La vérité qu'il faut cacher

Cette série est assez particulière. Les épisodes semblent tous indépendants les uns des autres, et pourtant… Il s’agit de la collecte de différents témoignages bien réels que j’ai commencé à recueillir il y a plus de deux ans déjà. La plupart des protagonistes ont disparu sans laisser de traces.
Je l’ai appelée Le réveil de l’Indicible parce que – chacun de nous le sent bien – des forces inconnues et malfaisantes sont actuellement à l’œuvre sur notre planète et tentent de la recouvrir d’un manteau d’angoisse et d’effroi *. La race humaine y survivra-t-elle ? Je l’espère de toutes mes forces, mais ces dernières s’amenuisent chaque jour un peu plus au fur et à mesure des témoignages que je reçois.
Certains me reprocheront peut-être d’aider cette peur à se propager ; mais que faire d’autre, en réalité ? Vous pouvez choisir d’ignorer ces événements ; ce serait sans doute faire preuve de sagesse. Mais la sagesse humaine, je le crains, n’aura bientôt plus de sens.

* Mais j’y pense… ces forces occultes ne seraient-elles pas les mêmes que celles que cet inconscient de Lioubov a libérées en invoquant l’abominable Yog-Sothoth  ? Il a relaté ça dans un texte, La vérité qu’il aurait fallu cacher, mais je croyais qu’il s’agissait d’une œuvre de pure imagination, et non pas de la réalité…

De bellane@outlook.fr à SE.duverger@vatican.com
Objet : demande d'audience
Texte :

Votre Éminence,

Je me permets de vous contacter suite aux conseils d'une connaissance commune, Monsieur de Brimont, qui affirme que vous seriez en mesure de me fournir des informations capitales pour les recherches que je mène actuellement.

Au cours du réveillon de Noël, mon fils aîné s'est vu offrir un exemplaire du Necronomicon que l'on trouve actuellement à la FNAC. Comme vous le savez, il s'agit d'un produit dérivé et ludique reproduisant le livre de sorcellerie décrit par Howard Phillips Lovecraft. Il est bien entendu que ce livre n'a existé en réalité que dans l'imagination aussi fertile que dérangée de cet auteur de littérature fantastique. Du moins, en avais-je jusqu'à ce jour la certitude.

C'est alors que Monsieur de Brimont – qui se trouve être mon beau-frère – me prit à part au cours de la soirée et que nous avons eu la conversation suivante :

— Ce n'est pas très malin d'offrir un livre de sorcellerie à ton fils.
— Tu veux parler du Necronomicon ?
— De quoi d'autre, à ton avis ?
— Ce n'est pas un livre de sorcellerie, voyons : c'est une compilation de tout ce qui fait le mythe de Cthulhu. Clément masterise des jeux de rôles sur table avec ses copains. Cela lui permettra d'étoffer ses scénarios.
— Je ne suis pas de cet avis : ce jeux est dangereux, et il risque de lui donner envie de fouiller plus profondément dans toutes ces histoires.
— Tant mieux : Howard Phillips Lovecraft est un écrivain majeur dans le monde du fantastique. Qu'il fouille donc ; cela ne fera qu'améliorer ses références littéraires.
— Tu ne t'es jamais demandé d'où il a tiré toutes ces histoires ?
— Ben, si… Mais je crois bien qu'il avait trop abusé d'alcool ou d'une came quelconque. Et alors ? Il a quand même créé toute une mythologie qui mérite d'être étudiée.
— Es-tu certain qu'il ait seulement créé tout cela ?
— Hein ? Ne me dis pas que tu crois réellement à ces histoires !
— Je crois à l'œuvre du Démon.
— Oui, je sais, tu es catho. Mais tu sais ce que je pense de tout cela personnellement.
— Tu ne crois en rien. Et pourtant… la puissance des Ténèbres est à l'œuvre ; chaque jour qui passe, elle étend sur le monde son manteau de souffrance et de désolation.
— Écoute, je ne t'en veux pas de croire au Diable. Tu as sûrement tes raisons… Mais ne confond pas tout ; entre le Diable et Cthulhu, il y a quand même de sacrées différences.
— Pas tant que ça… Tu devrais contacter Monseigneur Duverger ; il t'en apprendra beaucoup sur le sujet.
— Duverger ? Le type des Chevaliers du Saint-Sacrement ?
— Oui.
— Hé, mais c'est une secte ultra-intégriste, ce machin ! Je suis d'ailleurs étonné que des cathos purs et durs comme vous accordiez de l'importance à ce genre de littérature.
— Contacte-le…

Ce que je fais, Monseigneur. Il ne vous aura pas échappé que mes croyances sont quelque peu différentes des vôtres, et j'imagine qu'il y a fort peu de chances pour que vous répondiez à ce mail provenant d'un mécréant. Ceci dit, puisque selon les dires de mon beau-frère vous semblez en savoir long sur le sujet, je serais heureux de pouvoir échanger avec vous et de connaître votre avis sur la question.

Veuillez agréer, Monseigneur, mes respectueuses salutations.
Robert Bellane


De SE.duverger@vatican.com à bellane@outlook.fr
Objet : réponse à demande d'audience

RDV samedi 8 janvier 2016, 14 heures, 3 rue de la Paroisse - 75020 Paris.
S.E. Duverger


Pour être lapidaire, c'était lapidaire ! Mais au moins j'avais ma réponse, et à ma grande surprise, elle était positive.

Les Chevaliers du Saint-Sacrement étaient une émanation de la Compagnie du même nom, créée pendant la contre-réforme catholique pour lutter contre le protestantisme et s'opposer à l'Inquisition, accusée de trop servir les monarques de l'époque. Créée par le cardinal Ratzinger à l'époque de Jean-Paul II, elle avait permis de regrouper deux entités : l'Inquisition devenant alors la Congrégation pour la Doctrine de la Foi – que Ratzinger dirigeait lui-même – et la Compagnie, devenant un ordre de chevalerie catholique discret, bras armé et secret du Vatican, incorporant des laïcs et dirigé par le cardinal Duverger.

Pour le grand public, ses activités prêtaient à rire : condamnation des Pokémon, mise à l'index du Da Vinci Code, infiltration des défilés de la Gay Pride ; mais ses activités réelles et plus profondes restaient en réalité inconnues de tous, sauf d'une poignée d'hommes en robe de la Curie romaine.

Concernant Lovecraft, je ne voyais pas trop ce que ces zozos allaient bien pouvoir m'apprendre. Qu'il était fou, dépressif, raciste, antisémite ? Tout le monde le savait déjà. Qu'il devait être mis à l'index ? Oui, c'était sûrement ce qu'ils devaient penser. J'allais avoir droit à une leçon de morale de leur part, peut-être une tentative de me ramener sur les chemins de la foi que j'avais envoyée valser il y avait bien des années de cela. Ils pouvaient toujours s'accrocher…

— Regarde, P'pa, j'ai confectionné ça pour toi.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un talisman.
— Ah ouais ?
— Oui. Tu sais, dans les aventures de Lovecraft, les dieux se battent entre eux. Et Yog-Sothoth passe une alliance avec les humains contre Cthulhu. Si tu portes ça, tu n'as plus rien à craindre de lui.
— Clément, Yog-Sothoth se fiche royalement des humains. Il épargne ceux qui lui sont utiles, un peu comme tu laisses vivre les guêpes qui empêchent les moustiques de proliférer.
— Je ne comprends pas…
— Eh bien, imagine que tu rentres de vacances et que tu trouves l'appartement envahi par des fourmis. Que fais-tu ?
— Je les extermine.
— Voilà… Imagine maintenant les Grands Anciens, qui dorment d'un éternel sommeil, certains dans les profondeurs de la Terre, d'autre aux confins de l'Univers. Un jour, ils décident de revenir ici, et ils voient les humains qui prolifèrent partout. Que crois-tu qu'ils feront ?
— Ils négocieront avec nous…
— Tu as déjà négocié avec les fourmis ?
— Brrr, ça fait froid dans le dos, ton truc !
— Ben oui, c'est là le génie de Lovecraft : dans ses histoires, il a remis les hommes à leur vraie place. Mais, Clément, ce sont des histoires, c'est tout.
— Oui, je sais… N'empêche qu'il y a une portée philosophique profonde à tout ça…
— Je ne suis pas certain que Lovecraft soit au programme de philo. Allez, passe-moi ton collier que je me le mette autour du cou.
— Un talisman. Mais pourquoi tu le portes si tu n'y crois pas ?
— Pour énerver quelqu'un qui prétend tout savoir, hé-hé !
— N'empêche que c'est prenant, comme littérature. Je n'arrête pas de faire des cauchemars en ce moment.
— Comment ça ?
— Je rêve tout le temps de types rassemblés pour invoquer Cthulhu.
— Tu devrais faire un break avec ça et lire autre chose. Moi aussi j'ai connu ça à une époque. Ça devient obsédant, à force… Tiens, attaque-toi plutôt à ça.
— C'est quoi ?
— Steinbeck ; À l'est d'Éden.
— Bof… je vais voir.


Deux jours après, je me rendais à mon rendez-vous, curieux de voir ce que l'Église catholique avait à me confier sur le sujet. Le cardinal Duverger était un petit homme replet à la voix suave, qui me fit asseoir dans un grand et confortable fauteuil en face de son bureau.

— Désirez-vous une tasse de thé, Monsieur Bellane ?
— Oui, avec plaisir.
— Thé russe ou à la menthe ?
— Allons-y pour le russe.
— Lovecraft, donc… Je n'irai pas par quatre chemins : pendant longtemps, savez-vous, l'Église a été le garde-fou qui a empêché le monde de courir à sa perte en accordant trop de confiance à ce que certains nomment « Vérité », ou « progrès ».
— Comme Galilée, par exemple…
— Par exemple, oui. À cette époque, les lois étaient toutes tirées des écrits bibliques. Affirmer que la Terre tournait autour du Soleil remettait en cause ces écrits, et par conséquent toutes les lois qui protégeaient la société et l'ordre public.
— Il avait pourtant raison.
— La question n'est pas là : le monde n'était pas prêt à recevoir cette vérité ; elle aurait pu déclencher des catastrophes immédiates.
— Admettons que votre point de vue se défende ; quel rapport avec les écrits de Lovecraft ?
— Eh bien… disons que ses histoires parlent de certaines réalités qu'il est malsain que le grand public connaisse.
— Hein ? Vous vous moquez de moi… Vous prétendez que le mythe de Cthulhu est vrai ?
— Vous avez entendu parler du Pandémonium ?
— Oui, le lieu dans lequel se retrouvent enfermés tous les démons de l'Enfer.
— À peu près, oui. Eh bien vous changez les noms, et cela vous donne une partie de l'explication.
— Admettons, là encore. Quel serait le danger ?
— En donnant de faux noms aux entités maléfiques, l'Église a pendant plus de deux mille ans empêché toute forme d'invocation d'aboutir. Nous avons même été jusqu'à faire brûler en place publique de pauvres naïfs qui prétendaient le faire grâce à des livres de sorcellerie que nous leur avions inspirés, ainsi Le Grand Albert et Le Petit Albert, qui ne sont que des supercheries. Mais Lovecraft, lui, a donné les véritables noms de ces entités démoniaques, et il a parsemé ses nouvelles d'invocations qui, si elles étaient convenablement utilisées, pourraient ouvrir des portails qui leur permettraient de revenir sur Terre.
— Allons, les invocations se trouvent toutes dans le Necronomicon… qui n'existe pas.
— Il existe bel et bien, Monsieur Bellane. Nous en possédons un ici même. Mais… vous semblez fatigué, Monsieur Bellane.
— En effet… Un coup de barre terrible, on dirait.
— Hum… Je crains bien qu'il s'agisse de l'effet du thé que vous venez de boire.
— Quoi ? Vous m'avez… drogué ?
— Oh, juste un petit somme, rassurez-vous. Vous serez réveillé pour la cérémonie.
— Quelle cérémonie ?
— Nous allons invoquer le Grand Cthulhu, Monsieur Bellane. Et vous avez été choisi pour devenir la brebis du sacrifice.
— Mais… ça n'a… pas de sens !
— Un jour ou l'autre, quelqu'un y serait parvenu. Mieux vaut que ce soit nous. Nous pourrons alors affronter le Diable face à face. Cela fait des siècles que nous nous préparons à cela. Et croyez-moi, nous sommes prêts.
— Vous délirez… complètement…

Mes dernières forces m'abandonnèrent et je sombrai dans le sommeil.


Lorsque je rouvris les yeux, j'étais solidement attaché sur un autel placé au centre d'une pièce ronde ornée de gigantesques vitraux dans laquelle se trouvait une vingtaine de moines-soldats armés de crucifix d'or et d'argent. Me voyant reprendre connaissance, le cardinal Duverger m'adressa un sourire et commença à s'adresser à son auditoire :

— Mes bien chers Frères, voici le moment venu d'affronter les Ténèbres. Nous allons invoquer celui qui attend ce jour depuis des millénaires, le forcer à comparaître devant nous afin de le juger et l'anéantir pour toujours au nom de Notre-Seigneur Tout-Puissant. Mais avant cela, nous allons prier, mes Frères. Que Dieu nous donne la force de…

À cet instant, le plus grand des vitraux éclata dans un fracas épouvantable et une monstrueuse créature ailée fit son apparition, déclenchant une incroyable panique. Les extrémités de ses ailes étaient dotées de serres longues et tranchantes, tout comme ses pattes arrière. Sa tête était munie d'un bec pourvu de dents acérées, et ses deux yeux d'un blanc laiteux auraient pu faire croire à une créature aveugle si elle n'avait commencé à donner la mort avec autant de précision. Un à un, les moines qui tentaient de fuir ou de s'abriter derrière leur crucifix se retrouvèrent la gorge tranchée, la tête arrachée, la poitrine fendue. Une odeur de sang, de pisse et de merde ne tarda pas à empuantir la salle encore si paisible quelques secondes auparavant.

Tournant la tête à m'en faire mal, je pus voir Duverger, les mains sur l'estomac, tentant d'empêcher ses viscères de se répandre sur le sol. Puis vint mon tour… La Bête s'approcha de moi et me regarda un instant avant de pousser un cri obscène et démoniaque. De l'une de ses griffes, elle trancha mes liens et j'entendis alors une voix résonner dans ma tête :

— Grimpe sur mon dos et accroche-toi à mon cou.

J'obéis, comme dans un cauchemar. Elle était recouverte d'un sang visqueux qui me donna immédiatement la nausée. À peine m'étais-je installé qu'elle prit son envol et que nous nous retrouvâmes très haut dans le ciel. Malgré l'altitude, je n'avais pas froid. Je crois même que j'avais la fièvre… La chaleur du corps de la créature ajoutée à l'odeur du sang et l'effroi du vertige me firent à nouveau perdre connaissance.


Lorsque je revins à moi, j'étais couché dans l'herbe d'un pré. La Bête se tenait près de moi, et (mais sûrement était-ce le délire) je crus lire comme une forme de tendresse dans ses yeux blancs. Elle me tendit un petit objet de bois d'environ cinq centimètres de long, et la voix résonna à nouveau :

— Pour appeler, en cas de besoin.
— Mais… qui êtes vous ?
— Personne. Je suis un serviteur du Tout-en-Un.
— Yog-Sothoth… Mais… pourquoi ?
— La guerre vient de commencer, et quelqu'un a fait un pacte avec Lui. Ta vie contre votre aide, à Lui et à toi.
— Qui ça, « Lui » ?

Mais la créature reprit son envol et disparut de ma vue en moins de trois secondes. Je regardai alors l'objet qu'elle m'avait laissé : c'était une sorte de sifflet assez rudimentaire, avec une inscription gravée sur le côté. Je dus chausser mes lunettes pour pouvoir la déchiffrer : « Pour Papa ». Pris de terreur à nouveau, je sortis mon portable et appelai mon fils. Il décrocha immédiatement :

— P'pa, tu vas bien ? Tu es où ?
— Où, je n'en sais rien. Mais toi, qu'as-tu fait ?
— J'ai eu un nouveau rêve, un rêve éveillé cette fois. Tu étais prisonnier des adorateurs de Cthulhu qui voulaient te sacrifier. Alors…
— Alors quoi ?
— Alors j'ai tenté une invocation décrite dans le livre. Yog-Sothoth est le dieu des sorciers et celui des magiciens. J'ai passé un pacte avec lui afin que tu sois sauvé.

Sauvé… Oui, je l'étais. Mais pour combien de temps, et à quel prix ?
Nous le saurions bientôt…