M A

Les spécialistes ricaneront, c'est certain.
Lorsque j'entrepris de raconter les histoires de mon nouveau héros, je me suis référé à l'immense Voltaire pour ce qui était de ses détails biographiques. Ce dernier, en effet, a fait paraître en son temps un « Testament du curé Meslier » dans lequel il donne différentes informations indispensables comme sa date de naissance, celle de sa mort, et les raisons pour lesquelles les écrits de notre bon curé ne nous furent livrés qu'après sa mort.
Hélas, comme bien souvent avec Voltaire, le fond importe plus que la forme, et les menus détails dont l'obscur tâcheron que je suis avait besoin se révélèrent par la suite totalement faux. Faux, et invalidant totalement la crédibilité de ma première enquête.
J'entrai alors dans la pièce de ma maison que je réserve à la méditation et à mes conversations avec les grands écrivains de ce monde. Lorsque j’eus exposé le problème, c'est comme toujours mon bon Alexandre Dumas qui vint à mon secours, me rappelant que l'Histoire aime qu'on la prenne parfois brutalement, et qu'elle nous pardonne toujours nos mensonges à condition que les enfants que nous lui donnons soient beaux.
J'ai fait ce que j'ai pu pour la satisfaire.

Le curé Meslier et l'inspecteur Lebau aimaient deviser ensemble. Tous deux étaient des hommes de raison que leur foi n'aurait su égarer.

Le premier est connu pour avoir laissé à sa mort un testament qui fit de lui le premier philosophe véritablement athée. Connaissant parfaitement la bible et la théologie (ce qui était rarement le cas des curés de l'époque), il passait ses nuits armé de sa plume à réfuter les dogmes et les superstitions de la foi catholique. Il n'aurait su rendre publiques ses réflexions, bien entendu, et garda cela pour lui jusqu'à sa dernière heure.

L'Histoire n'a gardé aucune trace du second, au point qu'on pourrait se demander s'il n'est pas, à l'instar de ce qu'écrivait Meslier sur Jésus, un mythe inventé par un écrivain en recherche de personnage pour ses nouvelles policières. Quoi qu'il en soit, les deux hommes étaient du même âge, nés tous les deux en 1678, et officiaient en ce printemps de l'année 1744 dans le petit village d'Étrépigny dans les Ardennes.

Église d'Étrépigny
Église d'Étrépigny

Le début de notre histoire les retrouve attablés tous deux au presbytère autour du café que vient de servir la belle Marguerite, bonne du curé de son état, qui vaut à son employeur bien des soucis à cause de son jeune âge et des regards éperdus d'amour qu'elle lui lance en permanence.

— Ah, mon Père, n'êtes vous pas ennuyé par cette dévotion que semble avoir pour vous votre servante ?
— Je sais… Les ragots sont remontés jusqu'à l'évêque.
— Et alors ?
— Et alors quoi ? Je suis un vieil homme, et cette jeune femme est ma nièce. Seuls les esprits perfides peuvent voir quelque mal là-dedans.
— Hum… évidemment, sourit l'inspecteur.
— D'autant plus que le monde est plein de vieux barbons ayant épousé des femmes beaucoup plus jeunes qu'eux, allant parfois jusqu'à exiger leur virginité.
— Mais l'Église vous interdit cela, à vous, Monsieur le curé.
— L'Église a tort sur ce point. L'épitre à Timothée est très clair là-dessus : « Que l'homme de foi n'ait qu'une seule épouse… »
— Remettriez-vous en cause l'autorité du pape ?
— Bien sûr que non : je ne suis pas marié avec ma nièce.
— Que vous êtes retors, mon ami ! Je n'aimerais pas avoir à faire à vous comme suspect… Dites moi, je voudrais avoir votre avis sur une affaire assez bizarre ayant eut lieu il y a quelques jours.
— Je vous écoute, Inspecteur.
— Vous connaissez la veuve Mac Bride, qui est venue s'installer chez nous il y a deux ans ?
— Une fervente catholique, en effet, qui élève à la perfection ses deux jeunes enfants malgré son profond dénuement.
— Eh bien figurez-vous qu'elle n'est plus dans le dénuement à l'heure qu'il est.
— Ah bon ?
— Il y a trois jours, quelqu'un s'est introduit chez elle pendant la nuit. Son fils aîné a entendu du bruit et a vu une ombre s'échapper par une fenêtre qu'elle avait laissée ouverte.
— Qu'a-t-il dérobé ?
— Rien, justement. Mais sur la table de la cuisine, il a trouvé une bourse pleine de pièces d'or avec un mot : « De la part des enfants de la veuve… »
— Un bienfaiteur anonyme… Surprenant.
— En effet. Ce qui est fâcheux, c'est que Mme Mac Bride en ait parlé. Et hier, j'ai reçu une plainte de Gros Louis qui prétend qu'on lui a dérobé chez lui une bourse remplie de pièces d'or.
— Ah-ah… Gros Louis est un jaloux, un avare et un cupide qui accuse sans cesse tout le monde à tort pour se faire de l'argent, vous le savez bien.
— Oui, mais là… nous avons une veuve, deux enfants, une bourse qui apparaît de façon inhabituelle, et une lettre qui accuse de vol les enfants de cette veuve. Je suis bien obligé d'ouvrir une enquête.
— Hum… Nous avons deux enfants de cinq et trois ans qui ne savent ni lire ni écrire, une pauvre femme qui parle elle-même de l'or qu'elle reçoit mystérieusement, et un bandit notoire qui l'accuse. Ce n'est pas crédible.
— On dira que c'est la veuve qui a écrit la lettre pour se couvrir.
— Elle aurait donc laissé ses enfants seuls la nuit, se serait introduite chez Gros Louis sans réveiller le chien ni personne, trouvé la cachette des trésors de ce grigou, et n'aurait pris qu'une seule bourse. Ensuite, elle aurait laissé une lettre accusant ses propres enfants et en aurait parlé à tout le monde…
— Je suis bien d'accord : cela ne tient pas. Mais c'est une hypothèse qui existe malgré tout et qu'il me faut réfuter pour qu'on la laisse en paix. Je comptais sur vous…

Des coups répétés retentirent alors à la porte du presbytère. Deux hommes entrèrent.

— Pardonnez-nous de vous déranger à cette heure, Inspecteur. Nous venons de trouver le cadavre d'un étranger qui vient d’être assassiné à deux rues d'ici.

L'homme qui gisait dans la rue du Potier était vêtu à la manière d'un gentilhomme. Il avait été poignardé dans le dos et n'avait pas eu le temps de tirer son épée du fourreau.

— Un crime de maraudeur, sans doute, Inspecteur. Nous n'avons pas trouvé d'argent sur lui. Juste une petite clef dans sa poche gauche.
— Un maraudeur ? J'en doute, répondit l'inspecteur Lebeau. Il porte encore sa chevalière en or.
— Le voleur a peut-être été dérangé.
— Un blason est-il visible sur la chevalière ? demanda le curé Meslier.
— Non. Juste des initiales… Un A et un M superposés.
— Voilà qui devrait permettre de l'identifier.
— Étrange, reprit Lebeau, il n'est en possession d'aucun document. Ainsi notre voleur aurait eu le temps de lui prendre ses papiers, mais pas la bague qui pourtant est en or.
— Il porte également une médaille, dit Meslier. Une Vierge, ornée d'une croix de Saint-André.
— Un Écossais… Hé-hé, nous tenons peut-être notre bienfaiteur anonyme. La veuve Mac Bride est Écossaise, dit-on.
— Allons donc voir à l'hôtel ; il y est peut-être inscrit.
— Lequel ? Nous en avons deux…
— Commençons par le plus proche.

L'Hôtel des Voyageurs était petit. Il faut dire qu'Étrépigny n'en recevait pas beaucoup, et qu'hormis la grande foire aux bestiaux d'automne, aucun événement particulier n'avait de raison de voir les foules s'y précipiter. Le concierge confirma bien l'arrivée d'un dénommé Adam Mills le matin même, à cheval.

— Hum… Mac Bride a reçu sa bourse il y a trois jours, fit remarquer le curé Meslier. Ce n'est donc pas notre homme.
— Sans doute pas, mais allons fouiller la chambre ; nous en saurons peut-être plus.

La chambre ne contenait pas grand-chose, hormis un grand sac de voyage. Les placards étaient vides, et le lit n'avait pas été défait. Dans le sac, ils trouvèrent quelques vêtements de rechange et un petit coffret en bois fermé par une serrure. Ils essayèrent la clef, et le coffre s'ouvrit. À l'intérieur, ils trouvèrent une paire de gants blancs et deux boutons de manchette aux initiales A et M superposées également.

— Bien, dit Lebeau en réfléchissant à voix haute comme à son habitude. Nous avons donc un Écossais débarqué de nulle part, nommé Adam Mills comme en témoigne son inscription, sa chevalière et ses boutons de manchettes. Nous ne savons où il allait, ni pourquoi, et il s'est fait assassiner dans la rue pour des raisons qui nous échappent. Nous voilà bien en peine…
— Si je puis me permettre d'avancer une hypothèse, Inspecteur…
— Allez-y, mon Père, vous êtes là pour ça.
— Un Écossais se rendant à Paris, à Reims, ou même en Flandre n'aurait eu aucune raison de s'arrêter ici, à Étrépigny, ce matin ; il aurait poursuivi son voyage plus avant. Donc, j'en conclus qu'il venait ici, pour rencontrer quelqu'un. Il venait le rencontrer en secret, sinon il n'aurait pas attendu la nuit. Personne ici ne connaît d'Écossais, sauf madame Mac Bride ; or, il n'allait pas chez elle. Madame Mac Bride a reçu de l'argent il y a trois jours… J'avance donc l'hypothèse qu'un autre Écossais se trouve ici depuis au moins trois jours, avec qui notre homme avait rendez vous.
— Et cet autre Écossais l'aurait assassiné ?
— C'est possible. M'est avis que nous devrions visiter l'auberge du Bon Accueil…
— D'accord avec vous, mon Père. Mais il est tard… Retrouvons nous demain matin devant l'auberge, et espérons que nous y trouverons la solution de ce mystère.

Le lendemain matin, Augustin Parmentier, le patron de l'auberge du Bon Accueil, confirma bien qu'il avait eu plusieurs voyageurs durant la semaine. Un Allemand qui se rendait en Flandre, arrivé la veille dans l'après midi et parti le matin même, un vieil homme boiteux du nom de Marc Avranche, qui se déplaçait avec une canne et était en visite chez ses neveux depuis cinq jours, et un Italien du nom de Benzetti qui passait ses journées à dormir et ne sortait que la nuit depuis deux semaines.

— Pas d'Écossais ? s'enquit Lebeau.
— Eh non, Monsieur l'Inspecteur…
— Ce monsieur Benzetti est-il rentré ce matin ?
— Oui, Inspecteur.
— Eh bien allons le voir !
— Si vous permettez, Inspecteur… demanda Meslier.
— Oui ?
— Cet Avranche est ici également ?
— Non : il est sorti tôt ce matin et m'a demandé de préparer ses affaires. Il doit partir dans l'après-midi.
— Pourrions-nous l'attendre dans sa chambre ?
— Euh, oui, bien sûr.
— Voyons, Meslier…
— Inspecteur, j'ai de bonnes raisons de croire qu'il s'agit de notre homme.
— Et pourquoi cela ?
— Je ne voudrais pas me tromper, mais… je suis presque certain de mon fait.
— Soit, répondit l'inspecteur, je vous fais confiance.

Lorsque le vieillard entra, il eut la surprise de trouver dans sa chambre l'inspecteur Lebeau assis derrière son secrétaire et le curé Meslier debout près de la fenêtre.

— Bonjour, Monsieur Avranche.
— Mais, par le diable, qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
— Je suis l'inspecteur Lebeau, et voici le curé d'Étrépigny, Jean Meslier. Nous avons quelques questions à vous poser.
— Euh… oui, je vous écoute.
— Pourriez-vous nous dire ce que contient ce coffret ?

Lebeau désignait un petit coffre semblable à celui trouvé chez la victime, orné des mêmes initiales.

— Des effets personnels. Pourquoi ?
— Une paire de gants blancs et des boutons de manchettes gravés à vos initiales, A et M, sans doute ? interrogea Meslier.
— Mais…
— Ce sont les mêmes initiales et le même coffre que celui que nous avons trouvé chez monsieur Mills, qui vient d'être assassiné, reprit Lebeau. Coïncidence trop forte pour que vous ne soyez pas soupçonné.
— Mills est mort ? Mon Dieu…
— Ce n'est pas vous ?
— Mon Dieu… non.
— Alors expliquez-vous.
— Je ne peux… Je suis désolé, Messieurs.
— Je vais donc devoir vous arrêter.
— Non, Inspecteur, intervint Meslier. Malgré sa barbe postiche et le fait qu'il ne boite pas vraiment, cet homme n'a assassiné personne.
— Mais… je ne comprends plus, Meslier !
— Les mêmes initiales, certes, mais une fausse identité. Car il ne s'agit pas vraiment d'initiales. N’est-ce pas, Monsieur Avranche ?
— Je vous écoute, mon Père.
— Les deux barres verticales du M représentent Boaz et Jakin, les deux colonnes du temple de Salomon. Ce qui les relie forme un parfait angle droit : l'équerre, donc. Et les deux barres du A représentent le compas. Coïncidence ? Non, puisque la paire de gants blancs est nécessaire pour les cérémonies maçonniques. Ces gants ont trop de valeur à vos yeux pour être rangés avec le linge commun.
— Bravo, Monsieur le curé, dit le vieil homme. Quoi d'autre ?
— Les Francs-Maçons s'appellent entre eux « les enfants de la veuve ». Vous êtes le seul ici à avoir pu offrir une bourse à madame Mac Bride, ce qui implique que vous ne boitez pas : comment donc auriez-vous pu vous introduire chez elle et disparaître aussi promptement avec ce genre de handicap ? À quoi sert donc votre canne ? Elle est le symbole du chef… chef d'une confrérie maçonnique liée à l'Écosse. Inspecteur Lebeau, vous avez devant vous le prince Charles, prétendant à la couronne d'Angleterre et chef de l'insurrection.
— Chapeau bas, Monsieur ! répondit le prince en se redressant et en ôtant sa barbe.
— Mais que diable êtes-vous venu faire dans ce trou perdu ? lui demanda Lebeau.
— Je suis venu demander l'aide du roi de France pour abattre l'usurpateur anglais. Mais pour que la chose reste discrète, je ne voulais pas aller moi-même à Paris. J'ai donc demandé aux membres de ma loge de se mettre en contact avec lui. Mills devait m'apporter la réponse. Hélas, vous m'apprenez qu'il a été tué.
— Et nous ignorons par qui, répondit Lebeau. Plus grave, l'assassin lui a dérobé ses papiers, et parmi eux certainement la réponse que vous attendiez.
— L'assassin est sans doute déjà loin à l'heure qu'il est, intervint Meslier. Sans doute s'agit-il de cet Allemand arrivé hier et parti ce matin. Sans signalement particulier, les chances de le rattraper sont inexistantes. Il faudra donc vous rendre vous-même à Paris, Monseigneur.
— Je n'en ai plus le temps, hélas… Je dois retourner auprès de mes partisans.
— Je peux essayer de me renseigner sur ce sujet, dit Lebeau. Je dois moi-même aller à Paris pour rencontrer le chef de la Sûreté Publique. Je vous ferai parvenir une réponse. Mais, dites-moi, encore un détail… Pourquoi avoir offert de l'argent à la veuve Mac Bride ?
— Son mari était un compagnon d'armes. Il est mort pour moi à Sheriffmuir ; je me devais de ne pas la laisser dans la misère.
— Eh bien, sourit Meslier, je crois que Gros Louis va se retrouver Gros Jean…

Nota bene : dans cette histoire, seuls les personnages de Meslier et du prince sont réels. Le prince Charles Edward Stuart était un cousin de Louis XV, et ce dernier lui accorda l'aide dont il avait besoin. Hélas, la flotte française ne put débarquer. Après avoir remporté quelques victoires, le prince – que ses partisans surnommaient « Bonnie Prince Charlie » – finit par être écrasé à la bataille de Culloden, le 16 avril 1746.
Déguisé en femme, il réussit finalement à embarquer pour la France et passa le reste de sa vie en exil. Il mourut à Rome en 1788.

Bonnie Prince Charlie
Bonnie Prince Charlie