Chapitre 1

J'étais là de mon plein gré, soi-disant. En tout cas, je faisais tout comme. Selon notre conseiller conjugal, c'était ma dernière chance d'éviter le divorce, ma dernière cartouche pour récupérer Nathalie. Malgré les apparences, ma femme, je l'aime. Je ne veux pas la perdre. Simplement voilà, j'ai un peu déconné…

Faut dire que nous les mecs, on est programmés pour être polygames. C'est pas notre faute si on est victimes de cette saloperie d'atavisme qui nous oblige à foutre tout ce qui porte jupette. Non, j'invente rien. C'est prouvé génétiquement. Disséminer notre sperme dans un maximum d'utérus, engrosser des nanas à tout-va, ça reste la meilleure façon de perpétuer notre patrimoine, et au final d'assurer la survie de l'espèce. Bon, avec la maîtrise de la contraception, on sait bien qu'on l'atteindra plus, notre but – répandre des bâtards un peu partout sur terre – mais que je sache, le plus court chemin vers l'utérus passe toujours par le vagin, non ? C'est la nature humaine, on n'y peut rien. Mais essayez de lui faire comprendre ça, à Nathalie !

Certes, on n'est plus à l'époque des mammouths. On ne risque plus de se faire éventrer par un tigre à dents de sabre en allant chercher sa bectance chez Monoprix. On peut même distiller notre semence tranquille, après le journal de 20 heures, sans craindre que bobonne se fasse capturer par une tribu cannibale ou que l'appart' soit mis à sac par monsieur Boudu, du troisième. N'empêche qu'il est toujours là, notre cerveau reptilien, primitif, vicelard, dix fois plus rapide que ce putain de néocortex. Cela dit, lui non plus n'est pas le dernier à vous glisser des idées salaces sous le crâne…

Et pour tout arranger, le sexe est présent partout dans nos sociétés, planqué jusque dans les pubs télé et les magazines féminins. Et surtout, surtout, en embuscade sur le net. Un clic malheureux, et hop ! Vous voilà propulsé dans la grande vitrine à illusions, le mégadistributeur de fantasmes. Une fois accro, c'est l'escalade, les liaisons dangereuses, le libertinage à tout crin et parfois à tout prix, la déchéance.

En tout cas, moi, c'est comme ça que je suis tombé dedans. C'est vachement pernicieux, ce machin-là ; j'ai commencé tranquille, par de simples images de fesses, et j'ai fini par tromper ma femme sur des sites spécialisés, avec des filles qui ne demandaient que ça, de vraies folles du cul. Je voulais goûter à tout, connaître toutes les jouissances. On m'a diagnostiqué porno-dépendant, hypersexuel compulsif, et que sais-je encore… J'ai bien essayé de décrocher, mais j'y suis retourné à chaque fois. Et chaque fois, c'était pareil : j'étais trop faible pour repousser la tentation.

Alors me voici, comme un con, achevant ma cure au centre de la dernière chance, « une retraite particulière » comme ils disent, qui doit m'aider à faire le point sur moi-même, à maîtriser mes désirs hypertrophiés, à me libérer de ma libido maladive – le tout pour six mille euros les quatre semaines. Eh oui, quand même ! Sans compter que ça m'a bouffé mes RTT et la moitié de mes congés…

Je le revois encore, le thérapeute de ma femme, Jean-Bernard de Montbrison, cet abruti avec son visage de fouine et ses manières sucrées. Voilà ce qu'il lui avait dit, à ma Nathalie, en lui tenant la main d'un air faussement contrit :

— Je sais, vous n'arrivez plus à faire confiance à votre mari. Il vous a blessée, menti, trahi, n'hésitant pas à sacrifier votre vie de couple au profit de ses pulsions. Avec tout ce qu'il vous a fait subir, c'est normal que vous lui en vouliez, je vous assure !

Mon épouse l'écoutait religieusement, les fesses posées sur le rebord du fauteuil, les yeux perdus dans ceux du toubib. L'autre a poursuivi son show, la voix vibrante, quasiment la larme à l'œil :

— Mais au fond de vous-même, vous n'avez qu'un seul désir : que tout redevienne comme avant. Retrouver en Patrick l'homme que vous avez connu, amoureux et attentionné. Vous souhaitez un miracle sans oser l'espérer, n'est-ce pas ? Eh bien, j'ai une bonne nouvelle : ce miracle est peut-être possible.

Et c'est là qu'il lui avait glissé sa plaquette merdeuse sur le centre « New Life », dans les Pyrénées-Orientales. Ils se sont penchés sur la brochure, pratiquement joue contre joue, sans se préoccuper de ce que j'en pensais. Il avait passé le bras autour de ses épaules pour la réconforter. C'est qu'il se la jouait paternel, ce con ! Mais moi, il ne me trompait pas, avec ses airs de faux-cul. Malgré sa barbe grisonnante et son look de médecin de famille, fallait voir les regards qu'il lui lançait à ma femme, ce vieux gnou ! Il aurait bien profité de sa détresse pour lui filer un bon coup de goupillon…

Quelque part, je le comprenais. Nathalie est du genre agréable à regarder, sans compter qu'elle devait bien avoir vingt ans de moins que lui. Une très belle nana, féminine, brune, élancée, avec tout ce qu'il faut pour remplir les mains d'un honnête homme. C'est à se demander ce qui m'était passé par la tête pour en arriver là !

Je ne suis pas qu'une bite sur pattes ; j'ai aussi un cœur. Et même des regrets. C'est pour ça que j'ai accepté de tenter l'expérience, le plus honnêtement possible, en dépit de ma méfiance envers ce type. Et aussi pour prouver à ma femme que j'étais en mesure de changer…


Je me rappelle mon arrivée chez « New Life » comme si c'était hier. Quelle idée d'aller foutre ce stage au sommet d'une montagne ! J'ai bien dû redemander trois fois mon chemin avant de trouver la route qui menait à ce vieux mas perdu entre Font-Romeu et Andorre. Du coup, j'y suis arrivé à la nuit tombante, sans même prendre le temps de m'arrêter pour manger un morceau.

À ma descente de voiture, un couple est venu m'accueillir. Malgré le froid, ils étaient tous deux vêtus d'une sorte de toge romaine, une tunique claire attachée à l'épaule par des cordelettes. Ils portaient des espadrilles catalanes, avec de longues ficelles noires lacées sur les mollets. Et ils semblaient très jeunes.

— Patrick Hibanez ? m'a demandé le type, à peine un gamin malgré sa touffe de poils au menton.
— Oui…
— Enchanté. Nous sommes Luc et Deborah. On t'attendait un peu plus tôt ; tu t'es perdu en chemin ?

J'ai eu envie de répondre « Ben non, Ducon : je suis allé ramasser des cèpes dans la forêt, histoire de flâner un peu avant de m'enterrer dans votre trou à rat ! », mais au lieu de ça je me suis entendu dire :

— Légèrement. Je n'ai peut-être pas compris toutes les indications de la brochure…
— C'est pas très grave. Par contre, j'espère que tu as dîné en route : ici, le repas se prend en commun, et j'ai bien peur qu'on ait passé l'heure.

Là, j'ai failli m'énerver. Six mille euros et même pas un casse-dalle ? Y avait de l'abus au pays de Mickey !

— En fait, non ; je n'ai rien pris depuis ce matin, ai-je répondu. Il vous reste peut-être un bout de pâté et une miche ?

En parlant de miches, la poulette qui accompagnait le jeune en avait de sacrément belles. Sous le drap de lit qui lui couvrait le buste, c'était rond et ça semblait plutôt ferme. Les gentilles organisatrices avaient un look sympa, dans le coin ; c'était déjà ça ! Quant au type, il m'a regardé d'un air surpris, ne sachant pas trop si je me fichais de sa gueule ou pas.

— Deborah va te trouver de quoi faire une petite collation… Mais d'abord, il y a la remise des diplômes du groupe précédent. En tant que nouveau, tu es tenu d'y assister.

J'ai donc suivi le couple dans une cour pavée où des gens déguisés en chanoines traînaient de-ci de-là. Il leur manquait plus que la tonsure ! Leur truc, ça commençait à ressembler méchamment à une secte… Bon Dieu, mais qu'est-ce que je foutais là ?

Un peu à l'écart, il y avait une petite troupe en civil, cinq hommes et deux femmes. Certains d'entre eux tiraient sur leur clope avec nervosité. Tous faisaient la gueule, apparemment aussi désolés que moi d'être là, à se les cailler. Ce devait être les « nouveaux »… Le groupe des « anciens » aurait été ravi de se casser d'ici !

Luc a fait les présentations. Attention : ici, tutoiement obligatoire !

— Alors voici Marianne, Anne-Sophie, Ludovic, Sébastien, Alexandre, Pierre et Christian.

Pour tout le monde, j'étais « Patrick ». Je n'ai pas fait l'effort de retenir les prénoms, sauf pour les filles. Ça viendrait plus tard. Les autres ayant déjà fait plus ou moins connaissance, j'ai tapé l'incruste avec les deux nanas. Physiquement, elles n'étaient pas trop mal.

Notre petit groupe s'est alors avancé à l'intérieur du mas, à la suite de Luc. Nous nous sommes retrouvés dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec au plafond des poutres noires de suie. En dehors de deux longues tables et de quelques bancs, la déco était réduite au strict nécessaire. Chez New Life, ils faisaient dans le rustique minimaliste…

D'autres gens sont entrés, détendus et très souriants. Ceux-là même que j'avais vus dans la cour, vêtus de leurs longues toges grises. Les futurs « diplômés », probablement. Diplômés en quoi ? En sex-contrôle ? Recordmen d'abstinence ? On s'est poussés au fond de la salle pour leur faire de la place. Il y a eu des murmures dans notre groupe, des petits rires crispés. On les enviait de repartir vers le monde civilisé, de rejoindre leurs familles. Confusément, on savait tous qu'on allait en chier…

La porte s'est ouverte à nouveau et Gandalf le Blanc est arrivé dans son chiton immaculé (en réalité, un post-soixante-huitard décomplexé répondant au doux nom de Rémy Espérendieu). Il n'avait pas sa grande canne noueuse, mais une barbe presque aussi longue que l'original. Le silence s'est imposé aussitôt.
Le grand mage a commencé par s'adresser à nous, les nouveaux :

— Bienvenue, chers amis qui nous rejoignez pour une retraite que j'espère salutaire. Soyez rassurés, je ne vais pas faire de longs discours ; je sais combien ça peut être barbant…

Un frémissement ému a parcouru la foule, assorti de quelques dénégations respectueuses. Pour tout le monde, ce type semblait être au minimum le Messie.

— Vous êtes ici pour abandonner vos habitudes destructrices. La cure que vous allez entamer est celle de l'espoir, l'espoir de redonner un sens à votre vie. Une nouvelle vie !

Et les autres déguisés de scander « New Life ! New Life… » Nous, les nouveaux, on s'est regardés, franchement décontenancés. On était là pour quelques petits problèmes d'addiction, pas pour se faire lobotomiser !

— Mais cela exigera des efforts ; ce n'est ni spontané ni facile. Aucun changement en profondeur, en particulier celui-ci, ne peut se faire sans une totale implication de votre part. Sachez que l'apaisement et la sobriété ne peuvent venir que d'un véritable travail sur vous-mêmes. En tant qu'encadrants, notre rôle se bornera à vous guider sur le chemin qui est le vôtre.

Un peu facile, sur ce coup-là ! Le vieux se dégageait de toute responsabilité. En gros, pas d'obligation de résultat de la part de New Life.

Perdu dans mes pensées, je n'ai pas écouté la suite de son discours. J'ai soudain vu mes compagnons se diriger vers nos bagages, puis commencer à défaire leurs affaires, là, devant tout le monde.

— J'ai loupé un truc ou quoi ? Qu'est-ce qu'il a dit, le vieux blaireau ?
— Faut se débarrasser de tout ce qui est sexuel, m'a soufflé ma voisine.
— Hein ? C'est quoi, ce binz ?

Pas le temps d'épiloguer. Je n'avais pas encore repéré ma valisette que la petite blonde à côté de moi retirait de son sac un large gode noir. Après l'avoir balancé au milieu de la table sur un tas déjà conséquent de revues porno, elle a sorti un tube de lubrifiant – modèle familial – et deux paquets de préservatifs à la fraise. De mon côté, j'ai ajouté à ce monceau d'infamies le supplément trimestriel de Furax ainsi qu'une poignée de Allô Salopes. Merde ! Avec quoi j'allais me masturber, maintenant ?

Mais c'était pas suffisant… Un déluge de portables s'est soudain déversé sur la toile cirée. Les portables aussi ? Là, j'étais vraiment à poil. J'avais presque envie de chialer.

— Attendez ! Faut que je passe un coup de fil à ma femme ! Je l'ai pas encore prévenue de mon arrivée…
— Tu l'appelleras demain, m'a rassuré Luc, une main apaisante sur mon épaule. Il y a une cabine dans le hall.

C'est sûr que comme ça, ça n'allait pas être facile-facile de se branler au téléphone avec Brigitte ou Laetitia…

— Très bien, a repris le maître de cérémonie. Je vais vous demander de vous dévêtir à présent, afin de passer la tenue qui sera la vôtre tout au long du stage.

Aussi sec, mes compagnons se sont mis à retirer leurs fringues. Quelle bande de couilles molles ! Quant à moi, je suis resté bras croisés, refusant de me laisser faire. S'avisant de mon refus, le gourou s'est avancé vers moi.

— Eh bien, Patrick, te déshabiller te poserait-il problème ?

J'ai été surpris qu'il connaisse mon prénom. Finalement, Gandalf avait un tout petit peu bossé : il avait fait l'effort de jeter un œil à nos fiches avant son speech.

— J'ai rien contre le fait de me foutre à poil, mais je vois pas en quoi ça cadre avec les objectifs du stage.
— Au contraire, Patrick ; c'est très symbolique. En même temps que tes vêtements, tu commences à te dépouiller de tes réflexes vis-à-vis de la nudité d'autrui… Mais si, tu verras, ça s'apprend !

J'ai scruté mes compagnons de misère, cherchant un soutien, une approbation. Rien à espérer de leur côté : ils grelottaient en slip autour de moi, dansant d'un pied sur l'autre en attendant qu'on leur apporte la fameuse livrée du séminariste, la tunique unisexe et les espadrilles en paille compressée.

J'ai alors laissé traîner mes yeux sur Marianne, l'amatrice de sextoys. L'occasion de vérifier qu'elle était bien blonde de partout, avant qu'on ne l'empaquette dans une robe de bure… La jeune femme portait une sorte de cache-sexe arachnéen, guère plus qu'une ficelle autour de la taille. Quand j'ai aperçu son mont de Vénus glabre et la conque parfaitement lisse de sa vulve, je n'ai pas pu m'empêcher de triquer. À travers le tissu fantôme, on distinguait même le capuchon proéminent de son clito, orné d'un piercing en forme d'alliance. Un tatouage très suggestif décorait son aine nerveuse, tandis que le bout de ses seins était percé de deux anneaux d'argent. L'image même de la nymphomane dans toute sa splendeur.

Qui était-elle ? Une libertine repentie, une soumise révoltée ? Je n'ai pas eu le temps de m'interroger plus avant. Ça remuait pas mal du côté des futurs diplômés : en un rien de temps, l'un des mecs s'est débarrassé de sa défroque sous laquelle il était nu et en pleine érection. Puis, les yeux fous, il s'est rué vers Marianne avec l'intention évidente de la pistonner sans autre forme de procès.

Statufiés par cette explosion de violence, nous n'avons même pas pensé à faire un rempart de nos corps à la pauvre blonde, complètement terrifiée. Juste avant que le forcené ne la choppe, deux mecs se sont subitement matérialisés à ses côtés. Musclés, le visage impassible, la coupe en brosse, ils l'ont aussitôt plaqué au sol avec une clé au bras qui devait faire drôlement mal. La bave aux lèvres, le mec couinait pour qu'on le lâche. J'osais plus regarder, m'attendant d'une seconde à l'autre au claquement sec d'une épaule qui se déboîte ou d'un os qui pète. Sans qu'un seul mot ne fût échangé, ils l'ont relevé et poussé hors de la pièce.

— Bon… Eh bien, passons sans plus attendre à la remise des diplômes, a toussoté Gandalf, visiblement émotionné.

À mon avis, le mec qu'on venait de sortir risquait de ne pas avoir le sien… Ça devait être sévère comme cure, quand même, pour en arriver là !

Finalement, nous avons tous passé l'informe tenue marron du stagiaire – belle couleur de merde ! – avant de nous retrouver autour d'une table dressée pour un apéro sommaire. Sans alcool, s'il vous plaît ! Affamé comme je l'étais, je me suis enfilé des tranches de saucisson sec tout en écoutant les conversations autour de moi, trop occupé à mâcher pour participer.
C'est en général là que les gens se lâchent, que les confidences les plus croustillantes se transmettent.

— Vous avez vraiment fait ceinture pendant vingt-huit jours ? a demandé Anne-Sophie, la brune du groupe.
— Ben ouais, lui a répondu une rouquine sur laquelle j'aurais bien craché. C'est un peu le but quand on vient ici, non ?
— Vous verrez, c'est pas si dur que ça, a tempéré un petit gros en vidant son Coca light. La première semaine, c'est la plus difficile. Un cap à passer, comme dans une cure d'amaigrissement… Mais après, qu'est-ce qu'on se sent bien !
— Ouais, t'as raison ! s'est marrée la rousse. En tout cas, moi, il a fallu que je me branle tout le long pour supporter.
— On a le droit de se masturber ? s'est étonnée Marianne.
— Faut bien des dérivatifs, sinon on deviendrait dingues !
— Comme l'autre malade qui a voulu me sauter dessus ?
— Lui, c'est un cas à part. Une expérimentation du ministère de la Justice. Ils cherchent toujours un moyen d'amender les violeurs multirécidivistes…

« Merde ! Pourvu que dans mon groupe il n'y ait pas ce genre de tarés ! »


La méthode proposée par Gandalf et ses sbires s'appuyait sur quelques règles simples, dont l'abstinence volontaire et la restriction des contacts avec l'extérieur. Elle impliquait également trois conditions préalables ; tout ça était expliqué en long et en large dans le manuel du parfait disciple qu'on nous avait distribué après le départ du groupe précédent et demandé d'apprendre par cœur :

  • 1er préalable : chaque participant est réputé s'être inscrit à ce stage de son plein gré. Ça partait mal : j'aurais jamais foutu les pieds ici s'il y avait eu un autre moyen de ramener ma femme à la maison.
  • 2e préalable : chaque participant admet qu'il n'a plus aucun contrôle sur ses addictions sexuelles et que sa vie est devenue ingérable. Ben, disons que si Nathalie était moins suspicieuse, j'y serais peut-être mieux arrivé, à gérer ma double (voire triple) vie…
  • 3e préalable : l'objectif primordial de chaque participant est de retrouver le contrôle de sa vie. Tu m'étonnes ! Et aussi celui de ma femme, par la même occasion.

Du côté des règles, ça reprenait grosso modo les interdictions classiques d'une cure de désintoxication :

  • Durant quatre semaines, ne pas quitter sans autorisation le périmètre du lieu de stage (fastoche, on avait laissé nos clefs de bagnole à Gandalf et il n'y avait pas un bled à 20 km à la ronde).
  • Respect du « couvre-feu technologique » (pas de portables, d'accès internet, ni même de pigeons voyageurs).
  • Sobriété absolue (aucune incitation à la débauche, ni encouragement, ni participation à aucun acte sexuel, y compris avec des personnes consentantes).
  • Obéissance : suivre sans discussion les directives et recommandations des encadrants, en qui le stagiaire a toute confiance pour le guider vers le but qu'il s'est lui-même assigné. (Aïe ! Là, il y avait au moins deux ou trois affirmations dont on pouvait sérieusement douter…).
  • Tout manquement peut se solder par l'exclusion immédiate et définitive, sans que le centre New Life soit tenu de rembourser le moindre centime.

En clair, l'instauration d'une belle dictature… Une discipline militaire s'est d'ailleurs rapidement imposée au centre, contribuant à la ritualisation immuable de nos journées.

On dormait chacun dans notre petite piaule dénudée (le style ambiant chez New Life, assez monacal comme je l'ai déjà dit), les mecs dans l'aile nord, les nanas dans l'aile ouest, plus petite. Le lever avait lieu vers 6 heures du mat' – le bordel monstre, en début de stage ! – puis on était invités à venir prendre notre petit-déj' dans la salle commune, vêtus de nos robes de bure (le premier jour, je m'étais marré comme un bossu : on aurait dit une bande de séminaristes autour d'un Chaussée aux Moines !).

Bien que copieuse, la nourriture n'était pas top : thé et café à profusion, pain noir et beurre salé. On avait droit également à notre dose de « compléments alimentaires », des petites pilules censées nous aider à gérer le manque (anxiolytiques, antidépresseurs, et probablement antibandaisons). Ensuite on nous dirigeait vers les douches collectives (unisexes, malheureusement), où on nous laissait une demi-heure pour nous récurer.

Vers 7 h 30, on assistait à notre premier « groupe de parole », assis tous en cercle autour de Gandalf. En gros, une psychothérapie collective où l'on devait se flageller pendant des plombes sur ce qui nous avait conduits au culte du « toujours plus ». Et il y avait une séance de ce genre tous les matins ! Je ne vais pas vous infliger les détails, mais c'est sûr qu'on ne se sentait pas très fiers de nos embrouilles de couples, de nos relations tordues et des exploits commis dans nos boîtes respectives…

Marianne, par exemple, nous a avoué avoir fait le tour de tous les cadres de sa société avant de se faire surprendre sous un bureau. Dommage pour elle, le patron de la boîte, c'était son mari ; et forcément, elle s'était fait lourder comme une malpropre. La petite blonde jouait à celle que ça fait marrer, mais on sentait bien qu'au fond d'elle-même elle en avait gros sur la patate.

Quand nous avions suffisamment exprimé notre honte et notre dégoût de nous-mêmes, Gandalf nous laissait enfin nous traîner jusqu'à nos cellules, où l'on restait prostrés jusqu'au déjeuner.

À midi, retour à la salle commune pour une bouffe macrobiotique sans saveur (la vache… ils auraient pu au moins nous filer du pinard et du fromage, avec ce qu'on casquait !). Après ce qu'ils avaient le culot d'appeler « un repas », on sortait dans la cour accompagner les fumeurs, dragouiller les nanas du groupe, taper la discussion à propos de tout et n'importe quoi pourvu que ça n'ait aucun rapport avec le stage.

Il y avait divers ateliers l'après-midi : yoga, relaxation, méditation, et même poterie. Ce qui me plaisait le plus, c'était le cours de poterie avec la belle Deborah. Je ne vais pas vous raconter d'histoire : j'avais vraiment flashé sur cette fille. Pendant qu'elle nous montrait comment mouler des vases et d'autres saloperies, je m'imaginais derrière elle, les bras autour de sa taille, en train de lui tripoter les nichons.

Le troisième jour, alors qu'on était seuls dans l'atelier, j'ai glissé une main dans sa tunique. Elle ne portait pas de soutif. Sous mes doigts, c'était ferme, chaud et super doux. Là, malgré les médocs, je peux vous dire que j'avais une érection carabinée.
Elle s'est laissée faire un moment, puis, pas émue pour deux sous, elle m'a dit :

— Tu veux me lâcher le sein maintenant, Patrick ?

J'ai été soufflé ! C'était bien la première nana à réagir aussi peu en se faisant palper la viande. Et pourtant, je m'étais appliqué à fond ; je lui avais servi tout mon art : elle aurait dû grimper au plafond et y rester accrochée par les mamelles… Ben non, elle avait juste refermé sa tunique comme si de rien n'était.

— J'ai pigé, lui ai-je lancé, à la fois remonté et penaud : t'es frigide, c'est ça ?
— Non, avait-elle répondu avec calme. Si tu tiens réellement à me cataloguer, le terme serait plutôt « asexuelle ».
— Et ça se soigne ? me suis-je marré, ne comprenant pas trop la nuance.
— Non plus. À moins de considérer l'orientation sexuelle des gens comme une tare.

Il y avait eu un gros blanc entre nous. Ma première réaction était de la plaindre, cette pauvre fille. Un corps pareil, et incapable d'éprouver quoi que ce soit ! Jusqu'à ce que je remarque son sourire paisible, son air satisfait. C'était elle, en fait, qui me prenait en pitié…

À partir de ce jour-là, j'ai opté pour le cours préféré des meufs : le yoga. Marianne et Anne-Sophie le pratiquaient en survêt' moulant – le seul moment où on les voyait autrement qu'en burqa. Rien qu'à les regarder se contorsionner, je fantasmais comme un malade. Vous m'auriez dit ça un mois plus tôt, j'aurais été plié de rire !

Bref, l'après-midi se passait cahin-caha. On pouvait lire dans la petite bibliothèque ou bien regarder des DVD. Évidemment, que des trucs sans intérêt… Enfin, à tour de rôle, on avait droit à une consultation avec le psy du centre. La fameuse « prise en charge individualisée », mentionnée en gros et en travers sur la plaquette New Life.

Une sale ordure, ce psy ! Il me rappelait Jean-Bernard la fouine, le thérapeute de ma femme. Et moi qui avais été assez con pour lui parler de ma mère (Mathilde, une divorcée au caractère bien trempé, qui nous avait menés à la baguette, mes frères et moi)… Depuis cet épisode, cet ahuri ne cessait de me jeter à la figure mon complexe d'œdipe tardif et ma prétendue homosexualité refoulée, provoqués selon lui par cette mater familias abusive et castratrice. Comme tous les pornophiles, je détesterais les femmes, en mon for intérieur (bien sûr !) et verrais dans la pornographie le moyen idéal de les rabaisser au rang d'objets sexuels, statut dégradant tout autant que rassurant… En résumé, un beau monceau de conneries !

Finalement, pour nous remettre de toutes ces émotions, nous avions droit à un repas du soir aussi dégueulasse que celui du midi.

À la décharge de Gandalf, lui et ses assistants partageaient la même pitance infâme. Comme si être privé de sexe ne suffisait pas ! Anne-So – qui s'était vite imposée comme l'intello du groupe – avait sa petite idée là-dessus :

— Une stratégie pour nous distraire de notre manque principal. Pendant qu'on est là à se plaindre de la bouffe, on pense pas à baiser dans tous les sens…
— Pas con, dis donc !
— C'est juste que cette approche est inutilement frustrante et génératrice de tensions. Mais peut-être que c'est ce qu'ils cherchent, avait-elle réfléchi à haute voix. Une manière de casser notre résistance.
— Y'a vraiment que les Amerloques pour imaginer des méthodes pareilles !

Vers 21 heures, le Grand Maître décrétait le couvre-feu et il nous fallait regagner nos piaules respectives, où nous étions consignés pour la nuit. Nous avions gentiment été informés qu'un système d'alarme défendait l'accès aux chambres des filles. En substance, on nous faisait confiance… mais sans perdre de vue la nature de nos addictions.


Le surlendemain de mon arrivée, j'ai enfin pu téléphoner à Nathalie. Je l'ai trouvée maussade et distante, comme à l'accoutumée. Non que je m'attendais à ce qu'elle saute de joie – lorsqu'on vit séparés depuis deux mois, on a perdu ce genre d'illusion – mais j'aurais aimé quelques paroles d'encouragement, un effort même superficiel pour me témoigner un peu d'intérêt.

Après dix minutes de conversation (ou plutôt un long monologue de ma part, où ma femme ne semblait vouloir répondre que par « oui », « non » ou « mmmh » à mes questions et commentaires), j'ai eu droit à une phrase complète de sa part :

— Bon, écoute, Patrick, je te laisse. J'ai du monde à la maison. Allez, bye !

Click. Pas même un « Bisous… », ou à la rigueur un conventionnel mais plus froid « Je t'embrasse. » Non, congédié purement et simplement, avec cet énigmatique « J'ai du monde à la maison. » La garce !

Qui donc pouvait se trouver à la maison à 20 heures passées ? Sa mère ? Oui, ça ne pouvait être que ça… Ma belle-mère habitait le quartier – une exigence de Nathalie lorsqu'on avait acheté le pavillon – et passait régulièrement voir sa fille. La vioque ne m'avait jamais vraiment porté dans son cœur (un courtier en assurances, rien à voir avec un avocat ou un médecin !) et n'était pas la dernière à colporter des ragots sur mon compte.

Au lieu de gamberger inutilement, je m'étais accroché à cet accord tacite avec Nathalie : « Tu te soignes pour de bon, et ensuite on voit si on reprend notre vie d'avant. » JE devais faire les efforts, ELLE ne s'engageait à rien. Soit. C'était toujours mieux que de se faire présenter les papiers du divorce.

De toute façon, je savais qu'elle allait me reprendre, même si elle ne voulait pas l'admettre devant moi. Pourquoi me pousser à claquer 6 000 euros – dont la moitié lui revenait de droit – si elle avait vraiment eu l'intention de me jeter ? Il lui fallait juste avoir l'assurance que j'allais arrêter mes conneries.

J'ai raccroché le publiphone avec un long soupir. Marianne, qui passait à ce moment-là dans le hall, m'a demandé si tout allait bien.

— Bah… c'est pas la joie, chez moi.

Inutile de préciser, j'avais abordé ma situation matrimoniale le matin même. Ce ravissant bout de blonde a alors serré ma main entre les siennes sans rien ajouter. Ça fait du bien parfois, un simple contact dénué d'arrière-pensées…

— Au fait, tu connais la dernière ? s'est-elle soudain écriée, tout à sa bonne humeur naturelle.
— Ben non…
— Paraît que ce soir on a droit à une séance de cinéma. Et qu'en plus y aurait des séquences « hot »…
— Nooon !
— Si, si, je t'assure ! C'est Luc qui me l'a dit.

Marianne m'a fermement tiré à elle :

— Allez, viens ! Faut pas louper ça !

Tu m'étonnes… pour une fois qu'il y avait une bonne nouvelle !

Je lui ai emboîté le pas aussitôt, espérant avoir une place tout près d'elle pendant le film. Sait-on jamais : une salle obscure, un film cochon… J'allais peut-être pouvoir la doigter en toute discrétion !