Partie I : Certains veulent être abusés

La ferme

Malgré ses mises en garde, Madeline n'a pas redonné signe de vie depuis leur séparation. Finalement, elle a peut-être enfin retrouvé la raison et accepté que leur relation soit finie. Aymeric s'en trouve soulagé. Quant à Daisy, elle a bondi de joie quand il lui a proposé de venir vivre avec lui. Elle a donc emménagé rapidement.

Aymeric est tranquillement en train de bosser quand Jean, le remplaçant de son chef, s'avance vers lui d'un pas nerveux. Il lui demande, d'une voix étranglée, de le suivre dans son bureau. Aymeric se demande ce qu'il se passe et craint le pire. Il a peur que Jean ait finalement découvert sa partie de jambes en l'air avec Mad dans la réserve. Va-t-il le virer ?

— Qu'est-ce qu'il se passe ? s'inquiète Aymeric.
— La police m'a demandé d'aller te chercher. Ils veulent te parler.
— Quoi ? Ils ont dit pourquoi ?
— Ils ont juste dit qu'ils avaient des questions à te poser.

La police ? Aymeric n'en croit pas ses oreilles. Mais que peuvent-ils bien lui vouloir ? Jean ouvre la porte de son bureau et y fait entrer Aymeric. Un homme et une femme sont en train de l'attendre. Tous deux ont l'air assez jeune. L'homme, une légère barbe, des cernes sous les yeux, tourne les pages d'un petit carnet. La femme a l'air plus jeune et ne manque pas de charme. Elle est cependant coiffée d'un chignon qui lui donne l'air sévère. Elle s'avance vers lui et lui serre la main.

— Monsieur Aymeric Dumas ? Je suis la lieutenante Gerald et voici le capitaine Jyrall. Nous avons quelques questions à vous poser. Ne vous inquiétez pas, ça ne durera pas longtemps. Veuillez vous asseoir.

Aymeric obéit et s'assoit nerveusement. Un lieutenant et un capitaine ? Ce ne sont pas des flics de base : ils doivent être là pour une grosse affaire.

— Connaissez-vous Bruce Clarke et Clémence Brun ? commence l'homme en fixant ses notes.
— Oui, ce sont des amis proches.
— Des amis proches, dites-vous ? souhaite préciser la lieutenante.
— Oui. Je connais Bruce depuis le lycée, et il est rapidement devenu mon meilleur ami. Clémence, je l'ai rencontrée plus tard, et c'est moi qui l'ai présentée à Bruce. Ils sortent ensemble depuis.
— Vous lui avez présenté Clémence ; vous cherchiez à les caser ensemble ?
— Non. À l'époque, c'est moi qui essayais de séduire Clémence, mais elle a préféré Bruce.

Le capitaine Jyrall griffonne l'information sur son calepin. Aymeric s'inquiète. En quoi est-ce important ? Le soupçonne-t-on de quelque chose ?

— Pourquoi toutes ces questions ? Qu'est-ce qu'il se passe ? Ils vont bien ?
— Monsieur Clarke et mademoiselle Brun sont portés disparus, déclare la jeune femme.

Le visage d'Aymeric se décompose. Voilà pourquoi il n'arrivait pas à avoir de nouvelles.

— À quand remonte la dernière fois que vous avez vu le couple ? reprend le capitaine.
— Nous sommes sortis ensemble il y a quelques semaines en boîte. C'était le dix-huit mars, si j'ai bonne mémoire. J'ai revu Bruce le lendemain.
— Et depuis, plus rien ? Ce sont des amis proches, pourtant ; vous n'avez pas cherché à les revoir ?
— Bruce et moi, nous nous sommes plus ou moins disputés, se défend Aymeric. Alors j'ai attendu un peu avant d'essayer de reprendre contact, et quand j'ai essayé, je n'ai pas réussi à les joindre.
— Une dispute ? s'étonne Jyrall. Pour quelles raisons ?
— C'est Bruce qui était à cran et qui n'arrêtait pas de me lancer des piques. Je ne sais pas ce qu'il avait au juste. J'en ai eu marre à un moment et le ton s'est haussé. Je suis parti juste après.

Le capitaine ajoute l'information sur son carnet. Aymeric blêmit. Il vient de se rendre compte que toutes ces infos peuvent le rendre suspect. Mieux vaut quand même coopérer avec la police.

— Et à part cette dispute, rien d'autre à nous signaler ? Le couple avait-il des ennemis ?
— Des ennemis ? Bruce s'est plusieurs fois mis à dos des types à cause de son franc-parler, mais ce n'est jamais allé bien loin. Par contre, il y avait cette fille en boîte…

Madeline ! Aurait-elle pu faire du mal à Bruce et Clémence ? Elle a beau être bizarre, un peu folle, Aymeric voit mal ce poids plume faire du mal à qui que ce soit. Oui, elle avait des vues sur Bruce, mais elle a finalement compris qu'elle n'avait pas d'avenir avec lui, et c'est avec Aymeric qu'elle a voulu tenter sa chance.

— Une fille ? s'étonne la lieutenante.
— Euh, oui… Madeline. Elle collait Bruce depuis le soir où ils ont couché ensemble. Elle s'est pointée ce soir-là.
— Vous avez un nom de famille à nous fournir ? Une adresse ? demande le capitaine.
— Non, je ne sais pas grand-chose sur elle, se rend compte Aymeric.
— À quoi ressemble-t-elle ?
— Longs cheveux noirs, yeux bleus, taille moyenne, plutôt mignonne…
— Et qu'a-t-elle fait ce soir-là ?
— Euh, rien… Elle est restée un peu mais est finalement partie.

Aymeric n'ose pas trop parler du fait qu'ils ont couché ensemble. C'est personnel, et il ne voit pas en quoi cela peut faire avancer l'enquête.

— Bien, Monsieur Dumas ; merci d'avoir répondu à nos questions. Voici notre carte. N'hésitez pas à nous contacter si d'autres événements vous reviennent en mémoire. En attendant, veuillez ne pas trop vous éloigner de la ville : nous aurons peut-être d'autres questions à vous poser.

Aymeric prend la carte que lui tend la lieutenante et retourne travailler, l'esprit préoccupé. Les deux policiers sortent et remontent dans leur voiture.

— Tu le penses suspect, Samantha ? interroge Jyrall.
— Non. Il avait l'air vraiment inquiet pour ses amis, mais sait-on jamais ? Ce n'est pas une piste à écarter, vu les éléments qu'il nous a donnés.
— Et cette… Madeline ? vérifie-t-il sur ses notes.
— Une autre piste à explorer. Espérons qu'elle nous permette de résoudre cette affaire.

Après l'affaire des serveuses disparues de L'Interlude et ces étranges morts dans les bois longeant la départementale qui mène à la commune de Solérèse, les deux policiers aimeraient en effet pouvoir résoudre une de leurs enquêtes.

Aymeric rentre tout de suite chez lui après le boulot. L'annonce de la disparition de ses amis lui a fait un choc. Il s'est beaucoup interrogé sur Madeline. Serait-elle responsable ? Arrivé à sa porte, il s'aperçoit qu'elle est déverrouillée ; Daisy doit être déjà rentrée. Il entre et entend l'eau de la douche couler.

Le bruit s'arrête. Maintenant, elle doit sûrement se sécher. Il l'entend chantonner sans vraiment faire attention. Il ne reconnaît pas tout de suite l'air, mais soudain il réalise ; un frisson lui parcourt la colonne vertébrale. La porte de la salle de bain s'ouvre et apparaît, enveloppée d'une serviette, Madeline.

— Putain, mais qu'est-ce que tu fous là encore ? Comment es-tu entrée ?
— Je t'avais bien dit que je trouverais toujours un moyen d'entrer même si tu changeais la serrure. Bonjour, Amour ; la journée a été bonne ?
— Merde, Mad, je t'ai dit que c'était fini entre nous deux. Je ne veux plus te voir chez moi !
— Allons, du calme, chéri ; tu sais très bien que ça ne sera jamais fini entre nous deux. Toi et moi, c'est pour la vie !

Cette fille est folle. Comment lui faire comprendre pour de bon de le laisser tranquille ? Comment s'en débarrasser ? On a beau lui dire n'importe quoi, elle n'en fait qu'à sa tête. Finalement, Aymeric se dit qu'elle pourrait bien avoir quelque chose à voir avec la disparition de ses amis. Comment en être sûr ? Et s'il jouait son jeu pour tenter de lui soutirer des informations ? C'est un jeu risqué, mais ça pourrait marcher.

— Désolé, Mad, tente-t-il. J'ai eu une journée difficile. Je suis vraiment désolé, pour tout.

Il s'avance vers elle, l'enlace et l'embrasse. Madeline ne semble pas étonnée par son changement radical de comportement. Elle lui rend son baiser et se frotte à lui.

— Vas-y, assieds-toi ; tu vas me raconter. Tu veux un verre ? Je vais t'en servir un.

Madeline récupère dans le buffet une bouteille de whisky déjà entamée et un verre qu'elle remplit. Elle le lui apporte et s'assied à ses genoux. Aymeric boit une grosse gorgée pour se donner du courage.

— Tu as des nouvelles de Bruce ? commence-t-il.
— Non, répond-elle sèchement. Et je n'en veux pas. Il s'est moqué de moi ; je ne veux plus jamais en entendre parler.
— Je me rends compte que je ne connais pas beaucoup de choses sur toi. Je ne sais même pas ton nom de famille. Tu ne parles jamais de toi.
— Mon passé importe peu. Tout ce que je veux, c'est pouvoir servir mon Amour.
— Ouais, mais bon, je ne sais même pas où tu habites, par exemple. Un petit ami devrait le savoir.
— Je t'y emmènerai très bientôt, promet-elle. Et ta journée ? Raconte.

Difficile de lui tirer les vers du nez. Elle fait tout pour éviter des réponses franches. Aymeric se dit qu'il est temps de changer de stratégie en évoquant la disparition de ses amis et d'observer sa réaction.

— J'ai été interrogé par la police au boulot. Apparemment, ils cherchent à mettre la main sur Bruce et Clémence. Es-tu sûre que tu n'as aucune nouvelle d'eux ?
— La police ? fait-elle, méfiante. Je t'ai dit que je ne savais rien. Oublie-les, Amour ; nous n'avons pas besoin d'eux. Nous nous avons l'un pour l'autre.
— Oui, je sais, mais nous ne pouvons pas ignorer la police. Je pense qu'ils aimeraient te poser quelques questions ; ça serait bien que tu leur répondes. Après, nous pourrons mettre cette histoire de côté et nous concentrer définitivement sur nous.
— Moi ? Tu leur as parlé de moi ? Pourquoi as-tu fait ça ?
— Je n'ai fait que répondre à leurs questions.
— Et leurs questions me concernaient ?
— Pas directement. Ils demandaient juste si quelque chose s'était passé en boîte, et…
— Il ne s'est rien passé, s'énerve-t-elle. Tu n'avais pas besoin de leur parler de moi.

Aymeric se lève brusquement et s'éloigne de quelques pas.

— As-tu quelque chose à voir avec leur disparition ?
— Amour, oublie-les ! Ils n'ont plus d'importance maintenant.
— Réponds à la question ! insiste-t-il.
— Ils ne nous méritaient pas. Ils devaient disparaître de nos vies.

Aymeric est dégoûté. Il n'en croit pas ses oreilles. Alors c'est vrai ? C'est elle la responsable ? La voilà qui s'avance doucement vers lui.

— Ne m'approche pas !
— Allons, Amour, je l'ai fait pour nous. Tu verras, tu le comprendras bientôt… sourit-elle.

Quelque chose cloche soudain. Aymeric se sent faible, ses muscles se ramollissent, sa vue se trouble. Dans un dernier effort, ses yeux se posent sur le verre de whisky qu'il vient de vider. Il s'écroule au sol, et tout devient noir.


Des notes. Une voix. Un air de musique qui lui est désormais familier. Une lueur de plus en plus forte qui finit par l'aveugler. Les idées qui se remettent doucement en place : la police, Madeline, le verre… Aymeric reprend connaissance.

La bâtisse est en bois. Du foin jonche toute la surface. Il ne reconnaît pas les lieux mais comprend qu'il se situe dans une sorte de ferme. Aymeric tente de se relever mais la poutre sur laquelle il est appuyé le retient ; quelque chose de froid autour de ses poignets. Un coup d'œil lui permet de comprendre qu'il est enchaîné. Merde ! La situation est critique. Il se débat, hurle à l'aide. Madeline fait son apparition.

— Du calme, Amour, tu vas finir par te faire mal.
— Détache-moi ! hurle-t-il de toute sa rage.
— Non, pas avant que tu reconnaisses que tu m'aimes.
— Espèce de cinglée ! Va crever !
— Tu finiras par le reconnaître, j'en suis sûre, lui sourit-elle avant de disparaître de nouveau.

Aymeric rugit sa rage et son désespoir. Il remue dans tous les sens. Tire de toutes ses forces, mais les chaînes sont bien trop solides et lui meurtrissent les poignets. Ses cris retentissent longtemps, mais il finit par se calmer, à bout de forces. C'est à ce moment-là que Madeline refait surface.

Aymeric est couché sur le sol dans une position inconfortable à cause de ses chaînes. Voilà déjà de longues heures qu'il est là. Il est affamé et à bout de nerfs. Des larmes coulent doucement sur ses joues. Madeline se penche sur lui, et d'une main caresse tendrement sa joue en chantonnant sa musique. La douceur de son geste contraste avec la violence de la situation, ce qui désarçonne Aymeric.

— Pourquoi tu fais ça ?
— C'est pour t'ouvrir les yeux, Amour : nous sommes faits l'un pour l'autre.

Les larmes coulent plus abondamment.

— Je t'ai amené à manger, mon aimé.
— Laisse-moi. Je n'en veux pas.
— Il faut manger ou tu vas t'affaiblir.
— Laisse-moi ! hurle Aymeric.

Elle pose une assiette de gruau juste à côté de sa tête et tente de lui en donner quelques cuillerées, mais Aymeric refuse de se nourrir malgré la faim qui lui déchire le ventre. Désespéré, il se contente de pleurer.

— Sèche tes larmes, mon amour : je suis là à jamais. Mange, s'il te plaît.

Aymeric, le regard vide, la joue collée au foin, ne lui répond pas. Madeline perd patience et l'abandonne en laissant, tout de même, l'assiette de gruau à portée de bouche. La nuit passe, mais Aymeric ferme à peine l'œil.

Mad vient le visiter au matin afin de s'assurer qu'il s'est sustenté, mais l'assiette est toujours aussi pleine. Elle trouve Aymeric en train de tirer désespérément sur ses chaînes afin de se libérer ; mais rien à faire, elles sont trop solides pour lui. Il change de stratégie et tente de hurler à l'aide de toutes ses forces.

— Pourquoi veux-tu partir loin de moi ?
— Aidez-moi ! continue-t-il de crier en ignorant Mad.
— Cela ne sert à rien. Il n'y a personne aux alentours. Personne ne te retrouvera. Tu resteras près de moi pour toujours. Je ne te laisserai pas m'abandonner.

Elle reste assise près de lui en chantonnant le temps qu'il se calme. Elle s'approche de lui quand une nouvelle crise de larmes le prend. Elle le prend dans ses bras. Il n'a pas la force de la repousser et se laisse faire. Il s'endort, la tête posée sur ses genoux.

Les assiettes s'enchaînent les jours suivants sans qu'il n'y touche. Épuisé, il perd la notion du temps. Il a l'impression que cela fait une éternité qu'il est retenu prisonnier. Ses pensées se mélangent dans sa tête en un tourbillon trouble. Il repense à tout ce qui s'est passé depuis qu'il a rencontré Madeline. Il aurait dû la fuir. Il sentait que quelque chose n'allait pas chez cette fille, mais il a préféré ignorer son instinct. Il repense aussi à Daisy, se demande s'il la reverra un jour. C'est alors qu'il se remémore sa dernière rencontre avec Madeline chez lui. Elle avait les clés…

— Amour, s'inquiète-t-elle, il faut te nourrir…
— Les clés, la coupe-t-il, c'était celles que j'avais offertes à Daisy, n'est-ce pas ?
— Oui. Et alors ?
— Tu lui as fait du mal ?
— Elle ne te méritait pas, répond-elle seulement.

Aymeric comprend et éclate en sanglots. Madeline pose une main sur lui puis tente de le câliner. Le contact fait bondir le garçon qui retrouve une certaine énergie dans ce nouveau malheur. Il hurle, l'insulte, lui crache dessus. Mad, qui s'est pris un coup dans ce geste brusque, recule. Elle le regarde sans comprendre sa réaction. Tout ce qu'elle fait, c'est pour lui qu'elle le fait. Pourquoi se montre-t-il si ingrat ? Elle est prise de colère et se relève, le regard noir. La lampe torche, tombée au sol, lui dessine une ombre gigantesque et terrifiante sur le mur. Mad s'aperçoit que l'assiette a été renversée et sa colère la quitte en un instant.

— Je vais te préparer autre chose, dit-elle.
— Tue-moi maintenant ! réclame-t-il. Finis-en. Je n'en peux plus…

Elle disparaît, laissant Aymeric seul dans son malheur. Elle revient peu après et dépose l'assiette près de son visage. Sa main caresse rapidement la joue d'Aymeric, puis Mad s'évanouit une nouvelle fois dans l'obscurité. Seul dans la nuit, Aymeric est pris d'un rire nerveux qui se noie dans le noir. Il a atteint ses limites.


Ce n'est qu'un jour plus tard qu'il ne résiste plus à la faim qui lui déchire le ventre. Il plonge son visage dans la gamelle et engloutit tout d'une traite. Peu après, il est pris de maux de ventre. Ayant mangé trop vite après tant de jours de disette, son estomac n'a pas supporté et le voilà à régurgiter la moitié de son repas. Il s'écroule, épuisé, et s'endort le visage dans son vomi. Lorsqu'il se réveille, Madeline a fait sa toilette. Elle lui sert un nouveau repas et le nourrit à la petite cuillère. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ils entament tous deux une conversation comme si de rien n'était, parlant de musique et de cinéma. C'est la première fois qu'ils ont ce genre de dialogue.

Madeline voit cet échange comme un signe encourageant, d'autant plus qu'il accepte maintenant de se nourrir, même si ce n'est pas en quantité. Elle commence à reprendre espoir qu'il ouvre enfin les yeux. Bon, il lui arrive encore de pleurer quand il est seul, mais en tout cas il ne la repousse plus.
Elle s'assoit à ses côtés et pose sa tête sur l'épaule du jeune homme.

— Par qui as-tu été abandonnée ?
— Ma mère, mon père, mon premier amour… Ils ont tous fini par m'abandonner.
— Moi, je ne t'abandonnerai pas. Je te le promets.
— C'est vrai, Amour ?
— Bien sûr ! De toute façon, enchaîné, je ne peux aller bien loin, plaisante-t-il malgré tout.

Elle se ravit de ce changement d'attitude : il commence enfin à ouvrir les yeux. Va-t-elle enfin parvenir à trouver ce qu'elle cherche depuis bien longtemps ? Elle tente un baiser qu'il ne repousse pas, bien qu'hésitant. Elle se frotte à lui. Son contact lui avait beaucoup manqué.

— M'aimes-tu ? demande-t-elle dans un soupir.
— Je… je ne sais pas. Peut-être, admet-il. C'est difficile, dans ces conditions. Laisse-moi du temps.
— Je comprends, affirme-t-elle avec une pointe de déception dans la voix.
— Peut-être pourrais-tu m'embrasser une nouvelle fois.

Elle consent avec plaisir à sa demande, et leurs lèvres se soudent de nouveau pour un baiser plus passionné.

— Peut-être pourrais-tu me détacher maintenant ? propose Aymeric.
— Je ne sais pas… C'est peut-être encore trop tôt.
— Madeline, je t'ai promis que je ne t'abandonnerai pas, lui rappelle-t-il. Je ne compte pas m'enfuir. En revanche, ce geste aiderait beaucoup notre relation.

Elle hésite un moment et finalement accepte. Elle sort une petite clé de sa poche et l'enfonce dans le cadenas qui retient les chaînes. Un clic métallique, et les liens qui maintenaient Aymeric prisonnier se desserrent. Il frotte ses poignets rougis par sa condition. Détaché après tant de jours, la sensation de liberté lui est étrange. Il se lève pour se dégourdir les jambes. Affaiblies, elles manquent de flancher mais Aymeric retrouve vite l'équilibre. Madeline se jette dans ses bras pour un câlin et l'embrasse à pleine bouche. Les mains d'Aymeric profitent de leur liberté pour redécouvrir le corps de la jeune femme. D'abord les fesses qu'elles tâtent, puis le dos qu'elles caressent, et enfin la nuque qu'elles étranglent. Madeline, surprise, se débat. Leur lutte les fait tomber au sol. Aymeric se sert de son poids pour la maintenir au sol tandis que ses mains augmentent la pression sur le cou de la jeune femme. Ses yeux sont d'un noir effrayant. Madeline panique. Sa vision commence à se troubler à cause du manque d'oxygène.

Elle lui a tout pris… Enfin il la tient ! Sa vengeance ne sera que trop douce, à son goût. Il aurait dû faire ça dès le début ; il se serait épargné bien des malheurs. Plus que quelques secondes, et la vie va l'abandonner. Mais il est soudain pris d'une hésitation, et ses mains lâchent leur proie. Il fait un bond en arrière tandis que Madeline est prise d'une violente quinte de toux.

Un rire nerveux s'empare d'Aymeric. Quelle ironie ! Il la tenait mais la laisse échapper à son châtiment. Toute cette mascarade dans le but de lui faire baisser sa garde, tout ça pour rien. Et pourquoi ? Pourtant, il le voulait tellement ! Il tenait sa vie entre ses doigts ; c'était tellement jouissif… Pris dans son fou-rire, il ne remarque pas Madeline qui se relève et qui s'empare d'une fourche. Un coup violent sur le crâne le rend inconscient.


À son réveil, le voilà de nouveau prisonnier. Retour à la case départ. Aymeric rit malgré son mal de crâne.

— Tu m'as menti… pleure Madeline. Tu m'avais promis de ne pas m'abandonner, et tu as voulu me tuer.
— Idiote, ricane-t-il, tu pensais vraiment que j'allais t'aimer ? La vérité, c'est que je te hais de tout mon corps. Tu me donnes la nausée. Je te déteste. Tout ce que je veux, c'est te voir pourrir en enfer !
— Alors pourquoi n'as-tu pas été jusqu'au bout ?
— Parce que je me serais retrouvé seul au monde et je n'aurais plus aucun lien avec quiconque. Tu m'as tout pris ; il ne me reste plus que toi. Quelle mauvaise blague ! Toi et moi, on va devoir se supporter encore longtemps, à moins que tu préfères me tuer tout de suite et mettre fin à ce cauchemar.
— Je… je ne veux pas être seule moi mon plus. Tu finiras par m'aimer, j'en suis sûre.
— Ha-ha-ha ! Tu es vraiment détraquée du ciboulot, ma vieille ! se moque-t-il. Comme ça, nous sommes deux maintenant. Jamais je ne t'aimerai ! Tu as tué les seules personnes que j'étais capable d'aimer. Tu m'entends ? JE TE HAIS !

Mais Madeline ne l'écoute pas. Elle récupère l'assiette vide et part préparer quelque chose, laissant Aymeric seul avec ses rires déments. Elle ne revient que le soir alors que le jeune homme est à moitié assoupi. Elle lui donne la pitance qu'il accepte d'avaler. Il reste calme. Sa crise de folie semble être passée. Le coup qu'il a pris sur la tête a laissé une entaille qui a pas mal saigné, mais le sang est maintenant sec. Tandis qu'Aymeric mâche péniblement, Madeline perçoit quelques petits bruits à l'extérieur de la grange. Elle est prompte à réagir quand les deux portes de la bâtisse volent en éclat.

— Police ! Plus un geste !

Une troupe de policiers envahit l'espace. Aymeric, à moitié conscient, ne réalise pas tout à fait ce qui est en train de se passer, à l'inverse de sa ravisseuse qui se réfugie dans un coin sombre. Un agent court vers elle pour l'attraper avant qu'elle ne tente quelque chose. Un bruit métallique claque, et l'agent pousse un hurlement, la jambe prise dans un piège à loup qui était caché sous le foin.

— Attention aux pièges ! hurle un des policiers.
— Rendez-vous, vous êtes cernée ! crie un autre à l'intention de Madeline en braquant un pistolet automatique dans sa direction.

Mais Madeline n'a pas l'intention de lui obéir ; elle avait déjà prévu sa fuite au cas où. Elle ouvre une trappe et se glisse à l'intérieur. Des coups de feu retentissent ; du sang gicle sur les planches du mur. Mais trop tard, la police ne l'a que légèrement touchée et elle s'est engouffrée dans un tunnel sous la ferme.
Une femme s'approche d'Aymeric et s'agenouille près de lui.

— Monsieur Dumas, c'est la lieutenante Gerald. Heureuse de vous revoir en un seul morceau. Vous êtes sauvé maintenant.
— Elle s'est enfuie par un tunnel ! crie le capitaine Jyrall. Poursuivez-la et ramenez-la-moi. Elle ne doit pas s'échapper !


Le cabinet est modestement décoré. À part l'ordinateur sur le bureau et les chaises, une étagère contenant quelques livres, une plante verte, une lampe et un diplôme encadré sont les seuls éléments qui remplissent l'espace. Aymeric, les jambes croisées et les bras sur l'accoudoir d'une chaise, fait face à son interlocuteur, un homme âgé d'environ la cinquantaine aux cheveux grisonnants et portant des lunettes.

— Êtes-vous sûr de vouloir mettre fin à vos séances ? Je pense qu'il vous reste encore beaucoup de travail à parcourir. Nous venons à peine de commencer.
— Oui, Docteur Gussman. J'en ai marre de cette histoire. Je veux repartir de zéro maintenant et ne plus en entendre parler, retrouver ma vie d'avant. Depuis que je suis sorti de cette ferme, il n'y a pas un jour où l'on ne m'a pas rappelé l'événement. Entre les interrogatoires de la police, vous et les curieux qui font semblant d'avoir de la compassion mais qui ne cherchent qu'une sordide histoire à se mettre sous la dent, je veux enfin respirer. Je vous remercie, Docteur, de m'avoir reçu ; mais ça sera tout pour moi.
— Ignorer un traumatisme n'est jamais une bonne idée. Je vous demande de bien réfléchir. Vous m'aviez parlé de vos cauchemars. En faites-vous toujours ?
— Non, plus de cauchemars. Je vous assure : je vais bien, Docteur. De toute façon, j'ai toujours votre carte. En cas de problème, je vous promets que je n'hésiterai pas à vous joindre.
— Bon… vous avez l'air sûr de vous. Dans ce cas, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter bon courage pour la suite.
— Merci, Docteur.

Une dernière poignée de mains, et Aymeric franchit la porte du cabinet pour la dernière fois. À la première poubelle croisée, il lâche la carte du docteur Gussman. Il est déjà tard, alors il se précipite chez lui sans détour. Il s'allume une clope, se réchauffe un plat au four à micro-ondes et se jette sur son fauteuil. Il dîne devant la télé. Une émission sans grand intérêt donne vie à l'écran. Aymeric regarde sans faire attention. Il a la tête ailleurs. Finalement, apathique, il finit par éteindre et se retrouve seul dans le noir à réfléchir.

Tout est trop calme ; tout est vide, sans intérêt. Il n'a goût à rien. Sa vie n'a plus de sens. Après un long moment à rester sans bouger, il décide d'aller se coucher. Il jette un coup d'œil par sa fenêtre comme c'est devenu son habitude. Deux flics dans une voiture banalisée surveillent les environs. Ces bons-à-rien espèrent encore que Madeline va pointer le bout de son nez ici. Aymeric se moque : si elle leur a échappé jusqu'à maintenant, elle ne se fera pas avoir aussi facilement. Il se demande où elle peut bien être en ce moment. Il se dirige maintenant vers la porte pour fermer à clé, mais se ravise au dernier moment.
Allongé dans son lit, un sommeil lourd s'abat sur lui.


Le voilà revenu dans son fauteuil à broyer du noir. L'obscurité ne permet pas de distinguer grand-chose. Seule la faible luminosité des étoiles à travers les volets permet de repérer quelques formes dans le salon. Quelque chose se met à gratter le long de la porte d'entrée. Aymeric se redresse. Son rythme cardiaque augmente brutalement. Il sent une présence de l'autre côté. Quelque chose qui est là pour lui. « Madeline ? » se met-il à espérer. Aymeric s'approche doucement. Une main tremblante se tend vers la poignée. Les grattements se font plus pressants. À la fois effrayé et intrigué, Aymeric pose le bout des doigts sur le pommeau. Il ouvre la porte d'un coup ; il n'y a personne.

Aymeric s'avance ; il se retrouve dans la ferme où il a été retenu prisonnier. La porte de son appartement disparaît derrière lui. Tout est identique à son dernier souvenir des lieux : les chaînes, la fourche, le piège à loup ensanglanté sont encore là. La trappe par laquelle s'est échappée Madeline est ouverte vers le fond de la grange. Aymeric s'approche et regarde à l'intérieur, mais il ne peut y percevoir que de l'obscurité. Une obscurité qui, d'ailleurs, envahit tout le bâtiment. On ne distingue bientôt plus rien. Aymeric s'aperçoit que la présence est de retour, celle qui grattait à sa porte. Elle est là, quelque part cachée dans l'ombre, prête à bondir sur lui. L'air embaume la pourriture de sa malfaisance. Le voilà pris au piège.

— Tu es prêt ? déclare une voix caverneuse semblant surgir de toutes parts.
— Prêt pour quoi ?
— Prêt… prêt… répond-elle en écho. Retrouve-la.

C'est là qu'Aymeric l'aperçoit : une silhouette qu'on distingue à peine dans l'obscurité, une ombre plus noire que le noir. Il n'a pas le temps de réagir qu'elle lui saisit le poignet et le tire à elle. Il hurle et se débat de toutes ses forces, mais rien à faire : l'ombre est bien trop forte. Aymeric est englouti par les ténèbres.


Il se réveille d'un bond dans son lit. Encore ce cauchemar…

Mad II : Toi qui entres ici, abandonne tout espoir