Quelques pas sur les Champs. J'aime ces moments où il est possible de regarder distraitement les gens sans les voir, de se perdre dans la foule pour faire le vide, de ne penser à rien. Elle était appuyée contre le mur de la galerie commerciale et soufflait la fumée sur les hommes qui passaient près d'elle ; elle me tira de ma rêverie avec un murmure professionnel : « Voulez-vous passer un petit moment avec moi ? »
Un classique sur cette avenue ; j'en avais subi plusieurs en remontant du Rond-Point. Une belle femme, assez grande et mince, avec un beau visage, des cheveux roux noués en chignon, et les lignes et volumes qui donnent, pour cette profession (et d'autres), un avantage concurrentiel évident. Je répondis, un réflexe qui surgissait subitement :
— Voulez-vous de prendre un café avec moi ?
Surprise, elle me renvoya la balle avec un léger sourire en se dégageant du mur :
— Mais… avec plaisir.
Je lui proposai d'entrer dans la galerie ; elle prit les devants, se dirigea vers un café (une habituée), et je choisis une table d'angle où la proximité et le contact sont plus forts qu'en face à face.
— C'est gentil de m'inviter… murmura-t-elle en minaudant comme je me glissais sur la moleskine de la banquette.
Sa voix était agréable, un peu basse, mais riches d'harmoniques pour rendre les nuances d'une pensée.

J'étais à la fois surpris d'être là avec cette prostituée, et d'autre part très heureux d'être avec une belle femme. Moment agréable. Le garçon vint prendre la commande et resta très professionnel en faisant semblant de ne pas la reconnaître. Elle croisa les jambes, enleva le foulard qu'elle avait sur les épaules et parla du temps exécrable qu'il faisait – un été pourri –, ce qui ne lui rendait pas la vie facile. « En effet, sale temps pour les putes qui sont sur le trottoir, même s'il est de granit comme celui des Champs. », pensai-je. Elle quitta le domaine météorologique pour me donner ses impressions sur les clients de l'établissement avant de faire une analyse des boutiques. Je ne dis mot, me limitant à lui montrer que j'étais attentif.

Elle parlait d'une voix posée, dans un excellent français tout en tournant son café avec sa cuillère comme une comtesse de Proust ; geste élégant, mains soignées, bagues saphir aux doigts, ongles rouges, bras fins avec bracelet or blanc, petite Rolex. Une femme élégante, non seulement par ses vêtements mais plus encore par son maintien et cette préciosité du geste. Pas le moindre signe de vulgarité censé trahir la putain aux yeux du monde bien-pensant. Je remarquai qu'elle avait une peau extraordinairement lisse, sans aucune tache, si ce n'est une petite mouche posée au crayon noir sur la pommette gauche. Charmante !

Il y eut un moment de silence : elle attendait que je parle. « De moi ? pensai-je, comme la plupart de ses clients. » Mais je n'aime pas les psys, qu'ils soient putes ou lacaniens (certains disent que c'est la même engeance). Elle fut surprise que je sois si peu curieux et si avare de confidences. Puis nous parlâmes de tout et de rien pour être entre soi.
— Vous êtes très belle, lui dis-je brutalement, l'interrompant.
— Vraiment… merci. C'est pour cette raison que vous êtes ici avec moi ?
— Probablement. Les privilèges de la beauté sont immenses…
— C'est peut-être vrai. Mais il y a des gens qui se moquent de la beauté. Ils veulent une femme… et un sexe qui les électrise… Le sexe c'est le mystère insondable.
— Consciemment, peut-être… mais la beauté agit sur leur inconscient.
— Ce n'est pas elle qui les fait bander, ça non ! Mais depuis que nous sommes dans ce café vous n'avez pas parlé de vous… ni posé de question. C'est inhabituel. Je suis une putain ; vous l'avez remarqué, je suppose.
— Escorte, c'est mieux, non ?
— Pourquoi ? Putain, j'assume !
— Cela ne me pose aucun problème.
— J'ai rompu avec les relations sociales et tout le reste…
— Attitude philosophique plus que…
— Psychologique ! Mais je ne vous en dirai pas plus. Et vous, avec quoi avez-vous rompu ?
— Une femme.
— Pas pour les hommes, j'espère…
— Non. J'en ai fait un polar… la réalité plus forte que la fiction.

Nous sourions, et un ange passe en déployant le voile de Maya. Son regard se perd au-dessus des gens.

— Donc on est là pour parler, à condition de ne pas parler de nous.
— C'est exactement ça… quoiqu'on puisse considérer que l'on n'a aucune obligation de se parler. On est là, côte à côte, sans raison, tant que l'un de nous ne partira pas… avec ou sans raison. Et sans explication !
— J'aime bien ça. Oui, on est là pour le seul plaisir d'être là… sans obligation d'échanger. Pas de questions, de curiosité.
— Venez contre moi, lui dis-je à voix basse… Je veux sentir votre présence… votre parfum… et plus encore votre chaleur…
— C'est une expérience intéressante et originale. D'habitude on…
— Restons dans l'inhabituel, voulez-vous.
— Oui, l'inhabituel est si rare…
— Votre chaleur, votre parfum… ce léger contact de votre cuisse… votre coude contre mon bras… cela est suffisant.
— C'est une façon de faire l'amour, croyez-vous ?
— Sans aucun doute.

Le garçon vint faire un tour près de notre table ; je lui commandai deux autres cafés pour faire durer ce moment particulier. Un point singulier dans nos vies. Ainsi va-t-elle, avec des riens qui la rendent supportable.

— Ne parlons pas d'argent… ça me ferait plaisir de…
— Mais non… c'est absurde, cette offre gratuite… Si on le fait, je paie !
— Comme vous voulez. Pour le plaisir, en tout cas…
— Vous me plaisez beaucoup… vous êtes très attirante, mais c'est non. Ne soyez pas vexée, j'ai été très heureux de passer un moment avec vous.
— Pourquoi non ?
— L'expérience m'a appris que l'on en sort… disons morose. C'est au-delà de la déception, comme un truc raté. Mais je ne connais pas votre nom…
— Bien sûr ! Nadia… mais j'en ai plusieurs : je les choisis à la tête du client. Vous êtes un intello sentimental replié.
— OK pour Nadia.
— Il faut que j'y aille, dit-elle subitement, mais je vous renouvelle mon invitation, et…
— Une prochaine fois peut-être ; vous êtes très attirante… désirable ! J'adore votre voix… un Stradivarius ! Vous faites ça par…
— C'est mon secret. Vous non plus n'avez pas résisté au besoin de me poser cette question. Tous les hommes me la posent ! Dommage, c'était mieux sans… C'est mon secret. Pour l'argent ? Peut-être. Pour le plaisir ? Peut-être. Par provocation ? Peut-être. Par ennui ? Peut-être. Le sais-je moi-même ? C'est comme vouloir répondre à la question « Qui suis-je ? »
— Je ne vous oublierai pas, dis-je.
— Moi non plus.
— Vous êtes un personnage de roman…
— Qui ne l'est pas ?

Je l'embrassai dans le cou en arrêtant son geste qui nouait un carré Hermès. Elle me serra légèrement le bras, puis tira de son sac une carte de visite qu'elle me remit d'un geste rapide en me regardant droit dans les yeux.
— Je suis Dominique… Peintre. J'expose à My Gallery, rue Montaigne.
— Ah !… J'y passerai, promis. Peut-être à bientôt, Dominique.
— Sans adieu, cher Monsieur…

Elle se glissa dans la foule comme une couleuvre dérangée.

Je la suivis, la rattrapai, lui pris le bras, et quand elle se retourna lui dis d'une voix ferme :
— J'ai une suite au Méridien Porte Maillot.

On prend un taxi. C'est un Gabonais bavard qui fait les questions et les réponses.
Je passe au desk prendre la clef de la suite. L'ascenseur pour le quatorzième, puis la 1420.

Debout devant la vitre, elle regarde le bal des petites voitures sur l'échangeur du périphérique, dans l'attente. Je m'approche pour prendre son vêtement, partageant son attente – attente de quoi ? – puis elle se retourne. Je la tire contre moi et colle mes lèvres sur les siennes. Elle ne se refuse pas, ouvre la bouche (ce qu'une putain refuse toujours, la réservant à d'autres travaux à venir). Nous entrons alors dans un autre monde, celui de la passion où tout s'enchaîne de façon frénétique, et de plus en plus fort. La serrant par la taille je l'entraîne sur le lit, elle sur moi, nos bouches muettes d'être collées. Ses mains sur mon visage, mes mains dans ses cheveux, nous improvisons une scène d'amour brut, enlevant d'un mouvement de jambes nos chaussures, arrachant vestes, chemise, chemisier, pantalons dans une chorégraphie centrée sur nos deux bouches toujours emmêlées.

Sa peau est douce, une peau d'Eurasienne qui prend la lumière, une peau chaude qui appelle la caresse et les lèvres, une peau pour oublier et se perdre. Les minutes passent sur nos corps qui s'enroulent l'un autour l'autre, s'éloignent pour mieux fusionner, jambes et bras se dénouant pour mieux se nouer. Ses seins, son ventre, ses cuisses, ses épaules sont l'enjeu d'une bataille qui aura deux vainqueurs. Je bande de plus en plus fort et j'ai besoin d'être branlé ; elle attend ! Son souffle est court, elle est en chaleur, partageant cet instant magique où s'ouvrent des possibles. État de transe fragile qui se brisera si la complicité n'est – ne serait-ce – qu'écornée.

Son ventre se colle au mien jusqu'à ce que je glisse pour plonger dans sa toison de jais et parcourir se fente souple et douce, humide et onctueuse puis je prends sa main et la pose sur ma queue, une main que je sais manucurée et fine. Elle attend que mon désir et le sien soient à leur maximum pour commencer à me branler ; elle sait les tours pour soutenir la bandaison : quelques mouvements de doigts sur les testicules, des frôlements tantôt légers, tantôt appuyés, puis elle se déplace pour que je puisse fouiller sa chatte et ouvre ses cuisses comme le signal d'un nouvel épisode.

Nous jouissons ensemble ; ses cris sont des appels au secours – en avoir plus encore. Une experte ! J'ai le sentiment de n'avoir jamais été aussi bien branlé, la force de ma queue en témoigne. Rien à voir avec une masturbation pour faire passer une poussée de désir – désir de qui et de quoi ? Ici et maintenant, cette question n'a plus de sens, et ce n'est qu'en en faisant le récit qu'elle se glisse sous la plume comme une métaphore pour dire l'extrême onction qu'elle m'a donnée. Nous nous emmêlons, tordus par le désir et la pleine jouissance que lui procurent mes caresses, et que les siennes, d'une technicité de professionnelle, me donnent. Toujours sa bouche dans la mienne, aussi précieuse que le sexe avec la sarabande incontrôlée de nos lèvres, de nos langues.

La tirant par ses cheveux qu'elle a lâchés, je plaque sa bouche sur ma queue pour qu'elle me suce avant l'éjaculation que je tente de repousser pour jouir d'une pipe de grande force et d'infinie douceur. C'est une besogneuse qui sait y faire, appliquée et totalement impliquée dans cet exercice qui relève à la fois de la psychothérapie, de la gymnastique, du yoga ou encore de la kinésie. Elle avale la première giclée de foutre, goulument comme un viatique, tout en en conservant dans sa bouche pour l'étendre ensuite d'une main légère sur son visage comme une crème parfumée. Je lui dis « Reste ! », et elle reste. Ma queue est enfoncée profondément au point de l'étouffer, immobile comme je suis dans sa trachée. Elle change de position pour que je puisse mieux la branler, chatouiller sa chatte et son clitoris d'une main libérée pour cette grande œuvre, avant que je glisse mon majeur dans son vagin puis mon pouce dans son anus offert. Elle se retire et d'un rapide coup de langue enlève sur mon gland la dernière goutte de sperme pour n'en rien laisser perdre. Avide comme un démon ou inspirée comme une déesse, je ne sais ; des larmes coulent sur son visage, larmes secrètes comme ses soupirs, ses cris et ses râles qui l'ont conduite à l'attendue petite mort qui la transforme en une statue d'une perfection absolue comme un bloc de marbre. La puissance de ses cris, qu'elle ne retient pas comme je le lui demande, m'arrache même à cet instant magique ; c'est une célébration de l'amour, sans artifice, d'une authenticité absolue. Je la retourne sur le ventre pour mieux la branler tout en faisant glisser mes lèvres sur sa colonne vertébrale jusqu'au bas des reins pour provoquer de nouveaux spasmes de jouissance.

Elle se lève et fait glisser sur la moquette les derniers vêtements qui ont résisté au tsunami. Nue devant moi qui suis encore allongé sur les draps, elle s'offre à mes yeux et se livre à mes mains. Où est-elle, la putain qui m'a dragué sur le trottoir des Champs ? Est-elle celle qui m'a offert une séance gratuite ? Est-elle la rousse aux yeux noirs qui soufflait la fumée de sa cigarette sur les hommes qui l'approchaient ?

C'est une autre chorégraphie qui commence : à genoux, je fouille de ma langue sa toison et encore sa chatte qu'elle m'offre en se coulant dans le fauteuil, serrant plus ou moins selon nos spasmes ses cuisses sur ma tête, attendant que je remonte jusqu'à ses seins durs et dressés qu'elle magnifie en levant les bras au-dessus de sa tête – autre désir, autre jouissance qui me semblent répartis sur nos deux corps. Ne sachant plus quoi embrasser, lécher, griffer après avoir abusé de sa poitrine extrêmement sensible aux caresses, et au léchage de chatte… Je m'écarte, la regarde enfin dans les yeux.

— Je veux que tu me baises… Je sais que les MST sont des cadeaux que font les putains, mais j'ai des capotes renforcées… et je choisis les bites qui se glissent dans mon vagin. Il le faut, après la douche ! me souffle-t-elle comme une injonction plus qu'une sollicitation.

Elle me prend la main pour m'entraîner dans la salle de bains carrelée comme un bain turc où elle entreprend un prologue à l'acte II : douche et bain pour ne rien perdre de ce moment de grande intimité qui reprend des figures imposées auxquelles nous ajoutons des figures libres (comme au patinage !). Et c'est avec du savon dans les yeux et la bouche que cette bête à deux dos pisse sous la douche, elle debout et moi contre elle arrosant généreusement ses fesses.
Après avoir jeté les peignoirs de bain, elle s'allonge en étoile de mer sur la moquette.
— Ma préférée, me lance-t-elle avec le sourire carnassier de la femelle qui va dévorer son mâle après le coït.

Moi je vois là un top model qui se donne à l'artiste pour faire l'œuvre de sa vie ; quelque chose qui reprend en le magnifiant le dessin de Vitruve retravaillé par Léonard, une femme ayant chassé l'homme pour les dépasser et atteindre un sommet de l'art. Elle est cuisses ouvertes, prête à toutes les figures pour atteindre l'extase – celui de la Sainte Thérèse du Bernin. Je bande encore, puisqu'il le faut, bien qu'épuisé par mes performances d'accompagnateur (c'est le mot qui me vient à l'esprit).

On frappe à la porte de la chambre :
— Votre petit déjeuner Monsieur…
— Une seconde, je vous ouvre.
— Votre petit déjeuner, Monsieur. Monsieur a-t-il passé une bonne nuit ?
— Vous pouvez poser le plateau là… Merci.

« On ne maîtrise pas ses rêves, murmuré-je, et entre rêve et cauchemar il n'y a pas souvent plus qu'une feuille de papier à cigarette ! »

Évidemment, il n'y a pas de peignoir sur la moquette ; les fantasmes ne laissent pas de traces. Cette femme m'a inoculé un virus dont l'effet est pire que celui des drogues dures, un saut dans le noir pour trouver l'amour à travers le physique. Exploit dont on ne sort pas sans cicatrices à l'âme ! Que se serait-il passé si j'avais accepté son invitation ? Un coup foireux et des regrets. Or, que dire d'une nuit avec une femme qui ne fut qu'un mirage dans le désert du lit ?