Introduction

« C’était un brave, personne ne l’était plus que lui ; mais c’était un fou ; il est mort sans emporter l’estime de personne. »
Napoléon I, à propos du maréchal Ney.

Il y a l’Histoire, et il y a la légende… Mais ce qui apparaît comme étant l’Histoire aux yeux du grand public n’est souvent qu’une légende nationale, écrite par les vainqueurs d’une époque et utilisée plus ou moins subtilement en fonction des besoins, des caprices et des envies des pouvoirs politiques qui se succèdent.

Au fil des siècles, Michel Ney, maréchal de France, duc d’Elchingen, prince de la Moskowa, fut le plus aimé des maréchaux d’empire, et le plus décrié. Héros de multiples batailles, sauveur des restes de la grande armée en Russie, on l’accusa pourtant d’être la cause de la défaite de Napoléon à Waterloo. Traître pour les royalistes, saint pour ses soldats, fou pour l’exilé de Sainte-Hélène, tous ceux qui le dépeignirent s’accordent pourtant à rester admiratifs devant la manière dont il mourut.

Regardant bien en face le peloton d’exécution, il frappa sa poitrine en criant : « Soldats, droit au cœur ! C’est le cœur d’un brave ! » Les coups de feu retentirent, et il tomba.
Son corps fut déposé dans un cercueil déjà prêt, et enterré au cimetière du Père Lachaise, où désormais chaque Français peut aller se recueillir sur sa tombe.

Cela, c’est l’Histoire… à moins qu’il ne s’agisse de la légende nationale… à moins que la réalité soit tout à fait différente… À moins que…

J’ignore si les faits relatés dans l’histoire qui va suivre sont exacts. Ce que je sais, c’est que les documents sur lesquels je me suis fondé pour la raconter existent réellement. Ensuite, le lecteur choisira sa vérité.

À chacun la sienne.


Waterloo

— Peggy, apportez-moi le dossier Peter Stuart Ney, s’il vous plaît.
— Bien, Monsieur Pinkerton. Il est prêt depuis hier soir. J’ai classé tous les documents.
— Merci, Peggy ; vous êtes l’assistante la plus efficace que j’ai jamais eue.
— Vous allez rédiger vos conclusions aujourd’hui ?
— Je devrais…
— Alors, quel est votre avis ?
— Vous avez tout lu ?
— Oui, Monsieur Pinkerton.
— Et qu’en pensez-vous ?
— Il y a tant de faits qui corroborent… J’ai bien envie d’y croire.
— Croire ? C’est bon pour les baptistes, ça ! Mais notre travail, c’est de rechercher les preuves.
— Disons qu’il y a là un faisceau de présomptions que l’on pourrait juger… assez fort.
— Oui, Peggy : beaucoup de présomptions, mais pas de preuves formelles.
— Comment les trouver, tant d’années après et en étant si loin des lieux ?
— Je vais relire tout cela. Pièce par pièce. Et réfléchir…

La secrétaire déposa trois énormes chemises pleines de documents sur le bureau du détective privé à la réputation légendaire. Allan Pinkerton se lissa la barbe un instant, en proie à une douce rêverie. Oui, tous les documents en sa possession allaient dans le même sens : l’homme dont on parlait était sans doute celui qu’il prétendait être. Mais alors, que de bouleversements cela allait créer ! Que d’oppositions allait-on rencontrer dans l’établissement de cette vérité (s’il s’agissait bien de la vérité) !

Il ne s’agissait pas là d’une simple affaire de meurtre ou de vol de diligence : il s’agissait ni plus ni moins de remettre en cause une partie de l’Histoire d’un pays, de grandir les actes d’un homme et de le faire entrer dans la légende, aux dépens de la parole du gouvernement français et de celle d’un empereur que tous – y compris bon nombre de ses ennemis d’hier – considéraient comme l’un des plus grands génies de tous les temps, l’égal de César et d’Alexandre le Grand. La tâche n’était pas simple ; il était hors de question de prendre le risque de se tromper.

Allan Pinkerton ouvrit la première chemise…


Notre histoire commence étrangement le 15 novembre 1846, dans le comté de Rowan, quelque part en Caroline du Nord. Peter Stuart Ney, vieux professeur à la retraite, se meurt dans la maison de son ami Osborne Foard. Alors que ce dernier se tient à son chevet, le moribond lui fait signe de s’approcher et de se pencher vers lui afin qu’il puisse lui confier quelque chose avant de partir dans l’au-delà. Foard se penche, et l’entend murmurer ces mots : « I will not die with a lie on my lips: by all that is holy, I’m Marshall Ney of France. » (Je ne veux pas mourir avec un mensonge sur mes lèvres : par ce qu’il y a de plus sacré, je suis Ney, maréchal de France.)

Stupéfaction ! Dans cette petite bourgade, beaucoup ignorent qui est le maréchal Ney et les exploits qu’il a accomplis. Mais rapidement quelques liens sont mis en évidence : Peter Stuart Ney, recruté comme professeur au collège de Davidson, semblait bel et bien débarquer de nulle part. Aimable, chaleureux, toujours prêt à plaisanter, le géant roux restait obstinément élusif quant à son passé, aimant à déclarer « L’obscurité est ma gloire… », ce que bon nombre d’habitants avaient mis sur le compte de son appartenance à la franc-maçonnerie, qu’il ne cachait pas.

Oui, Peter Stuart Ney avait tout du soldat. Une force de la nature, une habileté au sabre peu répandue dans le milieu universitaire, et une manière de monter à cheval qui ébahissait bon nombre de femmes. Mais au-delà de tout ça, il était véritablement instruit et cultivé. Hormis l’histoire militaire et ses connaissances parfaites des batailles qui avaient mis l’Europe à feu et à sang jusqu’en 1815, il parlait le grec, le latin, et jouait merveilleusement de la flûte.

Ses amis se souvinrent également de cette façon particulière qu’il avait de cacher les quelques lettres qui lui parvenaient de France. Et également du malaise qui un jour s’était emparé de lui à la lecture de l’une d’entre elles. Il avait soudainement défailli et était tombé lourdement sur le sol. À son réveil, il avait déclaré avec des larmes dans les yeux : « Napoléon est mort… Je ne retournerai jamais en France. »

À partir de ce jour, son comportement avait changé. Il s’était mis à boire plus, et plus souvent. Au point d’être tombé fin saoul sur une route enneigée un soir en rentrant chez lui et de ne devoir la vie qu’au plus grand des hasards, un fermier passant par là l’ayant ramassé et couché dans son chariot malgré ses protestations : « Est-ce ainsi… que l’on traite… le duc d’Elchingen ? Soldat… me ferez huit jours, nom de Dieu ! » Tout le monde ignorait qui était le duc d’Elchingen, et ces propos émanaient d’un alcoolique : personne ne se pencha vraiment sur cette question.

Bref, quelques mois après, Rowan en pleine effervescence souhaitait ériger une statue en l’honneur du maréchal Ney. On semblait se monter la tête avec tous les indices que l’on pouvait trouver. Peter était le nom américanisé du père de Michel Ney ; Stuart faisait référence aux origines écossaises de sa mère. Mais tout cela était encore trop peu pour le maire de la ville qui tentait malgré tout de garder la tête froide, et qui demanda à l’agence Pinkerton d’enquêter sur cette étrange affaire.


Allan Pinkerton se replongea alors dans les récits des témoins du premier acte de cette histoire : la bataille de Waterloo.

Dans ses mémoires, l’empereur n’était pas tendre avec le « Brave des braves », mais Pinkerton ne s’en laissait pas conter. Las Cases, entièrement dévoué à l’exilé de Sainte-Hélène, se contentait de reprendre les propos de l’empereur qui accusait ses hommes afin de justifier sa défaite. Ainsi Ney était-il devenu responsable de la destruction de la cavalerie et le premier artisan de la déroute de Waterloo à cause de ses charges de cavalerie intempestives… C’était trop simple ; et cela ne résistait pas à la réalité des faits.

Le premier, Ney n’aurait jamais dû être à la tête d’un si grand corps d’armée. C’était un remarquable tacticien, un formidable meneur d’hommes ; mais là étaient ses limites, et il le savait. Cette tâche aurait dû être confiée au maréchal Davout, que Napoléon avait laissé à Paris afin de surveiller Fouché, en qui il n’avait plus confiance.

Le second, l’empereur était malade le jour de la bataille, et il allait dormir alors que Ney s’efforçait de gagner pour lui cette bataille décisive.

Le troisième – le pire sans doute, qui accablait Napoléon – c’est qu’à 18 h 30, la ferme fortifiée de la Haie Sainte était prise : Ney avait réussi son pari. Il avait installé des pièces d’artillerie en direction de Wellington dont l’armée était en déroute. La victoire était là, à portée de main. Il suffisait d’un renfort d’infanterie que le prince de la Moskowa demanda à son maître qui répondit, agacé : « Des renforts ? Mais où veut-il donc que j’en trouve ! » Or, il restait la garde impériale : son engagement immédiat aurait mis Wellington à genoux. Mais Napoléon préféra attendre l’arrivée de Grouchy… Il eut Blücher, une heure après. C’est alors qu’il envoya les renforts demandés par Ney. Trop tard ; beaucoup trop tard : tout était perdu. L’Histoire, comme on dit, ne repasse pas les plats.

Après la déroute, on accusa Ney d’avoir failli. L’empereur, ses fidèles, et les journaux aux ordres du pouvoir cherchaient un coupable. Et Michel Ney, qui avait tant fait pour la France, ne put l’accepter. Le voici écrivant à Fouché, ministre de la Police, qui était et restera son ami jusqu’au bout.

Allan Pinkerton s’était procuré une copie de la lettre. Il la déplia lentement et la lut, pour la centième fois peut-être…

À S. Exc. M. le Duc d’Otrante.

Monsieur le Duc,

Les bruits les plus diffamants et les plus mensongers se répandent depuis quelques jours dans le public sur la conduite que j’ai tenue dans cette courte et malheureuse campagne : les journaux les répètent et semblent accréditer la plus odieuse calomnie. Après avoir combattu pendant 25 ans et versé mon sang pour la gloire et l’indépendance de ma patrie, c’est moi que l’on ose accuser de trahison, c’est moi que l’on signale au peuple – à l’armée, même – comme l’auteur du désastre qu’elle vient d’essuyer !

Forcé de rompre le silence – car s’il est toujours pénible de parler de soi, c’est surtout lorsque l’on a à repousser la calomnie – je m’adresse à vous, Monsieur le Duc, comme président du gouvernement provisoire, pour vous tracer un exposé fidèle de ce dont j’ai été témoin.

[…]

Le 18, la bataille commença vers une heure ; et quoique Le Bulletin qui en donne le récit ne fasse aucune mention de moi, je n’ai pas besoin d’affirmer que j’y étais présent.

M. le lieutenant général Drouot a déjà parlé de cette bataille à la Chambre des Pairs ; sa narration est exacte, à l’exception toutefois de quelques faits importants qu’il a tus ou qu’il a ignorés, et que je dois faire connaître. Vers sept heures du soir, après le plus affreux carnage que j’aie jamais vu, le général de La Bédoyère vint me dire, de la part de l’empereur, que M. le maréchal Grouchy arrivait à notre droite, et attaquait la gauche des Anglais et des Prussiens réunis ; cet officier général, en parcourant la ligne, répandit cette nouvelle parmi les soldats, dont le courage et le dévouement étaient toujours les mêmes, et qui en donnèrent de nouvelles preuves en ce moment, malgré la fatigue dont ils étaient exténués. Cependant, quel fut mon étonnement – je dois dire mon indignation – quand j’appris, quelques instants après, que non seulement M. le maréchal Grouchy n’était pas arrivé à notre appui comme on venait de l’assurer à toute l’armée, mais que quarante à cinquante mille Prussiens attaquaient notre extrême droite et la forçaient à se replier ! Soit que l’empereur se fût trompé sur le moment où M. le maréchal Grouchy pouvait le soutenir, soit que la marche de ce maréchal eût été plus retardée qu’on ne l’avait présumé par les efforts de l’ennemi, le fait est qu’au moment où l’on nous annonçait son arrivée, il n’était encore que vers Wavre, sur la Dyle : c’était pour nous comme s’il se fût trouvé à cent lieues de notre champ de bataille.

Peu de temps après, je vis arriver quatre régiments de la moyenne garde, conduits par l’empereur en personne qui voulait, avec ces troupes, renouveler l’attaque et enfoncer le centre de l’ennemi ; il m’ordonna de marcher à leur tête avec le général Friant : généraux, officiers, soldats, tous montrèrent la plus grande intrépidité ; mais ce corps de troupe était trop faible pour pouvoir résister longtemps aux forces que l’ennemi lui opposait, et il fallut bientôt renoncer à l’espoir que cette attaque avait donné pendant quelques instants. Le général Friant a été frappé d’une balle à côté de moi ; moi-même, j’ai eu mon cheval tué, et j’ai été renversé sous lui. Les braves qui reviendront de cette terrible affaire me rendront, j’espère, la justice de dire qu’ils m’ont vu à pied, l’épée à la main, pendant toute la soirée, et que je n’ai quitté cette scène de carnage que l’un des derniers, et au moment où la retraite a été forcée.

Cependant, les Prussiens continuaient leur mouvement offensif, et notre droite pliait sensiblement ; les Anglais marchèrent à leur tour en avant. Il nous restait encore quatre carrés de la vieille garde, placés avantageusement pour protéger la retraite ; ces braves grenadiers, l’élite de l’armée, forcés de se replier successivement, n’ont cédé le terrain que pied à pied, jusqu’à ce qu’enfin, accablés par le nombre, ils ont été presque entièrement détruits. Dès lors, le mouvement rétrograde fut prononcé, et l’armée ne forma plus qu’une colonne confuse ; il n’y a cependant jamais eu de déroute, ni de cris « Sauve qui peut », ainsi qu’on en a osé calomnier l’armée dans Le Bulletin. Pour moi, constamment à l’arrière-garde que je suivis à pied, ayant eu tous mes chevaux tués, exténué de fatigue, couvert de contusions et ne me sentant plus la force de marcher, je dois la vie à un caporal de la garde qui me soutint dans ma marche et ne m’abandonna point pendant cette retraite. Vers onze heures du soir, je trouvai le lieutenant général Lefebvre-Desnouettes ; et l’un de ses officiers, le major Schmidt, eut la générosité de me donner le seul cheval qui lui restât. C’est ainsi que j’arrivai à Marchienne-au-Pont à quatre heures du matin, seul, sans officiers, ignorant ce qu’était devenu l’empereur que, quelque temps avant la fin de la bataille, j’avais entièrement perdu de vue, et que je pouvais croire pris ou tué.

Le général Pamphile Lacroix, chef de l’état-major du deuxième corps, que je trouvai dans cette ville, m’ayant dit que l’empereur était à Charleroi, je dus supposer que S.M. allait se mettre à la tête du corps de M. le maréchal Grouchy pour couvrir la Sambre et faciliter aux troupes les moyens de se rallier vers Avesnes, et, dans cette persuasion, je me rendis à Beaumont ; mais des partis de cavalerie nous suivant de très près et ayant déjà intercepté les routes de Maubeuge et de Philippeville, je reconnus qu’il était de toute impossibilité d’arrêter un seul soldat sur ce point et de s’opposer aux progrès d’un ennemi victorieux. Je continuai ma marche sur Avesnes, où je ne pus obtenir aucun renseignement sur ce qu’était devenu l’empereur.

Dans cet état de choses, n’ayant de nouvelles ni de S.M., ni du major général, le désordre croissant à chaque instant et, à l’exception des débris de quelques régiments de la garde et de la ligne, chacun s’en allant de son côté, je pris la détermination de me rendre sur-le-champ à Paris, par Saint-Quentin, pour faire connaître le plus promptement possible au ministre de la Guerre la véritable situation des affaires afin qu’il pût au moins envoyer au-devant de l’armée quelques troupes nouvelles et prendre rapidement les mesures que nécessitaient les circonstances. À mon arrivée au Bourget, à trois lieues de Paris, j’appris que l’empereur y avait passé le matin à neuf heures.

Voilà, Monsieur le Duc, le récit exact de cette funeste campagne.

Maintenant, je le demande à ceux qui ont survécu de cette belle et nombreuse armée : de quelle manière pourrait-on m’accuser du désordre dont elle vient d’être victime, et dont nos fastes militaires n’offrent point d’exemple ? J’ai, dit-on, trahi la patrie, moi qui, pour la servir, ai toujours montré un zèle que peut-être j’ai poussé trop loin et qui a pu m’égarer ; mais cette calomnie n’est et ne peut être appuyée d’aucun fait, d’aucune circonstance, d’aucune présomption. D’où peuvent cependant provenir ces bruits odieux qui se sont répandus tout à coup avec une effrayante rapidité ? Si, dans les recherches que je pourrais faire à cet égard, je ne craignais presqu’autant de découvrir que d’ignorer la vérité, je dirais que tout me porte à croire que j’ai été indignement trompé, et qu’on cherche à envelopper du voile de la trahison les fautes et les extravagances de cette campagne, fautes qu’on s’est bien gardé d’avancer dans les Bulletins qui ont paru, et contre lesquelles je me suis inutilement élevé avec cet accent de la vérité que je viens encore de faire entendre dans la Chambre des Pairs.

J’attends de la justice de V. Exc., et de son obligeance pour moi, qu’elle voudra bien faire inscrire cette lettre dans les journaux, et lui donner la plus grande publicité.

Je renouvelle à V. Exc., etc.

Le maréchal, prince de la Moskowa,
Signé : Ney

Paris, le 26 juin 1815

Fin du premier acte…
Allan Pinkerton bourra sa pipe et se versa son troisième café du matin. La journée allait être longue, très longue ; mais il devait se prononcer sur cette affaire pour le lendemain au plus tard. Et il n’avait relu pour l’instant que quelques documents. Beaucoup restait à faire.