Chapitre 1

Je rentre comme tous les soirs du boulot. Je range mon manteau dans le placard, retire mes chaussures et enfile mes pantoufles. La maison est en ordre, propre, comme tout le temps. Le panier de linge à repasser est sur le côté, elle s'en occupera après le repas. Elle est dans la cuisine à finir de préparer notre dîner. Je lui lance un « Je suis là. », comme s'il s'agissait d'une fierté quelconque, d'un accomplissement. Elle me répond par un « Repose-toi, c'est bientôt prêt. » comme d'habitude. Je me prends une bière, m'installe dans mon fauteuil, récupère le journal du jour parfaitement mis à sa place sur la table basse. Tout est comme d'habitude, tout est en ordre, tout est normal. C'est quelque part rassurant.

Je lis les mots posés sur ce bout de papier mais je n'arrive pas à me concentrer dessus. Il y a un je-ne-sais-quoi qui me perturbe. Je regarde à gauche, à droite : tout semble rangé comme d'accoutumée. Mais pourtant, il y a quelque chose de différent. Je suis incapable de l'expliquer ; c'est comme une sensation, comme lorsqu'un autre touche un cadre, le déplace légèrement, et cela vous obsède. J'observe encore et encore, mais pourtant rien ne semble avoir bougé. Et je réalise ce qu'il manque. Je lui demande :

— Le colis n'est pas là ?
— Le colis ?
— Oui, tu sais, les livres que j'avais commandés.
— … Euh… non, nous n'avons rien reçu.

Pourtant, il aurait dû être livré ce jour. Je prends mon téléphone, recherche sur le site du transporteur, et vois qu'une nouvelle livraison est prévue le lendemain car personne de présent à 13 h 30. Pourtant…

— Tu t'es absentée aujourd'hui ?
— Je suis juste allée faire le marché ce matin.

Ce quelque chose de différent que j'ai senti dès mon arrivée… La voix de ma femme qui ne semble pas rassurée alors qu'il pourrait s'agir d'une conversation des plus banales. Ce colis repoussé pour non-présence. Ce quelque chose de différent… c'est comme si on venait de me frapper violemment : ma femme me ment. Je n'en ai aucune certitude, ce n'est qu'un sentiment. Non, il s'agit de bien plus qu'un sentiment : il s'agit d'une conviction. Pourquoi me cacherait-elle la vérité ? Il n'y a aucune raison à cela. Je la laisse faire ce qu'elle veut, je ne l'oblige à rien. Mais… elle me ment, je ne comprends pas.

Je me lève. Je ne sais pas trop quoi lui demander en fait. Nous parlons habituellement des plantes qui poussent dans le jardin, des problèmes de voisinage. Je lui raconte les actualités, elle n'ayant pas un grand attrait pour les journaux télévisés ou papier. Mais là, c'est différent, comme ajouter quelques gouttes d'eau de fleur d'oranger dans la préparation d'une brioche à laquelle on est accoutumé.

Je la regarde s'occuper des poêles et des casseroles ; elle ne m'a pas vu derrière elle. Que prépare-t-elle au juste ? À l'odeur, une sauce au beurre, persil, échalotes, câpres, un brin de moutarde, sel, poivre… un peu de gingembre également avec un soupçon de piment d'Espelette. D'habitude, elle est accompagnée d'une viande rouge, mais nous nous réservons ce délice uniquement le dimanche ; généralement, le vendredi c'est poisson. Est-ce cela qui me perturbe ? Oui… non… pourquoi un tel changement dans nos habitudes ? Je la regarde… Elle sursaute presque en s'apercevant que je suis là à l'observer, devient toute rouge… Je lui demande ce qui me passe en premier par la tête, ce qui m'arrive à l'instant comme une certitude alors que le parfum de son savon me semble bien trop présent sur son corps pour une telle heure :

— Tu me trompes ?
— Quoi ? Mais, qu'est-ce que tu vas t'imaginer là ?

Ses mains se mettent à trembler frénétiquement, elle devient gauche, cogne contre le manche de la casserole qui tombe alors sur le sol, reversant cette si délicieuse sauce sur le carrelage. Elle s'empresse de récupérer du Sopalin et éponge sa bêtise. Je blêmis. Elle se met à sangloter. Je ne sais plus quoi dire. Elle se lève et se précipite dans la chambre dont elle ferme la porte à clé. Je vais me réinstaller sur mon fauteuil, totalement perdu, n'arrivant à me concentrer sur aucune pensée.

Les heures passent ; je n'ai pas bougé de mon assise, si ce n'est pour récupérer une nouvelle bière dès que la précédente a été terminée. Je ne comprends pas. Pourquoi me trompe-t-elle ? Notre vie est paisible, calme ; c'est ce que nous avons toujours voulu tous les deux. Évidemment, avec les années, la fougue du début s'est estompée. Nous avons notre quotidien, qui nous convient à tous les deux… qui me convient en tout cas, et elle ne s'est jamais plainte.

Je suis cocu et je ne vois pas pourquoi j'ai mérité ce supplice. C'est une salope, voilà, une belle salope ! Je vais chercher un avocat pour divorcer et la foutre à la porte de cette maison. Je veux lui faire du mal tout comme elle est en train de m'en faire. Je prends mon téléphone, cherche des adresses. Nous sommes le 26 juin ! Je me lève et vais frapper à la porte de la chambre :

— C'est pour ça que tu m'as trompé ? Parce que j'ai oublié l'anniversaire de notre rencontre ? Merde, ce n'est qu'une date, bordel ! En quoi est-ce grave d'avoir deux jours de retard ?
— Ce n'est pas pour ça, pas que pour ça.
— Pourquoi alors ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
— … Rien.
— Je ne comprends pas.
— Je sais. Laisse-moi, s'il te plaît.

Non, il est hors de question que je la laisse. Je veux comprendre, et je commence à m'énerver de ne pas savoir. Je lui en veux encore plus.

— Tu baises souvent avec d'autres ?
— Arrête, s'il te plaît, tu vas aller trop loin.
— Trop loin ? J'ai plutôt l'impression d'aller nulle part ! Alors ? Tu baises avec le premier qui passe, c'est bien ça ? Dès que j'ai le dos tourné, tu baises avec un connard en jouant les grosses salopes, c'est ça ?
— S'il te plaît…
— Réponds !… Réponds ou je défonce la porte !
— C'est juste arrivé comme ça aujourd'hui. Je ne t'avais jamais trompé avant. C'est bon ? Tu peux me laisser tranquille maintenant ?
— « C'est juste arrivé comme ça » ?… Mais tu te fous de ma gueule ou quoi ? « C'est juste arrivé comme ça »… Tu faisais les courses, tu t'es penchée, un mec est passé par derrière et t'a baisée, « comme ça », un petit coup rapide en passant, en même temps qu'il tendait un bras pour attraper un paquet de riz. C'est ça ?
— Non ! Ce n'est pas ça. Je suis tombée sur un homme qui m'a fait redécouvrir des plaisirs dont je ne me souvenais plus. Voilà ce qu'il s'est passé. T'es content ?
— T'es qu'une salope ! Une putain de salope !
— Comment étais-je habillée lorsque tu es rentré ce soir ?
— Quoi ?

Comment était-elle habillée ? En robe… non, pantalon ? Une jupe peut-être… je n'en sais rien du tout. Cette question n'a de toute façon aucun intérêt ; on s'en fout totalement, non ? Bien sûr qu'on s'en fout. Alors, pourquoi elle me perturbe, cette question ? Portait-elle ses lunettes ? Avait-elle les cheveux attachés ? Je tente de me rejouer la scène dans la cuisine, mais aucun de ces détails n'apparaît.

— Alors ? J'étais habillée comment ?
— Et moi ?
— Ton costume marron foncé, ta chemise beige clair dont j'ai recousu l'un des boutons la semaine dernière, pas de cravate aujourd'hui parce que ton chef n'est pas là en ce moment. Et moi ?
— … Je ne sais pas.
— Laisse-moi tranquille. Je te le demande une dernière fois : laisse-moi tranquille, s'il te plaît.

Je repars sans dire un mot. Je m'allonge sur le canapé. Comment était-elle habillée ? Et hier ? Et avant-hier ? Pourtant, à nos débuts, il me suffisait de la regarder une seule seconde pour savoir tout ce qu'elle portait, jusqu'au moindre détail. Un bout de bretelle qui dépassait ou une forme particulière, et je savais quel soutien-gorge elle portait. Une marque sur ses fesses et je reconnaissais quel string ou tanga ou culotte ou boxer qu'elle avait enfilé. Si elle portait un collant ou des bas, avec ou sans porte-jarretelles ? C'était pour moi une évidence. Alors, pourquoi je ne sais même pas comment elle était habillée ce soir ? J'ai cessé de la regarder sans m'en rendre compte. Depuis combien de temps cela dure ? Elle est un meuble… je lui avais promis que cela n'arriverait jamais.

Qu'ai-je donc oublié encore ? J'aimerais pouvoir dormir mais le sommeil ne vient pas. Je me souviens d'elle ; la première fois que je l'ai vue, j'étais tombé instantanément sous le charme. Je fêtais mon premier boulot avec des copains dans un bar. Elle était serveuse pour payer ses études. Elle avait un sourire ravageur, c'est ce que j'avais vu chez elle en premier, bien avant son petit chemisier blanc légèrement transparent sur une belle poitrine couverte par un soutien-gorge rose pâle. Son sourire et ses yeux pétillants m'avaient pénétré bien avant que je ne voie cette minijupe fendue sur l'arrière exhibant à tous les clients ses magnifiques jambes.

Mes copains avaient tout de suite remarqué qu'elle me plaisait. Je n'osais rien lui dire, même pas ce que j'avais envie de boire. Ils en jouèrent, me mettaient la honte devant elle en lui expliquant qu'elle était à mon goût. Elle sourit, me sourit en plongeant ses yeux dans les miens, puis en glissant sa tête vers mon oreille, elle me chuchota : « Je finis à une heure. Si vous n'avez rien de prévu pour cette nuit, je n'habite pas loin… ».

Mes copains me dirent de laisser tomber. Ils pensaient que ce n'était qu'une « salope ». Effectivement, elle n'était pas du genre à se poser trop de questions pour passer du temps avec un homme. J'étais tout le contraire, et mes amis le savaient, voulaient quelque part me protéger. Je suis pourtant resté jusqu'à une heure du matin, seul, les autres m'ayant laissé car trop fatigués. Je la regardais déambuler entre les tables, gardant son sourire même lorsque quelqu'un lui posait une main sur les fesses.

Puis, habillée de son manteau, elle me fit un petit signe de sa main pour que je la suive. Nous sommes arrivés chez elle. Elle me demanda d'attendre un peu à la porte le temps de ranger rapidement certaines affaires qui devaient traîner. C'était un petit studio. Je ne savais pas trop quoi faire, contrairement à elle qui se mit aussitôt à m'embrasser, me toucher, se déshabiller. Nous nous sommes retrouvés nus sur son lit ; je n'arrivais à rien.

— Pardon, je crois que…
— Ne t'inquiète pas, ça arrive bien plus souvent qu'on ne le pense.
— … Si tu veux bien, je peux tout de même te toucher.
— D'accord… Pourquoi pas ?

Je l'ai embrassée, j'ai glissé une main entre ses cuisses ; elle s'est laissé faire. Je l'ai touchée, j'ai léché sa peau jusqu'à retrouver mes lèvres contre son pubis. Ma langue, mes doigts, elle a commencé à gémir de plus en plus ; je l'ai fait jouir ainsi. Ses petits cris ont transcendé tout mon corps. Son orgasme terminé, j'étais prêt à lui faire l'amour, elle en fut ravie.

Un nouvel orgasme la prit alors qu'elle me chevauchait, que j'avais glissé un doigt dans son anus. Elle s'écroula sur le côté. J'avais encore envie d'elle ; je me suis positionné derrière elle, me lovant dans son dos. Elle attrapa ma verge pour la guider là où elle voulait être prise : dans son petit trou doux et accueillant. Elle m'a demandé de sortir avant que je ne jouisse à mon tour : c'est sur son ventre qu'elle voulait recevoir mon sperme, avec lequel elle s'est caressée, s'offrant un nouveau plaisir sous mes yeux remplis d'étoiles. Elle était si belle et si différente des filles coincées que j'avais l'habitude de côtoyer… Le lendemain elle me dit, après m'être éclipsé un instant pour aller acheter des pains au chocolat et des croissants :

— Tu n'es pas comme les autres.
— Je le prends comme un compliment.
— J'aimerais qu'on passe le week-end ensemble. J'aime la façon dont tu me regardes.
— Tu es un joli cœur.

Sauf que je ne la regarde plus, sauf que je ne la vois plus. J'en ai fait un meuble après toutes ces années. Je m'en veux, je suis coupable. Je suis responsable et coupable. Je l'ai jetée dans les bras d'un autre. Je ne prends plus le temps de l'honorer convenablement. Le train-train quotidien nous a eus ; il m'a eu plus qu'elle, d'ailleurs. Encore une promesse que je n'ai pas su tenir : je devais la faire passer avant tout le reste.

Je me relève, pose ma main sur la porte de la chambre. Je me sens mal. Et je dis :

— Pardon. Je n'avais pas réalisé. Je ne sais pas si tu dors ou pas. Je ne sais pas si tu m'entends. Mais, je t'en prie, excuse-moi. Je t'aime, Joli Cœur.

J'entends bouger ; je l'entends marcher et s'approcher de cette porte. Elle la déverrouille, l'ouvre. Ses yeux sont rouges, des larmes coulent encore le long de ses joues. Elle tente un sourire et me demande :

— Comment m'as-tu appelée ? Ça fait si longtemps que tu ne m'as plus dit « Joli Cœur »…
— Tu ne m'appelles plus « Petit Chou », et ça me manque plus que je ne l'aurais cru.
— Moi aussi je t'aime.
— Laisse-moi te baiser comme jamais je ne l'ai fait. Laisse-moi te montrer de quoi je suis encore capable et te faire entièrement oublier ce type qui a posé ses mains sur toi. Laisse-moi te prendre comme si tu étais la femme d'un autre.

Un air surpris se dessine sur son visage, puis à nouveau un sourire ; un vrai, cette fois. Ses yeux se mettent à briller, mais pourtant elle referme la porte. Je me suis trompé, je ne l'ai pas comprise, ce n'est pas ce qu'elle désire entendre. Je retourne dans le salon et m'installe dans mon fauteuil avec une nouvelle bière. Je ne l'entends pas arriver quelques minutes après. Et pourtant, elle pose sa main sur mon épaule et me dit :

— T'es certain d'assurer avec tout ce que tu bois ?

Je me retourne, la découvre dans cette nuisette noire entièrement transparente, ses jambes recouvertes de bas tenus par un porte-jarretelles. Elle est maquillée de façon provocante, excitante. Je ne peux détacher mon regard d'elle. Huit ans nous séparent de notre première fois, mais elle est encore plus désirable que lorsque mes yeux se sont posés sur elle le jour de notre rencontre.

— Alors, mon Petit Chou, t'es certain de réussir à me le faire oublier ?
— Il a été si bon que ça ?
— Il m'a baisée comme si je n'étais qu'une chienne, me faisant jouir comme tu n'as pas su le faire depuis trop longtemps.
— … J'y passerai la nuit, demain aussi, après-demain s'il le faut. Lorsque j'en aurai fini avec toi, tu ne pourras que te dire qu'il a été un mauvais amant. Allez, Joli Cœur, fous-toi à quatre pattes que je puisse te lécher le cul comme tu le mérites.

Elle se met en position. J'y vais ; elle est toute trempée. Depuis trop longtemps je n'ai pas goûté à ses délices.