujours pas, ta recherche d'un nouveau boulot en ville ?
— Non. Ça va vite devenir un vrai souci. Mais pour le moment les poulets et les lapins de maman me prennent un temps fou. C'est que ça mange, ces bestioles ! Et tu vois, quand il pleut… c'est assez ingrat parfois. Je vais enlever ça pour ne pas tout saloper dans la baraque. J'en ai pour une seconde et je reviens.
— Fais… Tiens, je pose ton courrier sur la table ?
— Ouais… Tu sais, les factures, tu peux t'abstenir de me les apporter. Prends deux tasses dans le buffet, et le café est prêt sur le plan de travail, dans la thermos.
— D'accord. Je n'ai pas l'impression que c'est une facture que je t'amène. Sauf si tu dois des sous à un notaire.
— Un notaire ? Mais la paperasserie pour la succession de maman est en règle, et puis Laurence Jacquin m'aurait appelée s'il y a avait eu un problème.
— Je ne sais pas… l'enveloppe ne vient pas de chez elle, en tout cas.
— Ah ? Bon, je verrai cela tout à l'heure.
— Je te sers un jus aussi ?
— Oui… et ouvre la porte du meuble haut ; le sucrier est toujours à la même place.
— C'est vrai… ça me rappelle Yvonne. Il sent bon, ton café !
Dans la salle de bains, Angèle s'est rapidement dévêtue. Elle ne prend pas le temps de passer une autre tenue, non : elle enfile sur son corps nu une sortie de bain en coton pour rejoindre rapidement la factrice qui touille le breuvage noir fumant dans sa tasse.
— Ça ne te dérange pas que je reste comme ça ? Je vais prendre une douche après mon jus.
— Ben… non.
Angèle lève le regard sur celle dont les paroles viennent de presque s'étrangler dans le gosier. La voix paraît bizarre d'un coup à la maîtresse des lieux. Il est de notoriété publique qu'Élyse aime les femmes, mais de là à imaginer qu'elle soit troublée par la vue de son amie en déshabillé, il y a un pas que la fille d'Yvonne se refuse à franchir. Elle ne fait semblant de rien et pourtant, les yeux de sa visiteuse sont comme hypnotisés, cramponnés aux formes qui se baladent là, dans la cuisine. Un drôle d'éclat qui donne une brillance nouvelle aux deux billes de la factrice. Que va-t-elle s'imaginer ?
— À propos de nouveauté, j'ai vu que la maison de Justine est rouverte. Un type dans nos âges l'a rachetée. Et il paraît que c'est un mec un peu bizarre.
— Bizarre ? Les mauvaises langues et toutes les commères du pays jasent déjà ? Tu l'as vu, toi, ce gars ?
— Non, mais c'est un Parisien et il vit seul. Il a mis une annonce au bureau de poste pour trouver quelqu'un.
— Pour quoi faire ?
— Des heures de ménage. Je ne suis pas certaine que ça te convienne bien, Angèle.
— Il va bien falloir que je trouve un truc. Je tape déjà dans mes économies depuis un bout de temps, et l'argent n'est pas inépuisable. Tu es certaine de ce que tu dis, là, pour ce bonhomme ?
— Oui. Il a aussi laissé un numéro de téléphone sur une affichette.
— Ça te gênerait de me le ramener, son numéro ? Je n'ai pas tellement envie d'aller voir les gens du village. Tu sais bien qu'entre eux et moi, ce n'est pas une grande histoire d'amour.
— Et la réputation du bonhomme ? Elle ne t'inquiète pas du tout ? Il paraît qu'il tenait des boîtes très spéciales du côté de Pigalle, à Paris.
— … tu sais bien comme les gens sont méchants… Et puis si je vais le voir, c'est juste pour gagner quatre sous, pas pour coucher.
— Encore que je lui ai porté du courrier il y a quelques jours ; je ne l'ai pas vu, mais il paraît qu'il a de beaux restes… Mais bon, il ne m'intéresse pas vraiment.
— Je compte sur toi, Élyse, pour son téléphone ? Je l'appellerai et je verrai bien ce que ça donne.
— Oui… oui bien sûr !
La femme des lettres vient de pousser un soupir. Un regret en comprenant qu'Angèle demeure une hétéro convaincue ? Peut-être qu'il y a de cela, et c'est avec une sorte de fatalisme que la fonctionnaire reprend sa tournée. Un petit signe de la main et la voiture postale s'éloigne, toujours sous la pluie de ce mars humide. Angèle, dès le départ de son amie, s'empresse de fermer sa porte et de filer sous la douche. Un peu de bonheur sous le pommeau qui lui aussi crache de la flotte, domestique et tiède, si douce que c'en est un tout autre plaisir.
Élyse tient parole. Lors de sa tournée du lendemain, la voiture postale la ramène chez Angèle, et elle lui colle dans les mains le papier où sont inscrits les dix chiffres d'un portable inconnu. Les deux amies discutent quelques minutes, de nouveau devant une tasse fumante. Puis évidemment la factrice continue sa ronde pour déposer le courrier dans les hameaux environnants. Dès que sa copine a tourné les talons, Angèle s'empresse de composer le numéro de celui dont le nom est inscrit sur le papier, lequel précise qu'il s'appelle Vassilius Moreau. À la troisième sonnerie, une voix mâle répond avec une sorte d'accent traînant :
— Allô !
— Bonjour, Monsieur Moreau. Je me permets de vous déranger pour votre annonce déposée à la poste.
— Ah, mon annonce… Oui, oui…
— Votre proposition tient toujours ? Vous avez peut-être trouvé quelqu'un pour votre ménage depuis…
— Non : vous êtes la première à répondre à ma demande. Mais sans doute serait-il préférable que nous nous rencontrions : il est toujours plus simple de se parler face à face, ne croyez-vous pas ?
— Oui, oui, bien sûr. Nous sommes du reste presque voisins : je suis à seulement deux ou trois kilomètres de chez vous.
— Eh bien, alors, fixons un rendez-vous si vous le désirez. Mais auparavant, votre prénom, je vous prie ?
— Ah… Angèle. Et je suis libre cet après-midi, si vous voulez.
— Bien, Madame Angèle ; disons… quatorze heures ? Ce n'est pas trop tôt pour vous ?
— Non, c'est juste parfait.
— Je ne vous explique pas où je réside puisque vous êtes ma voisine. Je vous attends donc, Angèle.
— Merci… merci, Monsieur Moreau, et à tout à l'heure donc.
Le vide de fin de conversation donne un coup de frais à la quadra qui garde dans l'oreille encore un petit moment le son de la voix du type avec qui elle vient de converser. Il n'a pas l'air d'un farfelu ou d'un idiot. Non, le ton posé, calme, suggère un homme qui sait ce qu'il veut, qui sait aussi ce qu'il dit et fait, sans doute. Alors sans trop savoir pourquoi, la brune a l'impression de respirer mieux d'un coup. Peut-être que faire le ménage chez un inconnu n'est pas très reluisant, mais si ça lui donne un peu de répit et peut payer quelques factures en retard… pourquoi pas ?
La mangeaille du repas de midi est expédiée avec une sorte d'appétit retrouvé. Puis un passage obligé à la salle de bains, un trait de rouge pour faire ressortir deux lèvres bien ourlées, un fond de maquillage plutôt discret, des fringues propres et seyantes pour se montrer sous son meilleur jour, et voici Angèle qui surveille l'horloge comtoise du salon. Elle décide de faire le chemin à pied. Après tout, ce n'est pas si éloigné de sa maison. Et voilà que par un après-midi encore bien gris, mais sans pluie, elle marche vers son rendez-vous.
Une quinzaine de minutes plus tard, le toit pointu aux tuiles rouges de la baraque de la mère Richard – Justine Richard, morte il y a quelques années déjà – est en vue. La cheminée laisse monter vers les nuages un panache de fumée blanchâtre. Ici, le bois est l'unique moyen de chauffer les logis. L'église du village, à plusieurs encablures de là, sonne les deux coups de quatorze heures. Pas d'avance, pas de retard : l'exactitude est une politesse. Et c'est donc avec un zeste d'appréhension que la quadragénaire appuie sur le bouton de la sonnette.
Un carillon fait grelotter ses notes quelque part dans la maison. Un silence, qu'elle juge bien long, avant que des pas traînants ne l'avertissent de l'arrivée du possesseur des lieux. Ce monsieur Moreau se tient désormais face à elle. En bras de chemise, pantalon de velours et chaussons aux pieds, l'homme la dévisage ; de son côté, la brune fait la même chose. Deux inconnus qui se jaugent. Et la voix douce du bonhomme qui accroche son oreille, directement cette fois. Juste un soupçon différente de celle entendue par le biais du téléphone :
— Vous êtes Angèle ?
— Oui, oui, bonjour !
— Entrez ; vite, entrez : il ne fait pas très chaud, et je ne tiens pas à refroidir mon intérieur.
La femme qui serre contre elle les pans de son manteau de laine noire ne semble pas très à l'aise. Le mec, lui, est sur son terrain, ce qui lui offre forcément un avantage non négligeable. Pourtant, rien dans son comportement ne laisse entrevoir une quelconque supériorité sur celle qui cherche du travail.
— Alors, Angèle, comme ça vous faites de l'aide à la personne ?
— Euh… je traverse une mauvaise passe, et c'est vrai que j'ai besoin d'un petit job…
— Je comprends. Mais vous me paraissez encore jeune. Pas de mari pour vous épauler ?
— Je n'ai jamais été mariée. Et puis… vous savez, la conjoncture : je travaillais en ville, et l'usine a fermé. Je suis un peu à la dérive.
— Je dois vous avouer que c'est plus d'un peu de compagnie que d'une vraie employée dont j'ai besoin. Je ne suis pas du coin, mais je suppose que vous le savez déjà.
— Oui, oui ; les langues vont bon train dans les endroits tels que celui où nous habitons. Les nouvelles, pas toujours exactes, sont vite colportées…
— Les rumeurs filent toujours comme le vent, même dans les campagnes les plus reculées.
— Surtout dans nos campagnes, devriez-vous dire ; les gens n'ont rien d'autre à faire, alors ils se raccrochent au moindre bruit de couloir. Ou de voisinage, plus exactement.
— Bien. Alors je présume que cette maison ne vous est pas totalement étrangère, contrairement à moi qui viens de l'acheter.
— Oui : Justine… enfin, l'ancienne propriétaire, était une amie de ma mère.
— Je m'en doute. Vous voulez bien prendre un verre en compagnie d'un Parisien retraité qui vit seul en province ?
— … ? Ben… je suis venue pour discuter de votre offre de travail.
— Pas grand-chose à en dire… sinon que je vous engage de suite.
— Oui ? Mais pour quel genre de job ?
— Ben… dame de compagnie. Je vous engage pour quelques deux ou trois heures de disponibilité par semaine ou par jour, c'est à vous de décider.
— Dame de compagnie ? Vous pouvez me préciser un peu ce que vous sous-entendez par là ?
— Bien sûr. Mais mieux, je vais vous montrer…
— Me montrer ?
— Oui, oui ! Mais auparavant, un café ? Je suppose que vous aussi vous sortez de votre déjeuner.
— Si vous voulez…
— Vous n'avez pas froid au moins ? Sinon, je peux forcer un peu le feu.
— Non, non, ça va.
— Vous serrez si fort votre manteau sur vous que j'ai cru que…
— Oh pardon, c'est un tic.
Le grand type, front légèrement dégarni, tempes grisonnantes, par des gestes précis installe sur la table deux tasses. Un café odorant coule dans chacune d'elles puis il pousse un sucrier devant sa visiteuse. Cette opération effectuée, il se dirige vers une sorte de grand meuble qui sent la cire. D'un tiroir, il tire un bouquin très épais, lequel est lui aussi avancé en direction d'Angèle.
— Vous voulez bien me lire à haute voix un passage de ce roman ?
— Pardon ? Vous voulez que je lise ? Ce livre en particulier ?
— Oui. Vous savez lire, n'est-ce pas ?
Le rouge monte aux joues de la brune ; elle se saisit du bouquin à la couverture de cuir roux. Le titre en lettres d'or danse devant ses quinquets. Lorsqu'elle l'entrouvre, le type la reprend :
— Pas la préface ; mais je vous en prie, n'ayez aucune crainte… c'est seulement un peu de lecture. J'adore lire, mais mes yeux sont fatigués.
— Je… vous voulez vraiment que je vous fasse la lecture ?
— C'est si difficile ? Oui… c'est pour cela que je vous engage si cela vous convient… et je ne veux pas mégoter ou chipoter : je vous alloue une somme forfaitaire, une sorte de paie mensuelle pour que vous passiez quelques heures auprès de moi. Fixons-en le montant, et puis voilà.
— Mais… je croyais que c'était pour m'occuper de votre ménage ou de votre maison. Je…
— Vous ne voulez pas ? Je suis encore suffisamment alerte pour faire mon lit, balayer ma cuisine et cuire mes patates. Je ne veux qu'une lectrice… et je vous devine cultivée et instruite. Donc c'est bien dame de compagnie, le job que je vous propose. Disons que cette page de lecture que je vous demande, c'est votre bout d'essai.
— À votre guise, alors.
— À la bonne heure ! Vous êtes charmante, Angèle, et je peux saisir votre surprise… mais nous aurons l'occasion de revenir sur d'autres sujets puisque vous êtes embauchée.
— … ?
— Venez, ma chère ! Allons nous installer au salon : l'endroit y est plus chaleureux, et nous serons mieux pour notre galop d'essai.
Il se relève, et la brune fait de même. Elle sait où est le salon ; enfin, avant c'était la chambre de Justine. Là, le décor est totalement différent. Le gaillard a tout remodelé. Les murs semblent recouverts d'une sorte de tissu, puis un long canapé et deux fauteuils marquent de leur empreinte immobile la moitié de la pièce. Un insert montre des flammes bleues qui réchauffent le volume de l'ancienne chambre. Il fait bon, et le maître des lieux, qui a pris soin d'apporter la cafetière et les tasses sur un plateau, dépose le tout sur la table basse qui trône au milieu des assises. Angèle, le bouquin entre les mains, se voit invitée par Vassilius à s'asseoir sur le canapé.
Lui prend place sur un des deux fauteuils, puis il ouvre un coffret qui se tient à côté du plateau et en extrait un cigare.
— Ça ne vous dérange pas que je fume mon cigare en vous écoutant lire ?
— … Euh… non, bien sûr !
— Mais vous fumez aussi, peut-être ?
— Non ! Non, je n'ai jamais fumé.
— Décidément, vous ne cédez à aucun des plaisirs de ce monde, ma chère Angèle !
— Pardon ?
— Vous n'avez pas de mari, vous ne fumez pas, vous êtes une bonne âme, donc ?
— … ?
— Ne vous effrayez pas ! Je vous taquine un peu… Bien. Vous voulez bien me lire quelques pages de ce roman ?
La page qu'elle entrouvre au hasard est devant les yeux d'une Angèle un peu déboussolée. Ce type est déroutant. Mais après tout… gagner de quoi payer ses dettes en bafouillant quelques pages d'un bouquin, pourquoi pas ? Et elle se met donc en devoir de lire à voix haute :
« Le lendemain matin, en repensant à la visite manquée de Cécilia, je me convainquis – ou plutôt je cherchai à me convaincre – que son absence avait été due à des motifs qui n'avaient rien à voir avec nos relations. Car si je désirais encore me défaire de Cécilia, la Cécilia dont je voulais me défaire était une Cécilia amoureuse de moi, ou que j'imaginais telle, et non une Cécilia qui ne m'aimait plus et manquait à nos rendez-vous. Et ceci, non par ce genre particulier d'amour que l'on appelle amour contrarié, lequel fait que nous aimons qui ne nous aime pas et n'aimons pas qui nous aime, mais parce que la Cécilia qui m'aimait s'était révélée ennuyeuse, c'est-à-dire irréelle, tandis que la Cécilia qui ne m'aimait pas acquérait de plus en plus à mes yeux (par le fait même qu'elle ne m'aimait pas) un semblant de réalité. »
— Eh bien, c'est parfait, chère Madame ! Vous avez brillamment passé votre examen d'entrée. Je vous embauche.
— C'est tout ? Vous ne voulez pas en écouter davantage ? Vous aimez ce genre de roman ?
— Pas vous ? Nous choisirons un style différent pour la prochaine fois si vous le désirez. Je suis ravi de vous avoir rencontrée, Angèle. Quand reviendrez-vous ?
— À vous de me le dire…
— Demain après-midi, ici, et même horaire ? Je vous fais une avance si vous le désirez.
— Non ; et à ce sujet… le salaire ?
— Oui… il est vrai que nous n'avons rien décidé de celui-ci. Tenez… ceci vous convient ?
Vassilius colle dans la paume de la main de sa visiteuse un petit papier sur lequel il vient d'inscrire un chiffre. Et les prunelles d'Angèle s'arrondissent en découvrant les deux nombres qui précèdent deux zéros. Mince alors ! Une vraie fortune pour lire quelques passages d'un livre… un « ennui » qui devient un réel plaisir, finalement. La femme lève les yeux vers le gars toujours assis.
— Je… je ne sais pas quoi dire, vraiment.
— Eh bien, ne dites rien ; ou plutôt si : dites-moi que vous êtes d'accord.
— Euh… entendu, dans ce cas. Je serai là demain.
— Merveilleux, donc ! On va trinquer à notre rencontre et notre accord.
— … ?
Le gaillard s'est levé rapidement. Il sort du meuble, qui contenait aussi le roman, une bouteille d'un liquide clair et limpide comme de l'eau.
— Allez, une petite eau-de-vie de poire pour fêter notre collaboration. À la vôtre, ma chère Angèle.
— Merci !
C'est âpre et doux à la fois. Ça dégouline dans la gorge féminine et laisse une trace dans le gosier. Celle de la « Williams » distillée à la campagne. Ce Moreau a donc des relations dans la paysannerie locale. Et c'est bizarrement euphorique que la femme regagne ses pénates. Le cœur joyeux, et surtout une danse frénétique de billets dans le crâne. Il faut avoir beaucoup de fric pour se permettre de telles largesses pour quelques lignes de lecture, mais ça fait bien les affaires d'une Angèle chanceuse qui rentre chez elle. Pour un peu elle chantonnerait. Les poules qu'elle vient nourrir en début de soirée, elles aussi la retrouvent contente.
Jupe tombant sous le genou, un pull d'intersaison, une petite laine sur les épaules et puis, comme pour se donner bonne conscience, une demi-douzaine d'œufs frais dans un panier, voilà une Angèle toute pimpante qui se rend chez Vassilius Moreau. Comme à l'accoutumée, seules ses lèvres se distinguent par un trait plus rouge de son visage hâlé par le grand air. Nulle autre dérogation au naturel qui lui sied si bien. Et c'est avec un cœur battant la chamade qu'elle vient exercer ce qui pour elle ressemble fort à un nouvel élan de jeunesse.
Lectrice pour homme fortuné ! Le bonhomme a un large sourire pour l'accueillir. Elle répond par un identique rictus, et Vassilius remarque avec des quinquets tout ronds le boîtier de carton alvéolé où sont rangés les présents de la brune.
— C'est trop aimable à vous d'avoir pensé à cela… Merci ! Je vais ce soir me régaler d'une belle omelette.
— J'ai une vingtaine de poules qui m'en font tous les jours… un peu moins en ce moment, mais je ne mange pas tout. Et puis bien frais, ils sont tout de même bien meilleurs.
— Oui… Je suis heureux, Madame Angèle, de vous revoir. J'ai longuement douté que ma proposition vous convienne. L'important, c'est bien que vous soyez revenue.
— Vous voulez que nous nous y mettions de suite ?
— Si vous êtes prête. Au salon il y a du feu, et il y fait très bon.
— Soit. Passons au salon, donc !
— J'ai préparé un livre, mais…
— Oui ? Mais ?
— Oh, rien. Vous verrez si ce n'est pas trop… En tout cas, c'est différent d'un Moravia.
Rien n'est changé dans la pièce où crépite une bûche dans l'insert. C'est vrai que la température est agréable, peut-être un peu trop élevée par rapport à celle de l'extérieur. Mais bon, Vassilius est chez lui, et Angèle se garde bien de faire une quelconque remarque. Alors qu'elle se dirige vers le canapé, il lui murmure gentiment quelques mots :
— Prenez un des deux fauteuils, vous y serez plus à l'aise. J'aime m'étendre pour écouter la musique d'une voix de lectrice.
— …
Une seconde décontenancée par la phrase de l'homme, elle hésite entre celui de gauche ou de droite, puis elle s'installe délicatement sur l'assise ouatée du siège bien rembourré. Sur la table, il est là, avec cette fois une couverture moins riche. Le coup d'œil qu'elle jette au livre la fait sursauter : l'image sur le devant du bouquin lui parait osée, mais elle est distraite par le maître des lieux qui traverse l'espace dans l'étroit couloir que forment le canapé et la table basse. D'abord il s'assoit gentiment, et enfin s'allonge sur les trois places disponibles.
— Eh bien, à vous de jouer, ma chère Angèle !
Le corps féminin se penche et le bras se tend pour se saisir du cube de papier qui fait tache sur le bois verni. Un frisson de tout son être à la simple lecture du titre, L'envol de l'ange. Une photographie représentant une femme ailée qui se couvre la poitrine donne un coup de chaud à celle qui, assise, tient le tome deux dans sa main. Rien n'a échappé à Vassilius du tressaillement de la dame qui déglutit bizarrement.
— Vous n'aimez pas ce genre de littérature ? J'ai cru déceler dans votre attitude une certaine crispation.
— Euh… c'est-à-dire que ce n'est pas ce que je lis habituellement ; mais je suis payée pour le faire, et si c'est votre choix…
Il n'ajoute rien, ferme les yeux et semble attendre le bon vouloir d'une Angèle encore un peu secouée. Au bout de quelques secondes, la voix mâle renaît de la gorge du gaillard :
— J'ai posé un marque-page sur le passage par lequel j'aimerais que vous débutiez votre lecture…
— Un marque-page ? Ah oui, pardon… Bon, vous êtes bien installé ? Je peux commencer ?
— Oui, avec plaisir.
Alors d'une voix mal assurée la quadragénaire se lance. Et dans l'espace feutré du salon, les mots prennent toute la place :
« Il était beau, toujours si sûr de lui, toujours si charismatique. Avec ce quelque chose en plus dans le regard, une sévérité plus forte encore qu'à l'habitude. Je n'aurais certainement pas dû en être davantage excitée car c'était lié à ma faute, mais je ne pouvais nier que lorsque son regard était si noir que je ne pouvais le soutenir, même si je le voulais vraiment, mon sentiment de soumission frôlait les limites de son apogée.
Il me vit sourire et me demanda pourquoi. Je lui répondis la première chose qui me vint à l'esprit :
— Parce que je suis à vous. »
Puis Angèle continue sur sa lancée, sans trop chercher à s'expliquer les mots, les phrases qui s'enchaînent. L'auteure, Éva Delambre, pose ses jalons, et son personnage féminin se livre doucement. Derrière les paupières closes du gars allongé, que peut-il bien se passer ? Toute à sa lecture, Angèle se laisse imprégner par le récit. Pas qu'elle soit adepte de cette sorte de relation, non, mais c'est si bien dépeint qu'elle visualise au travers des paragraphes ce que l'autrice veut dire. Et elle avance dans ce monde totalement hermétique pour son esprit plutôt cartésien. Combien de temps se passe-t-il avant que le type sur son canapé ne la stoppe à la fin d'un paragraphe ?
— Je manque à tous mes devoirs : vous devez avoir soif ; arrêtons-nous là pour cet après-midi.
— … !
— Vous avez une diction très plaisante, et votre voix est douce à l'oreille. Vous savez mettre du sentiment dans les lignes que votre gorge me renvoie… Et cela malgré le contenu qui ne vous est que très peu agréable, n'est-ce pas ?
— Comment ça ? Je ne comprends pas le message que vous voulez me faire passer.
— L'univers de cette héroïne, vous en êtes si éloignée… enfin, je le suppose, non ?
— Si vous me demandez si les amours entre cet homme et la femme du livre, je les approuve… disons que c'est pour moi seulement de la littérature.
— Oh, ma très chère Angèle, si vous saviez combien la réalité peut parfois dépasser largement le cadre soft de ce que vous venez de me lire… Je pourrais vous raconter mille-et-une anecdotes bien plus croustillantes que celles relatées dans ces pages.
— … ? Le monde duquel vous arrivez, sans doute ? Un univers de la nuit auquel nous sommes, dans nos campagnes, si étrangers…
— Pas tout le monde ! Et puis, si le cœur vous en dit, il ne tient qu'à vous d'apprendre et de vous y dévergonder.
— J'ai peine à croire que vous osiez me proposer…
— Allons ! Je peux vous assurer que j'ai eu dans ma vie l'occasion de rencontrer beaucoup de dames, et bien peu avaient votre prestance. Je peux vous dire que vous possédez la grâce et l'élégance qui font de vous une très belle personne.
— … de là à imaginer que je pourrais être…
— Mais non ! Vous êtes, même si vous n'en avez pas seulement conscience, vous êtes mille fois supérieure à cette soumise du bouquin. Vous avez tout ce qu'il faut, là où c'est nécessaire, pour faire vibrer bien des mâles, je vous le garantis. Bon, là n'est pas la question. Je vous sers un verre ?
— … un café, c'est possible ?
— Va pour un jus, bien entendu, mais quelque chose de plus… fort serait le bienvenu. Vous ne voulez pas vous laisser tenter pour un de mes cocktails favoris ?
— À savoir ?
— Oh… laissez-vous transporter, Angèle. Ne posez pas trop de questions et vivez l'instant présent, c'est parfois bien plus drôle que de tout vouloir diriger.
— …
— Alors ? On y va pour mon élixir d'amour ?
— Vous avez donc décidé de me saouler ?
— Loin de moi cette idée saugrenue : juste trinquer avec une boisson différente pour que vous compreniez combien parfois l'alcool peut faire du bien aux femmes…
— Vous voulez dire aux hommes, surtout lorsqu'il passe par le corps des femmes ?
— Aussi, belle dame ! Mais là, c'est simplement un verre à boire, entre gens de bonne compagnie, sans arrière-pensée.
— Vous êtes certain de ce que vous avancez là ? Jurez-moi que vous n'en avez aucune !
— … fine mouche. Intelligente et maligne… une vraie belle femme. Dans la force de l'âge, ce qui ne gâche rien. Dites-moi seulement que la lecture vous a laissée totalement indifférente, Angèle ! Je ne vous croirais pas.
— … mais…
— Chut ! Que ça ne vous ait pas plu, soit ; mais que vous soyez restée de marbre devant les images qui se déclinent du livre, je ne peux le croire. On peut ne pas apprécier les faits, mais l'amour, lui, est indéniable. Et il en faut tellement à cette femme pour se livrer à ce monsieur de la sorte… Et permettez-moi de vous dire que je sens chez vous un vrai élan et une réelle capacité à donner un tel amour.
— Vous rêvez si vous supposez que je suis amatrice de coups ou d'humiliations. Et ce n'est que ce volet que je retiens de votre Envol de l'ange.
— Bien sûr, mais c'est surtout dans la manière de donner que votre optique diverge de celle de cette dame. Vous êtes capable de faire tout aussi bien, même si c'est dans un registre autre, évidemment. Il n'y a pas que la soumission dans l'amour. C'est simplement une manière de parvenir au nirvana pour Solange, le personnage fictif du livre. Soyez-en sûre, vous êtes faite pour l'amour… et remarquez que je dis bien « l'amour », pas « le sexe ».
Pour la boisson, la brune ne refuse pas, et Vassilius se redresse pour filer vers la cuisine. Elle entend alors des sons qu'elle n'identifie pas formellement. Certains oui, d'autres non. La porte d'un réfrigérateur lui donne des indications sur ce que prépare son hôte. Et lorsqu'il revient, porteur d'un plateau, de deux verres plantés et d'une bouteille de cidre près d'un shaker, elle se demande quelle mixture il a bien pu concocter. « Pourvu qu'il n'ait pas collé un truc illicite dans mon breuvage… »
— Voilà, ma belle ! Mon fameux Natural Climax. Goûtez-moi ça, et vous m'en direz des nouvelles !
— Je peux savoir avant d'y porter mes lèvres ce que vous avez mis là-dedans ?
— Oh, que du bon, ma très chère Angèle, que du bon… À tel point qu'un blanc de vos œufs frais fait partie de sa composition. Ne vous faites pas prier ! Trinquons… à vos visites, que j'espère désormais quotidiennes.
— Bon, je vais vous faire une confiance aveugle.
— Je peux boire le premier si ça doit vous rassurer.
— … !
Cette proposition a le don de calmer les doutes de la lectrice. Angèle lève donc son verre rempli d'une sorte de liquide de couleur claire. Et Vassilius, fidèle à sa parole, après avoir entrechoqué son godet à celui de son invitée, boit une gorgée de sa fameuse boisson. Alors elle n'a plus d'inquiétude et lampe une bonne goulée de ce mélange au goût exotique. Le bonhomme sourit de la voir si perturbée et méfiante encore.
— Vous savez, ce n'est que du poiré Passy, du blanc d'œuf, du jus de citron, de la téquila et du gingembre, le tout enrobé d'un sirop d'agave. Pas de quoi vous empoisonner.
— Oui ? Ça offre des saveurs surprenantes, mais c'est bon… je crois que j'aime beaucoup.
— Eh bien, vous m'en voyez ravi ! Si seulement vous aimiez mes lectures…
— Qui vous parle de les détester ? C'est tout aussi imprévu que votre cocktail, c'est tout. Il suffit que je m'habitue à ceux-là.
Elle jette ces mots sans le regarder, comme si le regard du type l'indisposait trop. Elle se tait ensuite, laissant le choix à Vassilius d'interpréter comme il l'entend ce qu'elle vient de cracher tout de go.
Après de longues minutes de silence, c'est lui qui crève le mur pesant :
— Vous reviendrez demain, malgré tout ?
— Malgré tout quoi ? Vous êtes resté dans les normes d'une courtoisie conventionnelle, me semble-t-il. Et puis je suis là pour lire, pas forcément dans l'obligation de partager avec vous le goût de vos choix littéraires.
— Bien vu ! Dommage encore que vous n'ayez pas envie de partager plus en ma compagnie.
— Comme quoi, par exemple ?
— Ben… je ne sais pas trop. Si vous conveniez avec moi du choix par exemple d'une jupe plus courte… ou d'une tenue… moins monastique. Vous comprenez ?
— Pas tout, mais la ligne directrice, oui.
— Et ça vous inspire quelles réflexions ?
— Ça, Monsieur Moreau, c'est à découvrir, ou pas…
C'est sur cette phrase au double sens qu'un nouveau verre passe des lèvres à l'estomac de la brune. Puis il est temps pour elle de prendre congé du propriétaire de l'ancienne maison de Justine. Et le chemin fait à pied la ramène vers son propre logis pour une fin d'après-midi aussi calme que les précédentes, mais avec de drôles de pensées inscrites en lettres de feu dans son cerveau. Ce type sait parler aux femmes ; et pourquoi se cacher qu'elle n'est pas insensible à ses paroles, ou à son charme ? Elle n'a pas encore décidé. À moins que ce ne soit en fait à la conjugaison des deux…



