La mauvaise payeuse

Ce que je vais vous raconter s'est déroulé il y a quatre ou cinq ans.

Je vis depuis quinze ans dans un coin charmant de Haute-Normandie dont je suis originaire.
Après mes études de médecine effectuées dans la capitale régionale, j'étais néanmoins resté exercer dans cette ville.

Mon petit frère, après avoir suivi un cursus dans les métiers de bouche, n'avait eu de cesse de vouloir revenir vivre dans notre campagne natale, ce qu'il fit après avoir suffisamment mis d'argent de côté. En effet, il racheta un important commerce à F., le bourg principal, ce qui lui permit enfin de se mettre à son compte comme traiteur. Les affaires marchaient bien pour lui. Il ne gagnait pas des millions, mais au prix de semaines de 50 à 60 heures d'un dur labeur, sa petite famille et lui avaient un train de vie honnête.

Dans ces coins de campagne, il y avait jusqu'à la fin des années 90 relativement assez de médecins. Mais étant tous à peu près de la même classe d'âge, ils se mirent à partir en retraite les uns après les autres sur une courte période. La ville de F. (4 500 habitants) se retrouva presque sans médecins. Mon frère, que je voyais lors des fêtes de famille, me parla de cette problématique. Il me dit un jour : « Pourquoi tu ne changerais pas de coin ? Tu pourrais laisser ta clientèle de R. et revenir t'installer ici à F. »

Sur le moment, l'idée ne m'avait guère plu, mais lors des mois qui passèrent j'y réfléchis régulièrement, et je finis par me dire « Pourquoi pas ? » Cela faisait des années que je pensais à ma campagne ; la grisaille, le stress et l'agitation de la grande ville commençaient à me peser, sans compter que pour le prix de ma petite maison j'aurais là-bas, à la campagne, une grande propriété. Je finis donc par laisser ma clientèle urbaine et m'installai dans le bourg.

Je n'eus pas à attendre les patients, qui affluèrent dès le début.

Je m'achetai une vieille bâtisse – une ancienne fermette – pour vraiment pas cher dans le charmant petit village de L., situé à moins de 8 kilomètres de F. Elle nécessitait quelques travaux de rénovation, mais rien de bien exorbitant.

Petit à petit, je m'investis dans la vie locale.

Le village de L. comptait à peine 400 habitants et sa mairie n'était pas plus grande que mon double séjour. Le directeur de l'école (3 classes) faisait office de secrétaire de mairie (à temps partiel, en fin d'après-midi, après sa classe.)
Et si les politiciens cherchent toujours un endroit où se faire parachuter à la tête d’une grande ville (tête de pont pour conquérir un jour un poste plus important au Conseil Général ou Régional, voire même un poste de député), les vocations pour diriger ces petites communes où l’on recueille surtout des responsabilités et des emmerdements ne sont pas légion ; il y a même des petits villages où il n'y a plus de candidatures.

C'est ce qui faillit arriver pour L.
Le maire, vieil agriculteur en retraite, perclus d'arthrose, finit par casser sa pipe, et personne – même au sein du Conseil Municipal – ne souhaitait se présenter aux élections anticipées. J'étais le médecin de F., habitant la commune : un notable, un intellectuel (même si je n'étais ni politicien ni gestionnaire), et l’on vint me chercher. Avec des arguments cherchant à minimiser la chose (les communautés de communes allant bientôt s'occuper de tout, il n'y aurait plus grand-chose laissé aux communes…), on essaya de me séduire, de me passer de la pommade.
Finalement, surtout pour ne pas laisser les administrés (dont je faisais partie) livrés à eux-mêmes et à la radinerie de la préfecture, je cédai et acceptai. Je fus donc élu avec 100 % des voix (mais pas 100 % de participation), tout comme un apparatchik d'une république bananière.

La tâche, quoiqu'elle me stressât beaucoup au début, ne fut finalement pas si ardue. Je dus surtout réunir autour de moi une liste de personnes qui devinrent mon Conseil Municipal. Les réunions se passaient bien, et ma vie professionnelle – quoique intense – me convenait.

Au bout de six ans je rempilai, présentant de toute façon la seule liste. Mais il y eut un peu de changement : certains conseillers décidèrent de ne pas se représenter. Sur ma nouvelle liste j'intégrai une jeune femme, Stéphanie, qui vivait depuis peu dans la commune. Elle avait racheté avec son compagnon une sorte de petit château très délabré. Le bâtiment en jetait un peu, du haut de ses trois siècles d'existence, mais le travail à réaliser pour le retaper était considérable.

Tout à fait charmante, elle était venue me rencontrer pour me proposer sa candidature.
Elle vivait en couple mais n'avait pas encore d'enfants ; aussi, me dit-elle, elle avait un peu de temps à consacrer à la commune, d'autant qu'elle ne travaillait pas à temps plein.

J'avais eu du mal à savoir exactement ce qu'elle exerçait comme métier. Elle bossait à une quarantaine de kilomètres ; elle m'avait parlé d'un job d'assistante R.H. mais je lus sur la profession de foi qu'elle avait dû rédiger qu'elle se présentait comme « responsable des ressources humaines dans une entreprise de taille moyenne ». Je souris un peu en le lisant, mais je me dis que ses missions devaient être un peu floues et que, du coup, elle s'était un peu mise en valeur en gonflant légèrement l'importance de son poste.

Qu'importe, me dis-je alors : la fille n'était pas sotte, avait un bon bagage, s'exprimait clairement, savait rédiger, et même si je ne pouvais pas être sûr de ce qu'elle m'avait raconté à propos de son cursus, elle était largement plus intelligente et dégourdie que la moyenne des habitants de ce petit village. Elle était plutôt à l'aise pour s'exprimer en public, plutôt volontaire, et pas du genre à rechigner quand il fallait se charger de missions pas toujours évidentes. C'est du moins ce que je découvris ensuite, quand elle fit partie de mon Conseil Municipal.

Par ailleurs, c'était une fille plutôt jolie et bien faite, brune aux cheveux mi-longs, souriante et avenante, qui passait bien auprès des gens qu'elle devait rencontrer. Elle était plutôt élégante, pas BCBG, n'arborant ni le look vestimentaire campagnard des femmes du cru ni celui baba cool des Parisiennes qui ont fait leur retour à la terre. Elle était fine et relativement discrète, comme j'aime les femmes, avec un goût toujours sûr et une allure très féminine ; en tout cas suffisamment pour ne pas laisser les hommes indifférents sur son passage.

La nouvelle équipe était plutôt sympathique, et nous arrivions à bien travailler ensemble. Les gens se parlaient, il n'y avait pas de conflits, et chacun s'acquittait au mieux de ses missions en fonction de son temps disponible. Nous avions tous des rapports cordiaux et nous communiquions facilement, même si j'évitais d'appeler dans la journée ceux qui exerçaient un boulot prenant.


Deux ans après ces élections municipales, Stéphanie nous apprit qu'elle allait convoler avec l'homme qui partageait sa vie. Nous en fûmes bien entendu tous ravis. En tant que premier magistrat de la ville, c'est moi qui devais officier et marier le jeune couple.

En discutant un soir de la vie locale avec mon frère, il m'apprit que Stéphanie lui avait commandé le buffet pour le vin d'honneur. J'étais ravi pour lui et il n'était pas mécontent car, la crise étant passée par là, il avait accusé une baisse de chiffre d'affaires depuis deux ans et commençait, certains mois, à avoir du mal à joindre les deux bouts.

C'était un buffet pour plus de 180 personnes, et cette commande ne pouvait pas mieux tomber. Ma belle-sœur allait dresser le buffet avec l'aide d'un extra qui devrait servir les convives, tout ceci dans la grande salle des fêtes communale. Les mariés et leurs invités devaient ensuite festoyer dans un restaurant situé à une trentaine de kilomètres.

Stéphanie nous avait raconté ça, même si elle ne s'épanchait pas trop sur sa vie privée.
Étant plutôt discret, je lui avais posé peu de questions, ne cherchant pas à en savoir plus. C'était, ce soir-là, juste assez pour être poli et alimenter la conversation.

Je célébrai donc dans la mairie le mariage de Stéphanie et de son compagnon. Très peu de gens pouvaient entrer dans la toute petite salle (qui n'avait, de mémoire d'homme, pas accueilli de cérémonie de mariage depuis bien longtemps), aussi fis-je un long discours, insistant sur l'honneur que nous faisait ce couple de jeunes gens d'être venu s'établir dans notre petite commune et d'y convoler.

Nous étions en été ; la mariée avait choisi une élégante robe-fuseau blanche descendant jusqu'aux chevilles, qui lui laissait les épaules nues et libres. Une tenue chic mais plutôt sobre, sans fioritures, sans dentelles. Les bras étaient nus (pas de gants ni de tulle, donc). Elle arborait une ravissante coiffure et ne portait pas de chapeau. Cette simplicité dans le style l'honorait. Ce n'était pas ce genre de fille qui veut en mettre plein la vue à tout le monde et à ses invités : pas de clinquant, pas de bling-bling. Ils n'avaient pas loué de limousine : ce fut la grosse berline d'un ami du couple qui les conduisit à la salle des fêtes.

Au vin d'honneur, je félicitai à nouveau les mariés, faisant connaissance avec la famille proche (qui était peu nombreuse). Les parents et les beaux-parents étaient âgés et demeuraient pour les uns à l'étranger, pour les autres à plus de cinq cents kilomètres.

Ma belle-sœur, aidée de son commis, s'affairait, visiblement heureuse que leurs affaires rebondissent un peu.


Plusieurs mois s'écoulèrent. Stéphanie était partie juste après le mariage pour son voyage de noces aux Seychelles durant une semaine. Les conseils municipaux se déroulaient toujours bien, presque tout le monde était assidu.
J'avais bien remarqué que la jeune femme était parfois bizarre. Elle me parlait moins, était parfois un peu taciturne, voire semblait m'éviter. Tout semblait pourtant bien aller dans sa vie, dans son couple car je l'entendais raconter des anecdotes aux autres personnes et leur parler aussi normalement qu'avant.

Aussi n'étais-je pas inquiet ; juste un peu intrigué. C'était comme si c'était avec moi qu'il y avait un problème. Avais-je dit quelque chose qui l'avait dérangée, ou pris une décision avec laquelle elle était en désaccord ? Pourtant il n'y avait eu, à mon souvenir, aucun débat houleux en séance, aucune opposition manifestée par qui que ce fût.

J'avais bien su qu'ils avaient dû revendre leur vieux « château » après avoir entamé quelques travaux, parce que l'entretien était devenu trop onéreux pour ce jeune couple, mais ils ne m'avaient pas sollicité pour quoi que ce fût ; Stéphanie ne s'était plaint de rien à l'époque, et puis ils avaient eu la chance de l'avoir revendu – plutôt facilement et sans perte d'argent, à ce que j'avais pu comprendre – à des Parisiens assez argentés qui souhaitaient en faire un haras.

Mon frère et sa femme, quant à eux, n'avaient pas la vie facile. Ils travaillaient dur et semblaient ne plus gagner autant d'argent qu'avant. J'allais dîner chez eux de temps en temps le dimanche soir. Hormis le lundi (et encore, mon frère recevait ce jour-là ses commandes et ma belle-sœur en profitait pour mettre à jour sa comptabilité), il n'y avait guère que le dimanche (enfin, le dimanche après-midi à partir de quinze heures, quand tout avait été mis en ordre dans la boutique et la cuisine, et qu'ils avaient pu fermer) qu'ils pouvaient un peu souffler.

Ces soirs-là, ils faisaient réchauffer ce qui leur restait du week-end ; moi, j'amenais des pâtisseries. Les enfants étaient en général excités (ils ne voyaient pas beaucoup leurs parents) ; mon frère et son épouse, Isabelle, étaient épuisés.

Mais il n'y avait pas que de la fatigue ce jour-là. Mon frère semblait déprimé, même si je faisais tout pour lui remonter le moral. Ma belle-sœur, elle, cachait une colère rentrée – je m'en étais bien rendu compte – et elle paraissait bouillir en dedans, et de plus en plus à mesure qu'il parlait.

— Allez, dis-je à mon frère, c'est bientôt les communions, les mariages : tu vas faire du chiffre. Tu vas voir, ça va aller mieux.
— Tu parles… Chaque année il y en a moins. Tu sais, maintenant les gens préfèrent faire quarante bornes et acheter tout dans les hypermarchés.
— Oui, mais toi tu fais de la qualité. Tu es connu sur la place. Et puis avec les beaux jours, il y a les Parisiens qui viennent à leur maison de campagne pour le week-end, ils font des fêtes, ils achètent. Ils savent faire la différence entre ce que tu fais et la merde qu'on trouve à Paris.
— Oui, mais c'est des plats pour trois-quatre personnes maximum. C'est pas avec ça qu'on renfloue nos caisses… Ce qui fait du bien, ce sont les cérémonies, ajouta-t-il après un temps. Moi, quand je me suis installé, je comptais bien sur mon activité traiteur.

Je ne savais plus quoi dire. J'avais bien vu que ma belle-sœur nous jetait des regards noirs. Je ne comprenais pas pourquoi.
Un silence s'installa.
Elle fulminait, c'était visible, tout en débarrassant la table.
Je n'eus pas à poser plus de questions ni à attendre plus longtemps : elle lâcha sèchement, et avec de la colère froide dans la voix :

— L'activité traiteur, les cérémonies… oui, c'est bien. À condition que les gens paient !
— Ah bon ? Vous avez beaucoup d'impayés ? dis-je à mon frère.
— Pas tant que ça… répondit-il d'un air las.
— Non, pas tellement, ajouta-t-elle sur le même ton d'énervement, mais vu les sommes, ça fait un sacré trou ! Surtout quand tu comptes dessus. Tu bosses, tu te défonces, tu régales des braves gens, et après, va te faire foutre, c'est pour ta pomme ! Et ils te foutent dans la merde en plus !
— Bah, merde ! dis-je, abasourdi. Et vous avez fait quelque chose ? Vous leur avez réclamé ?
— Bah, qu'est-ce que tu crois ? me lança-t-elle, excédée. On a même fini par se déplacer. D’abord ton frère ; enfin, il a envoyé le commis, tu connais ton frère : il ose pas, il est pas convaincant. Mais le commis, c'est tout juste s'ils se foutent pas de sa gueule. Alors en dernier, c'est moi qui y suis allée. Tu me connais : je me laisse pas faire. J’ai pas été baisante, je les ai presque menacés. Mais ça joue les grandes dames, ça nous prend de haut, ça se fout de notre gueule (entre parenthèses, avec un petit sourire ironique qui veut bien dire ce que ça veut dire) ; des gens qui se la pètent, mais qui vivent à crédit… et surtout sur le dos des autres !
— Mais, répliquai-je, vous n'allez pas laisser tomber ! Vous n'allez pas les mettre à l'huissier ?
— On peut pas… marmonna mon frère avec un air résigné.

Ma belle-sœur explosa :

— On peut pas ? On peut pas ? Non mais, arrête ! Qu'est-ce qui t'empêche ?
— Tu sais bien qu'on peut pas ! lui dit mon frère, cette fois en haussant le ton, et avec des yeux qui voulaient dire « Tais-toi, je ne veux pas que tu en parles ».
— Eh bien oui, lui dis-je, pourquoi vous ne pouvez pas ? Qu'est-ce qui vous en empêche ?
— On ne veut pas provoquer de scandale ! lâcha-t-il, visiblement au bord des larmes.

Je n'avais jamais vu de ma vie mon frère dans cet état.

— Quel scandale ? Il n'y a pas de honte, et ce n'est pas scandaleux de faire réclamer son dû par des huissiers : ce n'est que réclamer justice, au contraire. Et la honte, c'est pour les mauvais payeurs.
— Ah, tu vois ? lui jeta ma belle-sœur en posant son torchon.
— Mais le scandale, ce serait pas pour nous, dit-il d'un air désespéré.
— Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? lui demandai-je en posant ma main sur la sienne, compatissant, et pour l'encourager à parler.

Je ne comprenais vraiment pas.
Il se mit à geindre, détourna la tête un instant. C'est la belle-sœur qui lâcha le morceau :

— Ton frère veut dire qu'il n'y a pas de honte ni de scandale… sauf quand le mauvais payeur est membre de ton Conseil Municipal !
— Quoi ? Stéphanie ?

J'étais consterné.

— OUI, STÉPHANIE ! balança-t-elle avec un mépris incommensurable en prononçant ce prénom.
— Eh bien, ça… Si je me doutais…

J'étais abasourdi. La petite Stéphanie, si bien sous tous rapports, dont j'étais pleinement satisfait pour les missions que je lui confiais. Elle n'avait pas payé le buffet de son vin d'honneur… Je commençais à réaliser, à comprendre, à faire le rapprochement entre son attitude d'évitement et l'ardoise qu'elle avait laissée à mon frère. Elle devait penser qu'il m'en avait parlé ; mais mon frère était trop gêné vis à vis de moi, et il avait préféré de ne pas risquer de me contrarier tout en espérant que ça s'arrangerait sans que je le sache.

— Mais, dis-je en reprenant, elle ne vous a rien payé ? Même pas un petit chèque en attendant un autre ?
— Non, même pas ! rétorqua ma belle-sœur ; ils ont juste payé l'acompte de 10 % à la commande, dont le chèque, heureusement, n'a pas été rejeté. Mais depuis qu'on a réclamé, rien, pas un centime ! Elle n'a même pas proposé de faire plusieurs chèques à encaisser au fil des mois : tu penses bien qu'on aurait accepté.
— Qu'ont-ils dit ? demandai-je, ahuri.
— Qu'ils allaient nous payer, que c'était pour bientôt, qu'ils attendaient une rentrée d'argent, de ne pas nous en faire… mais ça, ils le disent depuis plus de huit mois ! D'ici à ce qu'ils se tirent un beau jour en nous laissant l'ardoise…
— Oh non, ça, c'est sûr que non. Je la connais, ils sont bien installés ici…
— Mouais, bah ça, continua ma belle-sœur, on verra. Moi, ça ne m'étonnerait pas.

Je ne leur parlai évidemment pas des problèmes qu'ils avaient eus avec leur « château » dont ils n'avaient pas pu faire face aux frais de rénovation, et ne leur ai pas dit qu'ils venaient de changer de logement. Je savais pourtant – en ayant un jour parlé avec l'agent immobilier – qu'elle n'avait pas menti sur la revente, qu'ils étaient rentrés dans leurs frais ; mais tout coûte cher – un déménagement et le reste – et je ne savais pas s'ils avaient d'autres dettes.

J'étais en train de me rappeler une conversation que j’avais eue ces derniers mois avec mon frère ; l'air de rien, il m'avait questionné sur mon Conseil Municipal, les gens avec qui je siégeais, et je comprenais maintenant pourquoi.

— Bon, leur dis-je, je vais lui parler et essayer d'arranger ça. Elle m'écoute, et je suis son maire. Je vais lui parler à cœur ouvert. Si elle a des problèmes financiers, je pourrai lui proposer des solutions : ça lui permettra sans doute de payer ses dettes… et celle qu'elle a envers vous en premier !
— Tu parles… me répondit Isabelle, elle va te mener en bateau comme elle l'a fait avec nous. Elle y mettra plus les formes avec toi, c'est sûr… parce que nous, même si elle sait que tu es le frère de Louis, elle se fout presque ouvertement de notre gueule ! Ah, je ne la supporte pas ! Il faudrait que tu la voies avec son sourire en coin, et toujours pressée, comme si ce qu'elle nous devait n'était qu'une broutille, comme si elle était riche, cette petite pétasse, alors que c'est une mange-merde qui se la pète !
— Isabelle ! s'insurgea mon frère, ne parle pas comme ça ! C'est une cliente, la Conseillère Municipale de mon frère. Si tu continues, un jour tu parleras de tous nos clients comme ça !
— Bah, les clients… Si un jour tous nos clients deviennent des clients comme elle, on finira à la rue ! Nous, on bosse, et pour qui, pour quoi ? On est pas les Restos du Cœur, et je suis pas l'abbé Pierre ! Sans compter que c'est pas un repas pour nécessiteux qu'on lui a servi : fallait la voir faire la grande dame devant sa famille en grand tralala, le jour de ses noces, minaudant…
— Isabelle, arrête !
— Pourquoi, « arrête » ?! Moi, je l'ai vue ; toi, t'étais pas là. Ah oui, si : t'as livré, mais tu vois jamais rien ! Sa robe, elle a pas pu l'acheter à crédit ! Crois-moi, elle valait au moins 1 500 €, si c'est pas 2 000 ; et encore, je suis sûre que je suis loin du compte. C'était de la marque, pas une robe de chez Tati, je peux te le dire ! Et nous, les pauvres péquenots, les pauvres charcutiers-traiteurs, nos 4 000 €, on les verra jamais ! C'est sûr, on s'appelle pas Hédiard !
— Bon, tentai-je de l'interrompre, arrêtez de vous disputer ; je ne veux pas vous voir vous déchirer à cause d'elle. Je vais vous proposer une solution : je vous paie ce qu'elle vous doit, et je me charge de le récupérer auprès d'elle.

Mon frère s'indigna :

— Non, frérot, c'est pas à toi de payer ! C’est à nous de récupérer ce qu'elle nous doit !
— Oui, l'interrompit sa femme, mais t'as jamais voulu faire appel à l'huissier !
— Vous inquiétez pas : je suis médecin, et je gagne bien ma vie. Vous savez que si je vous le propose, c'est que je peux et que ça ne me mettra pas dans une situation financière difficile, contrairement à vous actuellement. Et puis je connais Stéphanie ; j'en fais mon affaire. Je lui dirai la vérité et lui expliquerai que cette dette, c'est envers moi qu'elle l'a désormais. Et ça ne sera plus la même chanson ! ajoutai-je de façon un peu présomptueuse (je m’en rendais bien compte…).

Je leur signai donc un chèque ; il y en avait pour près de 4 000 €.
Mon frère l'accepta, mais il était très gêné. Ils devaient trouver cette situation humiliante, tous les deux. Moi, je ne montrai rien, mais je me sentais de plus en plus en colère. Je trouvais qu'on s'était foutu d'eux et je ne supportais pas ce genre d'embrouille. Moi aussi j'avais assez régulièrement des impayés, mais c'étaient des petites sommes à côté de la leur.

Même si ça s'accumulait un peu pour certaines personnes, soit elles finissaient par payer – au compte-gouttes, certes – soit je ne les revoyais plus (et elles n'avaient pas intérêt à revenir, parce que j'ai bonne mémoire quand je me fais avoir). En tout cas, ça ne représentait pas un pourcentage si élevé de mon chiffre d'affaires pour mettre ma situation en péril, alors qu'eux…

Ma belle-sœur s'excusa d'accepter. Elle trouvait que ce n'était pas juste. Elle me remercia discrètement. Mais elle avait les yeux humides. Elle était sanguine, impétueuse, mais c'était une brave fille, courageuse et droite.

Je leur dis ne pas s'en faire, que j'arriverais à récupérer la somme pour moi, et que ce ne serait que justice. Ils ne me demandèrent pas comment j'allais faire ; ils devaient douter que je réussisse… Mais après tout, j'avais proposé d'endosser ce problème et la charge pénible de récupérer cette dette. Je les avais soulagés de ce poids ; il fallait que je réussisse, sinon c'est envers moi qu'ils auraient une dette. Et ça, je ne le voulais pas.

Ceci dit, je n'avais aucune idée de comment j'allais réussir. Stéphanie me connaissait ; j'étais son maire. Mais s'il s'avérait qu'elle était réellement criblée de dettes, j'aurais du mal à lui faire cracher le fric qu'elle n'avait pas.
Nous sommes des gens civilisés ; je n'allais pas lui mettre le couteau sous la gorge.