Les : connecté…

La sonnerie lancinante du petit réveil annonce qu'il est 7 heures et qu'il est temps pour Les de se lever. Il a ouvert les yeux il y a déjà cinq bonnes minutes, comme d'habitude, et éteint machinalement l'engin en bâillant. Marie entre dans la chambre d'un pas décidé. La porte grince, les talons aiguilles claquent sur le plancher. Les cligne des yeux lorsqu'elle tire le rideau, laissant entrer par la fenêtre les premières lueurs du matin. Elle s'assoit sur le lit et se penche pour l'embrasser.

— Je pars au travail, mon chéri. Ne te rendors pas…
— Ne t'inquiète pas ; je me lève tout de suite. Mais dis donc… tu t'es mise sur ton trente-et-un !

Redressé sur ses coudes, Les dévisage son épouse et laisse échapper un petit sifflement alors qu'elle tourne sur elle-même pour se dévoiler sous toutes les coutures. La veste du tailleur noir s'ouvre légèrement dans le mouvement, et la queue-de-cheval blonde balaye son dos en ondulant. Elle s'immobilise face à lui en souriant.

— Ça te plaît ? Je suis sûre que tu es tout raide sous la couette… Tu te rappelles que c'est aujourd'hui, ma petite surprise ? On a dit à 13 heures, n'oublie pas… Je t'envoie un message avec l'adresse dans la matinée.

Elle garde la pose quelques secondes, puis se penche pour l'embrasser à nouveau et lui susurrer quelques mots à l'oreille :

— Je suis tout excitée, tu sais, et je voulais te faire bien bander avant de partir… Être sûre que tu penseras bien à moi jusqu'à tout à l'heure… Je suis vraiment impatiente… Allez, il faut que j'y aille.

Sa main glisse sur la couette et presse sur la bosse qui gonfle entre les jambes de son mari, puis elle se lève et quitte la chambre. Les reste immobile. Il l'écoute s'éloigner. Le bruit des pas, le froissement du tissu du pardessus qu'elle enfile. La chaînette du lourd sac à main en cuir noir qui tinte. La porte qui claque. Et puis le silence.

Les retombe sur le lit. Tout émoustillé, il laisse pendre sa main le long du sommier jusqu'à ce qu'elle trouve la tablette abandonnée la veille au soir à même le sol. « Voyons… Connexion en cours… La liste des contacts… » Le petit rond vert à côté de l'avatar de Stéphanie suggère qu'elle est en ligne. Il tape un petit message de salutation :

« Bonjour, très chère. Bien dormi ? »

Aucune réponse. Elle n'est peut-être pas disponible. Alors il se lève, passe aux toilettes se soulager et va faire couler son café. Il revient vers la chambre en vidant sa tasse, jette un œil sur la tablette et se rallonge en constatant que sa correspondante lui a répondu. Il se réjouit d'avance des quelques mots qu'ils pourront échanger, trop heureux de partager avec elle son excitation matinale.

« Très bien, mon cher Les. Et toi ? Tu as fait de beaux rêves cochons, j'espère ? »
« C'est le réveil qui a été bien agréable. »
« Ne fais pas durer le suspens… »
« Ma chère et tendre a décidé de partir au travail dans une tenue des plus excitantes. Tu me connais… »
« Laisse-moi deviner. Un tailleur bien strict ? Ton fantasme des femmes BCBG tirées à quatre épingles… »
« Tailleur-jupe noir, bas et talons aiguilles. Chemise blanche. Et ma cravate rose. Celle qu'elle préfère et qu'elle met parfois pour nos scénarios coquins. »
« Je suis sûre que tu bandes comme un taureau, petit salaud. »

C'est vrai qu'il bande. Il se branle même entre deux phrases tapées sur l'écran. Il a rarement l'occasion de discuter avec Stéphanie comme ça, le matin. La trouver ainsi au saut du lit alors que Marie a laissé son érection insatisfaite lui apporte un réel plaisir. D'habitude, leurs conversations se font plutôt le soir, lorsque leurs conjoints respectifs dorment.

Ils se sont rencontrés en ligne, en échangeant des commentaires sur un forum de textes érotiques, et agrémentent leurs soirées d'histoires et de jeux de rôles débridés bâtis de phrases crues et de scènes salaces à travers une application de messagerie instantanée. Pour autant, ils ne se sont jamais vus et ne savent que peu de choses l'un de l'autre, si ce n'est les fantasmes qu'ils partagent, exacerbés par l'anonymat que leur procure Internet.

Les envoie un nouveau message :

« Je te sens d'humeur taquine… »
« Tu parles ! Monsieur a été pris d'une envie soudaine à son réveil. Soi-disant que j'avais l'air sexy dans sa chemise blanche qui m'a servi de pyjama. Ouverte, la chemise. Il a fini de l'ouvrir pour me peloter les seins. Et en deux temps trois mouvements, je me suis retrouvée à quatre pattes, prise en levrette. Avec la fessée et les insultes. »
« Les insultes ? »
« Il ne peut pas s'empêcher de me traiter de salope ou de petite pute quand il me défonce. De jouer les mâles dominateurs. Et moi j'adore ça. J'ai fini à genoux pour récolter sa semence en plein visage et dans mes cheveux. »
« Quel petit déjeuner ! »
« Miam ! Mais obligée de me faire un shampooing. »
« Je préfère imaginer tes seins qui se balancent au rythme de la saillie. Le tissu de la chemise qui effleure tes tétons dressés et si sensibles… »
« Oh, Les… Ce n'est pas en me disant ça que je vais m'arrêter de mouiller ! »

Les a du mal à abandonner sa masturbation en si bon chemin, mais les chiffres sur le petit écran de son réveil le rappellent à l'ordre. Il doit se préparer, et il faut donc couper court.

« Je vais te quitter… Le travail m'attend ! Bises. »
« C'est ça, va bosser ! Pour moi, aujourd'hui, c'est grasse mat'… Essaye de fermer ton pantalon de costume sur ta grosse bite bien dure, et choisis une belle cravate en pensant à ta vicelarde de femme ! Bises. »


Après un long point dans le bureau de son chef, Les regagne son bureau avec dans les mains le courrier qu'il vient de récupérer dans son casier. Il franchit la porte et pose les enveloppes à côté de son clavier en se disant qu'il y jettera un œil plus tard. Il n'y a là-dedans rien d'important, il le sait déjà. Une revue professionnelle, de la communication d'entreprise… Il est presque 9 heures. Dans son dos, le soleil levant fait briller les façades vitrées des tours de la Défense. Il balaye rapidement les quelques messages électroniques arrivés depuis la veille.

Voilà. Il souffle. La motivation n'y est pas : il a bien du travail à abattre, mais pas d'impératifs ce matin. Et surtout, il pense à ce rendez-vous avec Marie à 13 heures. Il a une bonne idée de ce que peut être la coquine surprise, car ils se sont juré de tenter l'expérience un jour. Mais son esprit est tenaillé par la curiosité et un peu de nervosité. Marie aurait-elle donc organisé ça, elle d'ordinaire si posée, si pragmatique et sérieuse ?

Il se sent un peu à l'étroit dans son pantalon. Se demande si Stéphanie aurait apprécié la cravate bordeaux qu'il a choisie. Il ne met pas nécessairement de costume tous les jours, loin de là, et aucun évènement important ne le lui imposait aujourd'hui. Mais son choix s'est porté sur le gris, en pensant à Marie et à leur bref échange de ce matin.

Il consulte son portable. Le petit rond est toujours vert, alors il lui envoie un message :

« Tu es toujours en ligne ? »

La réponse arrive presque instantanément :

« Oui. »
« Toujours au lit ? »
« Dis-moi, tu n'es pas supposé travailler ? »
« Si. Mais j'ai rendez-vous avec ma chère et tendre dans Paris en tout début d'après-midi. Je crois qu'elle me réserve quelque chose de vraiment spécial ! Alors pour le boulot, l'esprit n'y est pas vraiment. »
« Quelque chose de bien croustillant ? »
« Je te le dirai plus tard, quand je serai sûr… »
« Je dois sortir dans la matinée pour faire du shopping avec une copine, mais après ça je veux que tu me racontes en direct ! »
« On verra. Et puis je devrais certainement arrêter de jouer avec mon portable, tu ne crois pas ? »
« Bien sûr… Occupe-toi bien de ta bourgeoise BCBG… »
« Jalouse ? »
« Évidemment. Tu es à moi, non ? Bon, pour répondre à ta question, oui, je suis toujours au lit. »

Les attend un instant. Il aurait aimé qu'elle lance le sujet d'elle-même, mais il est trop excité et trop impatient pour laisser la conversation s'arrêter là. Un peu honteux, se sentant un rien puéril, il se résout à poser la question :

« Tu te caresses ? »
« Oui, vilain petit coquin… Et toi, tu te masturbes ? »
« Je suis au bureau, tu sais. »
« Et alors ? Il y a du monde avec toi ? »
« Non… »
« Alors branle-toi. »

À travers la paroi de verre dépoli qui le sépare du couloir, Les voit passer les silhouettes floues de ses collègues. Que pourraient-ils voir, d'autant qu'il est assis derrière son bureau ? Et si quelqu'un entrait ? Son rythme cardiaque s'accélère… Il s'arrête de respirer un instant le temps d'ouvrir sa braguette.

« Voilà, je me branle. »
« Mmmm… Ta grosse bite bien dressée hors de ton élégant costume de cadre, j'aimerais bien voir ça. Si tes collègues savaient ça ! Une bonne branlette crapuleuse quasiment sous leurs yeux… »
« Ça t'excite, l'exhibitionnisme ? »
« Oui. Tu veux un petit cadeau ? »
« Un petit cadeau ? »
« J'ai tiré les rideaux. Je suis devant la fenêtre, toute nue sous ma chemise. J'aime beaucoup cette lumière du matin… »
« Tu pourrais peut-être entendre le chant des oiseaux si tu l'ouvrais, cette fenêtre. »
« Petit cochon… D'accord, je l'ouvre. »

Les sourit. Elle aime le provoquer, et cela fonctionne. Il se masturbe de plus belle en attendant le nouveau message qui confirmera l'effronterie de sa correspondante.

« Voilà. Je suis devant la fenêtre grande ouverte, et je me caresse la chatte… Tu te branles toujours, j'espère ? »
« Oui. À la fenêtre, vraiment ? Les gens peuvent te voir ? »
« Je ne pense pas : la chambre donne sur notre jardin. Il n'y a pas beaucoup de vis-à-vis. Mais qui sait ? J'imagine que tu me regardes… derrière la haie, là-bas… et que tu te tripotes en te rinçant l'œil. Comme un voyeur pervers ! »

Les est fébrile. Un bruit dans le couloir le fait sursauter. Il s'interrompt un instant, retenant son souffle. Il écoute, mais tout danger semble éloigné. Alors il reprend le manche en pensant à Stéphanie. Elle le taquine ; qui sait ce qu'elle est vraiment en train de faire en réalité ? Peu importe. L'idée et ce jeu de cache-cache dont il est peut-être le naïf jouet lui plaisent. Son esprit vagabonde, bercé par le rythme de son poignet. Des secondes, des minutes passent. Une nouvelle ligne apparaît en bas du petit écran. Les, aux aguets, la découvre comme on découvre un cadeau sous l'emballage défait :

« J'ai ouvert ma chemise qui flotte au grand air pour me masser les seins et pincer mes tétons. J'ai mis mon pied sur le rebord de la fenêtre. Cette position écarte bien mes cuisses, les ouvre au grand jour. J'ai envie de redescendre m'occuper de mon clitoris et mettre un ou deux de mes doigts au chaud, à l'abri de cette petite brise un peu fraîche. »

Les ne peut s'empêcher de sourire. Mais il ne peut s'empêcher non plus de visualiser la scène que sa fantasque correspondante lui décrit.

« Petite coquine… Et tu me réponds en tapant avec ta troisième main ? »

Stéphanie met un instant à réagir. Un instant juste assez long pour que Les se demande s'il l'a vexée.

« Imagine plutôt que tu es ici, dans ma chambre. Tu te presses contre mon dos. Je te sens contre moi… »
« J'ai les mains baladeuses, tu sais… »
« J'espère bien ! Tu portes un costume noir, ta jolie cravate rose… Tu pelotes mes fesses… Tu pelotes mes gros nichons… Tes mains me parcourent… Tes doigts me pénètrent… Tu aimes ça, petit salaud ? Surtout si un ou deux voyeurs en profitent ? »

L'échange s'emballe, et le cœur de Les bat la chamade. Le costume noir, la cravate rose. Cette référence à la tenue de Marie achève de lui faire tourner la tête. Elle sait y faire, la petite vicieuse, c'est certain ! Les pensées se bousculent dans sa tête, confuses et désordonnées : il y a sa femme et son rendez-vous tout à l'heure, et il est au bureau en train de se branler frénétiquement. Il devrait être en train de travailler, mais il n'arrive pas à chasser de son esprit cette femme dont il ne peut qu'imaginer le visage et le corps que ses mains explorent en rêve.

« Tu vas me faire jouir, si tu continues ! Il faut que je te laisse, mon emploi du temps est un peu chargé… Plein de bises. »
« Tu as raison. Il faut que tu restes bien excité, mais surtout que tu gardes tes couilles bien pleines pour madame… De toute façon, il va falloir que je me prépare à sortir aussi. N'oublie pas : tu me dois un rapport complet tout à l'heure ! Bises aussi. »

Les reprend petit à petit ses esprits. Remballant son engin, il se dit que, non, tout cela n'est vraiment pas raisonnable… Il pose les mains sur son clavier sans trop savoir par où commencer, prend une longue inspiration et finit par retrouver le fil de ses tâches en cours.


Il n'y a qu'une station de RER entre la Défense et la place de l'Étoile, puis, une fois à la surface, il suffit de quelques minutes de marche en descendant les Champs-Élysées pour trouver la rue qui part sur la gauche, et dans laquelle se trouve la brasserie où Les doit retrouver Marie. Il vérifie une dernière fois l'adresse et conclut qu'il est bien devant le bon établissement. Il aurait pu prendre le temps de manger avant de venir ; il en avait largement le temps. Mais il était trop tendu, trop pressé, et le voilà sur place avec un bon quart d'heure d'avance…

Avec ses larges vitres, ses courbes art nouveau et ses splendides boiseries, l'endroit paraît très huppé. Et particulièrement couru, à en juger par l'affluence. La salle est pleine. Il cherche son épouse du regard mais ne la trouve pas. Et comme bien souvent dans les bonnes maisons, un serveur providentiel se propose aimablement de l'aider.

— Monsieur a réservé ?
— Oui ; enfin, c'est ma femme qui s'en est chargée, mais je ne sais pas si elle est déjà là.
— À quel nom, je vous prie ?
— Eh bien, elle m'a dit « table 963 ».

Le garçon qui s'apprêtait à aller vérifier sur le registre des réservations hoche la tête d'un air entendu. Donner un numéro de table peut paraître incongru quand un serveur attend un nom, Les s'en rend bien compte, mais son interlocuteur semble se satisfaire de l'information.

— Bien entendu. Suivez-moi, je vous prie… C'est par ici. Vous descendez cet escalier, vous franchissez la porte sur laquelle est inscrit « Privé », et c'est au bout du couloir.

Les est intrigué. Il remercie machinalement le garçon, puis suit le chemin qu'il vient de lui indiquer. Passé le panneau censé décourager l'entrée des clients, un long couloir tapissé de velours rouge et éclairé par des appliques murales baroques mène à une autre porte. Le brouhaha du restaurant a disparu. Le bruit de ses pas est étouffé par l'épaisse moquette. Intimidé par ce silence, il appuie sur la poignée, hésite un instant et entre.

La pièce est carrée, plus claire car tapissée cette fois de beige, avec un plafond blanc bordé de larges moulures et baignée de lumière par un immense lustre à pendeloques de cristal. La moquette bordeaux est la même que celle du couloir. « Assortie à ma cravate… » se dit Les, pour se donner un peu d'entrain.

Deux petits couloirs s'ouvrent sur chacun des murs et, dans chacun d'eux, trois portes s'alignent sur un même côté. Elles donnent sur ce que Les imagine être des cabines individuelles. Son cœur bat la chamade. D'une part parce qu'il ne sait pas vraiment où il est ni ce qui l'attend, d'autre part parce qu'il sent la folle réalisation d'un fantasme se concrétiser…

Un homme en costume noir se tient immobile au milieu de la pièce, les bras le long du corps.

— Bonjour, Monsieur. Quel est votre numéro de réservation ?
— Bonjour. Le… le 963.
— Je vois. Vous avez un peu d'avance. Je vous en prie…

L'obséquieux maître des lieux désigne de la main le premier couloir sur sa gauche.

— Installez-vous dans le salon du fond, la troisième porte. Une fois à l'intérieur, vous pouvez la verrouiller. Vous trouverez tout le nécessaire à l'intérieur, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit, le bouton rouge au-dessus de l'interrupteur de la lumière vous permet de m'appeler.
— Je vous remercie.
— J'oubliais : Madame a choisi l'ambiance sonore ; ne soyez pas surpris. Mais vous verrez, c'est très… stimulant.

Les entre et ferme immédiatement à clef.

Le style de la pièce est le même que celui du vestibule, mais la décoration est résolument plus moderne. Les murs sont habillés d'un bon mètre de boiseries laquées blanc à la base, contrastant avec la partie supérieure tapissée de noir. La moquette a cédé sa place à un carrelage aux larges dalles d'un marbre luisant, noir également. On retrouve le plafond et les moulures blanches ainsi que, pour assurer l'éclairage, les riches appliques dorées du couloir, seules touches de couleur dans ce petit univers monochrome.

À gauche de la porte, dissimulé par un paravent, un petit cabinet de toilette équipé d'un lavabo et d'un miroir occupe l'angle. Une large et confortable banquette en cuir blanc court sur toute la largeur du mur du fond. Les s'y assoit après avoir pendu son pardessus beige à un portemanteau. Il se détend petit à petit et s'approprie ce cocon dans lequel il commence à se sentir à l'aise malgré la déroutante ambiance sonore qu'on lui a annoncée. Il cherche des yeux les haut-parleurs qu'il finit par trouver, discrètement encastrés aux quatre coins du plafond.

Il est surexcité. Et il faut qu'il partage ça… Il sort son smartphone de la poche de sa veste, même si, un brin honteux, il sait qu'il devrait s'abstenir de s'accrocher à cet engin dans un moment pareil. Bien qu'il se trouve en sous-sol, il y a du réseau. Un miracle. Et le petit rond à côté du nom de Stéphanie est toujours vert.

« C'est incroyable. Ma chère et tendre est une vraie cochonne ! »

Malgré cette accroche pleine de promesses, la réponse ne vient pas. Les, impatient, relance sa correspondante :

« Tu verrais cet endroit… Ambiance XIXe siècle, quelle classe ! Je suis tout seul dans un superbe petit salon ; il y a devant moi un guéridon blanc avec une bouteille de champagne et une flûte en cristal, plusieurs flacons de parfum, une boîte de mouchoirs en papier et… un pot de gel lubrifiant ! »

Toujours rien.

« On me diffuse des gémissements et des cris de jouissance de femmes en rut. Lorsque je ferme les yeux, j'ai l'impression d'être au milieu d'une gigantesque orgie ! Et là, juste à côté de moi, sur le mur, cerclée d'un anneau doré, une petite trappe ronde… »

Le visage de Les s'illumine : Stéphanie répond enfin.

« Un glory hole ! C'est pas vrai… Tu vas prendre ton pied, petit salaud ! »
« Oui. Et tu sais ce que je suis en train de faire ? »
« Dis-moi… Tu m'excites, là, tu sais… »
« Je me branle. J'ai enlevé le pantalon de mon costume, et je me prépare à la main. Je suis déjà bien dressé et bien raide, de toute manière ! »
« Petit veinard… Essayer un glory hole, j'en rêve ! Sucer la bite d'un inconnu qui sort d'un mur… »
« Il faut que je te laisse, la trappe vient de s'ouvrir. »
« N'oublie pas : je veux un rapport ! »

Les range nerveusement son portable et se lève. Debout face à la paroi, il marque un temps d'arrêt. Le sang qui afflue vers son cerveau cogne contre ses tempes au rythme endiablé des battements de son cœur. Il avale sa salive et se plaque contre la cloison, enfonçant entièrement son sexe dans le petit orifice qui l'attend.

Les quelques secondes qui suivent sont insoutenables. Ainsi plongé dans l'inconnu, il est si vulnérable… Il frissonne lorsqu'il sent des doigts l'effleurer, le caresser doucement dans un premier temps, puis le saisir et commencer à le masturber lentement. Quelle sensation… Il repense à Marie lorsqu'elle se bande les yeux pour faire l'amour. Elle dit que cela décuple ce qu'elle ressent. Ne pas savoir ce qui va lui arriver, se faire surprendre, s'abandonner aux décharges de plaisir qui la submergent chaque fois que l'on touche sa peau ou, plus fort encore, la pointe de ses seins. Il ferme les yeux et se laisse aller.

Le mouvement s'accélère ; il essaye de l'imaginer en train de s'appliquer, avec ce petit air studieux qu'elle a toujours quand elle se concentre sur son ouvrage. Puis il sent les lèvres humides, et sursaute au moment où la pointe de la langue vient titiller sa si sensible extrémité. Il ne peut réprimer un gloussement, puis un gémissement lorsque la bouche l'avale. La gourmande commence à le sucer comme on suce un esquimau, en prenant son temps, en aspirant, et en laissant glisser le gland délicat sur sa langue.

Les profite de l'instant. Ne pense plus et s'abandonne. Le mouvement s'accélère pour atteindre un rythme de croisière sur lequel il cale celui de sa lourde respiration. Il laisse échapper un « Oui, oui… » de temps à autre, tel un sportif s'encourageant dans l'effort. Puis une courte pause… et la branlette reprend, vive, ferme. Puis la fellation, à nouveau. Il sent la tête de sa dulcinée qui ondule et l'emporte, comme une vague, dans un agréable roulis. Les travaux manuels et buccaux alternent en cycles de spasmes et d'extase jusqu'à ce que doigts et lèvres délaissent le membre toujours vaillamment dressé.

Les souffle. Mais le répit est de courte durée. Quelque chose se presse maladroitement contre son gland, le bouscule, l'écrase… Puis un passage s'ouvre, et il s'enfonce. Quelle sensation, encore une fois… Il frémit et ferme les yeux. Il imagine Marie, penchée en avant, les fesses plaquées contre la cloison, se faisant pénétrer par son sexe qui émerge fièrement de la petite trappe. Ce qu'elle est humide… Jamais elle n'a été aussi humide… Le vagin est doux, chaud et plein d'une confortable jouissance poisseuse : sa chère Marie profite, elle aussi, de cet incroyable moment.

Il amorce son mouvement de va-et-vient, hésitant dans un premier temps, pénétrant sa bien-aimée avec précaution. La confiance et l'excitation prenant le dessus, il monte en puissance, galvanisé par les hurlements et les râles lascifs qui fusent autour de lui. Emporté par une rage animale, il essaye de donner de l'amplitude, prenant son élan, se plaquant de toute la force de ses reins contre la cloison, toujours plus fort, toujours plus vite.

— Han ! Han ! Oui ! Prends ça, salope ! Prends ça ! Hein, que tu es une grosse salope ? Hein ?

Il se lance dans un marathon destructeur dont il n'envisage pas la fin. Pourtant, en sueur, les yeux exorbités et le souffle court, il doit au bout d'un moment se résoudre à sortir de la dégoulinante moiteur de madame qui se soustrait à ses assauts. Mais cette fois encore, l'interruption est brève.

La bouche et les mains reprennent du service. Cette nouvelle fellation démarre sur un rythme rapide, particulièrement vif et ferme. Les gémit devant tant de fougue et envisage de demander à la furie de calmer ses ardeurs. Elle marque d'elle-même une pause, les lèvres fermées sur sa trique. Puis avance, et avance encore un peu, par à-coups, comme si elle essayait d'avaler la totalité du sexe gonflé. Les sent son gland à l'étroit, appréciant avec plaisir et curiosité les nouveaux frissons que lui procure cette première expérience de gorge profonde. La bouche se retire, probablement pour permettre le passage d'un peu d'air ainsi que l'évacuation de la salive et des glaires visqueuses qu'il sent s'écouler sur son membre.

L'exercice reprend. La bouche force tellement qu'elle en tremble, transmettant à la trique qui l'étouffe les spasmes des haut-le-cœur de l'excessive suceuse. Nouveau retrait, nouvelles expulsions. Et celles-ci sont encore plus volumineuses au troisième et dernier retrait. Les tente de visualiser les jets de salive et les crachats s'abattant sur son sexe que la bouche vient amoureusement lécher, comme pour conclure avec un peu de douceur l'accès de violence qu'elle vient de s'imposer.

Les doigts se lancent alors dans leur grand final. Ils masturbent frénétiquement le pénis pendant que les lèvres embrassent et pompent le gland. Les sait qu'il va jouir. Ça monte, oui, ça monte… Plus vite ! Les doigts se précipitent, la langue s'agite, plus vite encore… Il se tend, gémit, crie, et explose enfin. Il a passé la journée dans un état d'excitation quasi permanent, bandant comme un taureau à la moindre occasion. Et la délivrance arrive enfin. Jet après jet. Il ne voit rien mais il a le sentiment d'expulser une quantité de sperme incroyable. Une main continue de le branler, exigeant jusqu'à la dernière goutte. Il sent la langue glisser sous son gland et en conclut que Marie a tout recueilli dans sa bouche. Peut-être y a-t-il eu une giclée pour son tailleur ? Il réalise que, pour la première fois depuis l'ouverture de la petite trappe, il essaye d'imaginer ce que porte sa femme… Le tailleur noir, la chemise blanche et la cravate rose. À moins qu'elle ne se soit changée pour l'occasion ?

Alors qu'il s'avachit sur la banquette, épuisé et essoré, ruisselant de sueur, il laisse ses fantasmes fétichistes reprendre le dessus, tentant de mettre des images sur les incroyables instants qu'il vient de vivre…
Il remarque à peine la petite trappe qui se ferme dans un claquement sec.


Ne rien voir… Juste sentir… Quel déferlement de sensations ! Debout sur le trottoir, Les reprend le cours de sa vie en essayant d'analyser ce qu'il vient de vivre. On est bien loin des petits scénarios que Marie et lui jouent le soir au lit… Il faudra qu'il l'embrasse et qu'il la remercie comme il se doit, quand il rentrera tout à l'heure, pour ce tête-à-tête un peu particulier. Ce moment d'intimité si intense. Peut-être est-elle encore là ? Quoi qu'il en soit, il était convenu de ne pas s'attendre.

Un homme portant un long manteau noir, sortant lui aussi de la brasserie, le bouscule et s'excuse. Ils échangent un sourire.

Les se dit qu'une bonne balade et un peu d'air lui feraient du bien. Il décide de rentrer à pied, et se met en marche.