La délivrance

Se laisser bercer par les événements, y participer activement, n'est-ce pas le lot de monsieur ou madame « Tout-le-monde » ? Un petit tour et puis s'en va !

Repus de sexe, deux corps alanguis soudés l'un à l'autre sur un canapé reprennent pied dans une réalité un peu tronquée par l'acte qui vient de les rapprocher. Un long silence que seuls les crépitements de la bûche qui brûle dans l'insert rompent de temps à autre. Les meilleures choses du monde ont toutes un début, et par voie de conséquence une fin. Vassilius caresse d'une main paternelle le visage de celle qui lui a tout laissé prendre. Il écorne d'un coup la tranquillité du salon :

— Tu as été… merveilleuse, Angèle. C'est un vrai bonheur de te faire l'amour. Nous avons encore à parler de samedi…
— De samedi ? Pourquoi samedi ?
— Je t'ai exposé la venue d'un ami de la capitale. Il m'a rendu divers services et je voudrais lui rendre un peu de ce que je lui dois.
— Et vous comptez sur moi pour être votre monnaie d'échange ? Vous n'y pensez pas vraiment ?
— Tu n'as pas, une fois dans ta vie, eu envie de faire un truc extraordinaire ?
— Parce que prendre des coups de ceinture sur le cul et se laisser baiser par un voisin à qui je fais la lecture ne vous paraît pas déjà loin de la normalité des gens « civilisés » ?
— Mais n'as-tu donc jamais eu un vrai fantasme ? Celui d'être cajolée par quatre mains, embrassée par deux bouches ou sucer deux queues dans une soirée tout empreinte de tendresse ? Enfin, j'aurais bien cru que…
— Que quoi ? Je ne suis ni soumise ni pute. Pour moi, vous faire plaisir est une chose ; assouvir les caprices de deux mâles en rut s'avère bougrement plus dangereux. Et puis je ne sais même pas qui il est, votre ami…
— Un brave type ! Mais je respecte ton choix. Ça ne t'interdit en rien de venir dîner avec nous. Et puis si tu changes d'avis, tu seras sur place ! Un dernier détail : peux-tu cesser avec tes « vous » qui n'ont plus vraiment de sens après ce que nous avons fait hier et ce soir ?
— J'ai du mal avec ça, mais je vous… enfin, je te promets de faire un effort.
— Pour quoi, Angèle ? Pour me tutoyer ou pour donner du plaisir à mon copain ?
— Pour oublier le « vous » ! N'extrapole pas pour ton plan un peu… foireux.
— Il n'a rien de moche ou de foireux ; c'est juste que nous avons lui et moi par le passé partagé de belles femmes. Aucune de ta trempe, je te l'assure pourtant.
— Arrête ! Inutile de chercher à m'amadouer avec tes beaux mots… ça n'a que trop bien fonctionné deux jours de suite. Là, je n'y tiens pas.
— Je suis dans mon rôle en insistant un peu, lourdement, peut-être, mais je lui dois bien cela.
— Comment il s'appelle, ton guignol ?
— Franck, et c'est un mec bien sous tous rapports. Je suis sûr qu'il va te plaire. Je peux être certain que tu vas venir dîner en notre compagnie ?
— Dîner, oui. Mais rien d'autre. D'accord ?
— J'ai bien reçu le message… dommage !
— Ne galvaude pas ce mot : il m'appartient désormais pour toutes les visites que je te ferai. Tu veux bien ?
— Oui. Oui, pardon ! Tu es… trop belle, trop bonne aussi.
— Trop bonne ? Ça ne rime pas un peu avec trop conne ?
— … Je n'ai rien dit ni pensé de tel !
— Bon. Tu me prêtes un moment ta douche ; je dois puer le cul ! Et si je rencontre quelqu'un sur mon chemin, ça peut faire désordre.
— Ou. Et tu veux bien que je t'accompagne ?
— Pour la douche ? Pas si sûre que ce soit une idée géniale de te laisser venir… enfin, je ne risque guère plus que ce que j'ai déjà connu chez toi.

La silhouette de la femme nue qui se dirige vers la salle de bains est souple ; les hanches peut-être un poil moins fines, mais elle est toujours harmonieusement proportionnée. Angèle garde le souvenir d'une pièce assez vieillotte, d'une baignoire et d'un lavabo anciens. Et elle se sent d'un coup ridicule avec ses pensées d'un autre âge. Ici, tout est clinquant neuf. Plus de sabots pour se laver, mais une douche à l'italienne et un réagencement qui rend l'ensemble accueillant. Justine ne reconnaîtrait plus les lieux si elle y revenait un jour. Vassilius est déjà sur ses talons.

Devant la colonne de douche, elle est perdue. Il la frotte un peu en lui expliquant comment ça fonctionne, une manière bien personnelle de se vautrer contre la peau satinée de cette femme dont son envie est terriblement visible ; chez les mecs, il est des endroits qui ne savent pas mentir ! Angèle, sans aucune gêne, se place sous le pommeau qui crache une flotte aussi claire que douce. Et elle voit le propriétaire des lieux s'emparer d'une de ces boules de nylon, ficelée telle une fleur, où il fait couler un liquide épais aux senteurs de lilas. Et en souriant, il commence un savonnage en règle sur la partie verso de celle qui reste droite sous le jet.

Il débute par la nuque et frictionne en descendant le long des omoplates pour revenir vers la colonne vertébrale, puis sa pogne dirige la rose embaumée vers le bas du dos de la lavée. Ça dure un long moment, et les dérives florales sont nombreuses. Par jeu, par amusement et sous prétexte que l'endroit pourrait garder quelques impuretés dues à ses assauts, il introduit les fibres qui chatouillent la brune entre ses fesses. Elle rit aux éclats, rires que la douche couvre tout de même suffisamment pour qu'ils ne semblent pas incongrus. Et à diverses reprises, Moreau se laisse aller à des bisous brûlants sur des morceaux de peau dégoulinants d'eau.

Quand se plante-t-il devant elle ? Angèle s'en fiche éperdument puisque dans ses yeux la fièvre qui la dévore replace la douche au rang de possibles arènes sexuelles. Et les lèvres de l'homme qui folâtrent, qui sur la rondeur d'une épaule, qui sur l'aile d'un sein, viennent finalement écraser la bouche entrouverte de la baigneuse, pas surprise ni intimidée du tout. Le premier baiser les réunit sous des millions de gouttes qui se répandent en ruisseaux par la simple loi de la gravitation. Ça éclabousse deux têtes jointes, alors les deux amants sont dans l'obligation de se désolidariser pour reprendre une bouffée d'air.
C'est bien elle qui allègue soudain, pour peut-être conjurer ce qu'elle pressent déjà :

— Je ne crois pas que ce serait raisonnable, Vassilius.
— Parce que tu as envie de l'être, toi ? Je ne veux pas rater une seule occasion de te prendre, ma belle. Et tu vois bien que mon sexe ne s'y trompe pas : il montre des signes évidents de désir pour toi. Si chez vous, les femmes, il est difficile de savoir si sous la douche vous êtes mouillées par l'eau ou par tout autre chose, chez nous les mecs, un truc nous trahit. Tu vois de quoi il s'agit ?
— Tu es complètement zinzin, n'est-ce pas ?
— Dis que tu n'aimes pas mon grain de folie… Vas-y, dis-le !
— …

L'index de la menotte de celle qu'il tient dans ses bras vient, posé en travers de sa bouche, lui intimer l'ordre muet de se taire. La seconde patte féminine s'arrime à la barre dont il semble vouloir faire un usage immodéré, là, dans cet espace bien peu approprié pour ce genre d'exploit. De langoureux mouvements du poignet entraînent la queue dans un ballet rythmé, et la branlette raidit davantage le pieu. Alors, sans trop réfléchir, Vassilius place ses deux mains sous les fesses de la belle. Si elle continue ses oscillations, elle se laisse aussi soulever les pieds du sol. Lorsque son dos monte pour que ses jambes encerclent les reins de son amant, elle doit lâcher comme à regret la bite prête à l'emploi.

Il la fait monter encore de quelques centimètres, suffisamment pour la guider dans une descente qui fait s'incruster directement son sexe dans celui d'une Angèle chaude comme de la braise. Et il la prend là, dans une posture qu'elle n'aurait jamais imaginée quelques secondes auparavant. Elle sent qu'il secoue son bas-ventre et que toutes les vibrations qu'il crée sont répercutées intégralement à sa chatte. Un bien curieux coït que celui qui se déroule dans la douche… Il ne saurait pourtant être question de le faire durer des heures ; c'est donc plutôt rapide, mais quelle intensité dans la montée d'un orgasme démesuré ! Et deux râles simultanés viennent clore un assaut trempé, bien que périlleux.

Lorsque les pieds fins de la baisée reprennent contact avec le sol, elle a les jambes en coton ; son partenaire doit la maintenir pour qu'elle ne chute pas. Il ne leur reste plus qu'à se shampouiner de plus belle pour effacer les traces blanchâtres laissées par le vilain monsieur. La douche prend cette fois une vraie allure de nettoyage. Et emmitouflée dans un drap de bain, Angèle le laisse lui frictionner le corps dans sa globalité pour sécher les moindres recoins qui recèlent quelques gouttelettes perdues. Petit bonheur deviendra grand si ces deux-là continuent à s'entendre aussi bien.

Il met dans ses frictions toute la tendresse dont il est capable, mais pour Angèle c'est l'heure de rentrer : sa basse-cour ne peut se passer d'elle indéfiniment. Moreau, lui, ronronne tel un chat heureux.

— Tu viendras samedi soir, dis ? Tu me le promets ?
— Mais oui, je serai là pour ton fabuleux dîner.
— Et après ?
— Après ? On verra, si vous êtes bien sages, si vous êtes des grands garçons, bien gentils et polis… Oui, on verra. D'ici là, il va couler de l'eau sous les ponts…
— Promets-moi d'y réfléchir.
— Tu es bien un mec, toi… profiter de la faiblesse d'une femme après l'amour, c'est typiquement masculin, ce genre de truc. J'ai dit « on verra » : c'est tout, et je n'ajouterai rien d'autre. Tu dois t'en contenter.

Un dernier baiser, là, juste dans l'encadrement de la porte, elle déjà à demi hors de la maison, lui à l'intérieur. Dans celui-ci, toutes les promesses d'un monde ouvert qui s'étend devant eux. Puis Angèle s'évanouit par le petit sentier qui longe la forêt pour rejoindre son « chez elle ». Moreau suit longtemps cette silhouette qui diminue de seconde en seconde jusqu'à ne plus être qu'un simple point sur l'horizon. Alors qu'elle n'est plus visible, un énorme soupir fait tressaillir sa poitrine. Bon Dieu, que cette femme est… affolante ! Et la porte se referme sur un pan de vie qui s'accélère pour de bon.


Trois jours séparent la soirée du samedi fatidique. L'idée saugrenue de ce dîner – mais plus encore la perspective de l'après – effraient la femme qui pourtant ne peut s'empêcher d'y songer. Cette affaire la dérange ; la démange, également. Faire l'amour avec Vassilius, elle y a pris goût. De là à se laisser faire par un deuxième larron, il y a un sacré pas que sa caboche se refuse à franchir. À franchir, oui, mais pas à imaginer, et c'est là que le bât blesse. Parce que les pensées sont trop présentes, trop vraisemblables pour qu'elle les nie.

Aux environs de dix heures du vendredi matin qui précède le fameux dîner, la voiture jaune de La Poste fait une entrée dans la cour d'Angèle. Élyse et sa trogne souriante refont surface dans la grisaille de ce début mars.

— Ça va, Angèle ?
— Oui. Ne me dis pas que tu m'apportes encore une facture !
— Une facture, je ne sais pas, mais une seconde lettre de ton notaire.
— Seconde ?
— Ben, il me semble me souvenir t'en avoir déjà remise une il y a une petite semaine, non ?
— Oh, je crois bien que je l'ai rangée sans l'ouvrir… tu en as une autre ? Qu'est-ce qu'un notaire peut bien me vouloir ? Je suis en règle avec la succession de maman.
— Tu as peut-être un oncle d'Amérique qui a passé l'arme à gauche et qui te laisse des sous, vas savoir… Tiens. Je t'engage vivement à ne pas la mettre à la poubelle sans la lire. Avec ces oiseaux-là, mieux vaut être prudent… et puis je te dis : tu pourrais être riche sans le savoir.
— Arrête de dire des âneries, tu veux ? Tu as le temps pour un petit jus ?
— Je vais le prendre, je ne suis pas aux pièces. Et puis tu sais, désormais nous distribuons plus de prospectus que de courrier ; Internet fait des ravages. Nous aussi nous allons finir par être au chômage. Et à propos de ça, tu as appelé ton voisin qui cherche une bonne à tout faire ?
— Oui. Nous nous sommes rencontrés, même. Mais viens, je vais te raconter tout cela devant un bon café.

Les deux amies sont dans la cuisine d'Angèle où elle narre par le détail son entrevue avec Moreau. Bien sûr, elle ne fait pas état de ces deux séances où… elle lui a prêté sa bouche pour tout autre chose que de la lecture ; pas besoin de faire de telles confidences à Élyse, on ne sait jamais : les ragots se colportent si rapidement dans les campagnes… La factrice pose des tas de questions, intriguée par cette histoire de « lectrice », et plus encore par le fait qu'un homme paie pour écouter une femme lui lire un livre.

— Et tu ne crois pas que c'est une manière de te draguer ? Les gens du village disent qu'à Paris, il avait des boîtes où les couples… enfin, tu vois le genre.
— Laisse-les donc dire ! Je t'assure qu'il est charmant et bien élevé. C'est tout.
— Tu ne serais pas déjà un peu accro à ce mec, Angèle ? Quelque part il te plaît, non ?
— … Pourquoi tu penses ça ? Je ne crois pas que ce soit le cas. Et puis lire n'est pas trop compliqué, et il me paie pour le faire. De quoi devrais-je me plaindre ? Tu aurais refusé une aubaine pareille, toi ?
— Ben… j'en sais rien ! Je ne suis pas à ta place. Et puis moi et les hommes… tu saisis ?
— …

Le regard prolongé d'Élyse en direction de cette amie qui parle de livres et de lectures montre une sorte de peur de la réponse. Un attachement sans doute que ne partage pas la brune. Mais l'espoir fait vivre, et la postière n'est pas non plus si vilaine. C'est simplement que l'amour qu'elle attend n'est pas dans les mœurs d'Angèle, qui ne la rejette pas pour autant. Elle n'envisage tout bêtement pas le partage des sentiments de la façon féminine qui caractérise la vision d'une relation amoureuse entre femmes. Elle n'est pas bisexuelle et encore moins lesbienne, mais inutile de retourner le couteau dans la plaie à vif de son amie.

Le café pris, la fonctionnaire reprend sa tournée, et la seconde lettre rejoint directement sa sœur dans un tiroir. Une sorte de pressentiment qui pousse Angèle à ne pas savoir. Une idiotie ? Une peur de ce qu'elle ne sait pas ? Après tout, elle a déjà payé cher la reprise de cette maison familiale et elle se fiche pas mal du contenu du courrier en provenance d'une étude notariale dont elle ne soupçonne même pas l'existence ; elle a des chats plus urgents à fouetter, à commencer par se rendre ou non chez Vassilius samedi soir.
Le reste de cette journée est placée sous le signe de l'indécision, et même le film de la télévision qu'elle suit ne parvient pas à la faire balancer dans un sens ou dans l'autre.

La journée qui la sépare de ce rencard fatidique est toujours remplie de ses incertitudes, et cette fois l'écart entre l'heure du dîner et ses occupations matinales se réduit comme peau de chagrin.

Midi… un déjeuner qui a du mal à passer, et les minutes qui coulent dans un sablier virtuel qui remplit son crâne agitent la quadragénaire. Sait-elle, alors qu'elle se rend dans sa salle de bains, qu'elle vient de perdre la partie et que, vaincue, elle se prépare pour le rendez-vous fixé avec Moreau ? Inconsciemment, oui.

Sa caboche est prête à exploser lorsqu'il lui faut choisir ce qu'elle va porter pour un repas dont elle se doute que les deux convives vont sans doute tout tenter pour la séduire. Ce n'est pas forcément cela qui la dérange le plus ; il s'agit de cette coucherie proposée par son voisin. S'il ne lui avait rien dit, que tout se déroule dans une action spontanée, ce serait différent. Le fait qu'il lui ait annoncé la couleur sous prétexte de ne pas vouloir la prendre au dépourvu ne joue pas en faveur du plan cul à trois. Elle a peur, et ses atermoiements risquent bien de faire capoter le projet de Vassilius.

Bon ! Elle doit décider, alors elle opte pour une parure soutien-gorge et culotte nouvelle. Les sous-vêtements sont neufs, jamais portés, bien que propres et lavés. Puis une jupe, pas très courte, mais qui ne couvre pas entièrement le genou, juste de quoi la mettre à l'abri des regards vicieux. Là encore ce ne sont que des conjectures que lui renvoie son esprit, un jugement altéré par le fait d'avoir été avertie au préalable. Le chandail qui cache sa poitrine n'a rien de sexy. Et pour faire le bout de chemin qui la sépare de la maison de Justine, des chaussures plates. Pas de quoi faire se retourner sur elle une armée de pervers.

Comme d'habitude, très peu de maquillage : juste une ligne rouge pour rehausser l'éclat du visage par une marque colorée. Et la porte qui se tire sur elle, la nuit qui tombe déjà sur les montagnes environnantes ne lui donnent pas un courage fou. Elle y va, mais presque à reculons. Et son cœur bat encore plus violemment dans sa cage en repérant, à l'approche de l'habitation, la voiture étrangère qui est garée devant la maison. Derrière la fenêtre déjà éclairée, le rideau a bougé ; de cela, elle en jurerait. Donc Vassilius ou son acolyte – les deux peut-être – guettent sa venue… Comment calmer ce qui l'oppresse d'une manière imprévue ?

Le doigt qui vient au-devant du bouton de la sonnette n'est pas du tout assuré, et le grelot qui tinte loin dans les murs achève de faire trembloter l'invitée. Trop tard pour fuir puisque déjà l'huis lui expédie en pleine face une lumière artificielle.

— Ah, Angèle… Quelle exactitude, quelle ponctualité !
— Bonsoir, Vassilius.
— Entre… entre, que je te présente mon visiteur et ami. Celui dont nous avons parlé lors de ton dernier passage. Franck, voici Angèle, ma plus jolie voisine.
— Eh bien… vous êtes encore plus belle que dans les descriptions de Vassilius. Enchanté de faire votre connaissance, alors, Angèle.
— Merci.

Elle se contente de jeter un coup d'œil au type qui lui fait maintenant face. Il vient de lui serrer la louche, et son allure est plutôt décontractée : chemise ouverte sur un torse velu (quelques poils sont visibles), pantalon en toile noire, et des chaussures de cuir de bonne facture. Il donne l'impression d'être à l'aise. Lui et elle se jaugent, se toisent un peu trop, et le maître de céans s'empresse d'intervenir, comme pour désamorcer une bombe prête à éclater.

— Bon, vous ne voulez pas vous tutoyer ? Ce serait plus sympa pour nous tous.
— Pas d'inconvénient majeur si ton amie n'en voit pas, elle, de son côté.
— Non : ça me convient aussi. Heureuse de faire ta connaissance, donc, Franck.
— Parfait. Passons à la salle à manger ; j'ai préparé un apéritif maison. Allons-y.

Les deux hommes suivent la femme dont les hanches chaloupent sur le court trajet de la cuisine à la table du repas. Sur une nappe immaculée, deux couverts font face à un seul. Un soliflore dans lequel une rose relève la tête indique à la brune qu'elle est l'invitée d'honneur : assise en solitaire,elle devient le point de mire de deux visages masculins dont elle n'est séparée que par la largeur de la table. Elle reconnaît de suite aussi le shaker et le cidre d'un cocktail qu'elle a déjà eu l'occasion d'expérimenter au début de sa relation avec son « patron ».

Franck et la convive ont pris la place qui leur est dévolue par le maître de maison ; lui, debout, fait sauter le bouchon de la bouteille de cidre qui va agrémenter son breuvage un peu… soutenu. La mixture Natural climax vient chatouiller les papilles. Une conversation de salon, badine et courtoise, s'engage entre trois adultes qui prennent un apéritif ; rien d'anormal pour ce trio qui discute à bâtons rompus. L'alcool est fort, et s'il coule bien au fond des gorges, il n'en demeure pas moins traître. Angèle, qui se méfie, masque sa défiance par des paroles contrôlées.

De la cuisine où Vassilius se rend à intervalles plus ou moins réguliers arrive un fumet qui réveille les odorats. Les formalités de l'apéro prennent fin avec l'apparition sur la table d'un plat de hors-d'œuvre. Rien d'exceptionnel : des œufs mimosa dont le chef précise de suite la provenance.

— Vous allez m'en dire des nouvelles ! Tu vois, Franck, ces œufs viennent tout droit de chez notre jolie Angèle.
— Eh bien nous allons goûter ces trésors. Tu as donc de la volaille, ma belle ?
— Oui, et également quelques lapins, héritage de ma mère…
— Tu vis donc seule dans ta grande maison ? Pas de mari, de compagnon ? Les hommes d'ici ont quoi dans les yeux pour ne pas se bousculer à ta porte ?
— Oh, je n'ai pas vraiment envie d'en avoir un à demeure.
— Pour mon plus grand bonheur car vois-tu, Franck, je loue les services de notre belle convive pour me faire la lecture.
— La lecture ? Vassilius, il me semble me souvenir que chez toi, les seuls bouquins que j'ai pu croiser étaient plus ou moins… osés, pour ne pas dire plus.
— Et alors ? Dits par une bouche féminine, les mots sont sublimés. Et puis, Angèle lit divinement. Imagine sa gorge dictant certaines phrases. Songe aussi à ces choses érotiques écrites et narrées par une voix d'une chaleur incomparable…
— Les images que tu veux me renvoyer sont de nature à m'émoustiller. C'est volontaire ? Et toi, Angèle, après le repas, me feras tu l'insigne honneur de nous lire un passage ?

Elle vient de rougir, sentant bien que le piège se referme. Franck est sûrement au courant des coucheries entre elle et son ami, mais il amène habilement celle qui reste réfractaire à un plan cul à trois vers une envie dont elle se passerait bien. Quant à Vassilius, il sert lui de temps à autre une rasade de vin à ses convives, et derrière les deux cocktails d'entrée de soirée, ça chauffe déjà dans la tête de la brune qui ne réagit que peu aux sollicitations verbales des deux complices, dont elle devine les motivations : leur unique but est de la coller dans leur plumard. Une sorte d'euphorie s'empare d'elle. Ses impressions sont une chose, ses réactions en sont d'autres. Et ils en sont déjà au dessert.

Des profiteroles, arrosées de champagne. Et la touffeur qui s'insinue en elle, vil serpent qui lui donne des sueurs, l'empêche vraiment de maîtriser ses gestes, et bien que consciente de ce que les hommes cherchent, elle n'a plus la lucidité pour contrer les attaques amicales des deux bonshommes qui s'allient pour la pousser dans ses derniers retranchements. Son corps aussi trahit des émotions qu'elle veut à tout prix refouler. Non ! Pas question de coucher avec ces deux copains. Elle se le jure mentalement, mais son cerveau, lui, hurle déjà qu'elle se ment. Et voilà ! La question qui va l'enfermer dans la nasse vers laquelle la poussent les deux loustics vient de s'entrouvrir :

— On peut passer au salon, Franck ; Angèle nous fera un brin de lecture pendant que nous fumerons un Havane. Tu es d'accord, Angèle ? Un digestif… et un cigare. Tu veux pour une fois essayer de fumer ?
— …

Elle ne saisit pas l'allusion plus ou moins libre de Vassilius, mais son ami a un rictus qui lui découvre les dents. Des crocs de carnassier, oui ! Et sans trop se rebeller elle se lève de la place qu'elle occupait lors du repas. Les bonnes choses, et en premier lieu les bons alcools, l'obligent à un effort pour remettre en position verticale un corps qui doit peser un quintal. Et avec un type à chaque bras, elle marche vers le canapé. L'insert est déjà en fonction. Les flammes bleuissantes offrent un joli spectacle et restituent une chaleur qu'elle juge de suite étouffante. Est-ce voulu ? Peut-être que ça fait partie du plan de Moreau : lui faire perdre les pédales par la boisson, et ensuite l'étuve du salon ! Elle envisage cette perspective sans grande conviction. Puis se fesses reprennent contact avec le moelleux du fauteuil.

Face à elle, dans le second siège, un Franck souriant. Quant à leur hôte, il prend assise sur le divan. Un triangle donc dans cette pièce surchauffée. La table basse est déjà occupée par une bouteille au liquide ambré. Du cognac. Trois verres sur le plateau accompagnent la bouteille. Mais ce qui accroche l'œil immédiatement de la brune, c'est le livre d'où dépasse un marque-page. C'est vrai que l'invité mâle a demandé qu'elle lise un peu…
Celui qui est là s'appelle Parfum d'elle. Vassilius le pousse du milieu de la table vers le fauteuil qu'elle occupe après avoir aussi versé trois dés à coudre de « Courvoisier Cognac XO ».

— Lis, ma belle. Frank a envie d'entendre le son de ta voix poser son accent mélodieux sur les lignes d'Eva Delambre.
— Je… ne suis pas certaine d'avoir envie de lire.
— Oh, s'il te plaît, si tu ne veux pas le faire pour Vassilius, fais-le pour moi… Il a raison : j'aime déjà ta voix, et les mots de cette écrivaine, venus du fond de ton âme, doivent être… très érotiques.
— Juste un passage, alors, mais c'est bien pour te faire plaisir.
— Oui, oui, Angèle. Et de toute façon nous en profiterons tous les deux. N'est-ce pas, Vassilius ?
— C'est vrai. Et quel bonheur de t'entendre…
— … raconter avec ta fougue les pérégrinations d'une héroïne d'un livre tel que celui-là. Lis pour nous, s'il te plaît, même un bref morceau.
— Bon, je vois que je n'ai pas vraiment le choix ! Je me jette à l'eau. Mais avant cela, buvons à la santé de cette… Ce ne sont plus les mêmes personnages ? Tu en as beaucoup des livres de cette femme ? Elle te plaît, cette auteure ; n'est-ce pas, Vassilius ?
— Oui. A nous, alors.
— À nous !

Les mini-verres se lèvent, et le liquide velouté coule tel du miel dans la gorge des trois qui campent au salon. La menotte de la brune tient désormais le livre dont elle entrouvre les pages, là où la marque semble lui indiquer le paragraphe attendu.

« À quatre pattes sur le lit, elle offrait sa croupe, ondulant et bougeant du mieux possible pour donner du plaisir à celui qui la prenait. Elle aimait les claques sur les fesses et les mots crus qui accompagnaient les pénétrations. Elle était en sueur, à bout de souffle et de forces, mais elle en voulait encore ; elle savait qu'ensuite ce serait terminé. Il n'y aurait pas d'autres après. »

Le son monte dans l'air surchauffé, et les messieurs ne quittent pas la bouche d'où émanent les paroles que les yeux déchiffrent. Elle stoppe au bout de ces quelques phrases alors que sur son visage le sens de ce qu'elle vient de débiter la fait rougir jusqu'à la racine des cheveux. Une brèche créée dans l'émotion et qui rattrape la femme qui songe que les deux amis risquent d'en profiter. Alors, comment se sortir de ce mauvais pas où, décidément, elle s'est encore fourrée toute seule ? De plus, des picotements significatifs se font jour dans son corps ; elle en sait les effets pervers pour avoir cédé chaque fois à leurs appels.

Un second verre de cognac est avalé « cul sec » par les occupants du salon ; l'euphorie devient plus probante, presque palpable. C'est le maître des lieux qui parle, bas, quasi en chuchotant. Pas un ordre, mais plutôt une sorte de prière jetée à la face d'une Angèle en passe d'être éméchée, malgré ses réticences à boire :

— Angèle, tu ne veux pas venir t'asseoir près de moi sur le canapé ? Toi aussi, Franck. Viens, notre amie aura la place centrale.
— … ? Tu veux que je vienne au milieu de vous deux… qu'est-ce que ça cache comme entourloupe ? Tu n'as pas abandonné ton idée loufoque de…
— Pas si saugrenue, et j'en veux pour seule preuve, Angèle, c'est que tu es venue en sachant avec exactitude ce que je veux de toi.

Elle et le visiteur sont toujours assis sans bouger. Ce Franck fait celui qui n'est au courant de rien, ou bien n'est-il pas du tout dans la confidence. Il ne parle pas et semble juste compter les points. Vassilius revient à la charge avec un peu plus de véhémence :

— Allez, s'il te plaît, ne te fais pas prier… Nous en avons tous besoin, Franck, toi, et moi.

Et le second Parisien de rétorquer, puisque mis en cause :

— Et je suis censé avoir besoin de quoi, moi, Vassilius ? Dis-moi, qu'est-ce que vous mijotez, vous deux ? Je peux savoir ?
— Ton pote ne t'a pas averti ? Son idée en m'invitant ce soir, c'est de nous réunir dans une partie de… jambes en l'air. J'ai dit non pour celle-là, mais j'étais d'accord pur le dîner. Tu saisis ce que je veux dire ?
— Oui, oui, bien sûr ; mais moi, Angèle, je ne sais rien des manigances de mon ami Vassilius.
—… ? Tu dis cela pour mieux me faire tomber dans votre piège ?
— Pas du tout, je t'assure… Bien que je te trouve très attirante et que nous ayons déjà beaucoup partagé lui et moi, dans ce domaine-là comme dans bien d'autres. Je veux rester neutre dans votre petit jeu.
— Elle ne te plaît pas mon Angèle, Franck ? C'est pour toi que je lui ai demandé de… nous faire plaisir. C'est vrai qu'elle a dit non d'emblée, mais j'ai le droit de raisonnablement penser qu'en te voyant elle peut changer d'avis. Pardon d'insister encore… Et puis tu es trop belle, ma voisine, et je bande pour toi.
— Pff ! Pourquoi insistes-tu, Vassilius ? Elle n'est pas d'accord, notre jolie Angèle. Alors, laisse tomber.
— À regret, parce que je suis un peu… allumé, et surtout plutôt « chaud ».

Les mecs échangent entre eux, devant elle, comme si elle ne pouvait rien entendre de ce qui se dit. La brune est toujours aussi rouge, mais sa volonté s'émousse : elle comprend parfaitement que la partie de ping-pong à laquelle les deux amis se livrent ne fait que l'enfoncer, elle, dans une montée d'une envie coupable. Les quelques lignes hard qu'elle vient de lire, puis ce dialogue surréaliste où il n'est question en fait que de l'amener à baiser avec les deux lascars, si ça la dépasse, ça accélère également l'effervescence d'une libido déjà mise à mal les jours précédents. Pourquoi sa tête et son cerveau ne sont-ils pas plus en phase ? L'un, sage, lui crie que c'est pure folie, et l'autre moins éclairé tend à la pousser dans une orgie qui lui serre les tripes.

Une bataille rageuse entraîne la brune dans une expectative déroutante. Et puis il y a cet alcool dont elle s'est abreuvée, et dont l'excès fait pencher la balance en faveur de son appétence mise en exergue depuis quelque temps. Réalise-t-elle que l'un des deux mecs vient de lui prendre la main ? Sous couvert d'une caresse gentille, il en profite pour garder son poignet prisonnier. L'étau se resserre, et elle est « invitée » à venir s'incruster entre deux mâles qui s'impatientent. Ils ne le montrent pas ostensiblement, bien entendu, mais la légère traction de son bras l'a fait se redresser, et la voilà là où ils l'espèrent.

Dans sa main libérée, comme pour faire bonne mesure, un autre cognac ; et à l'initiative de Franck, un toast qui fait avaler sans respirer le liquide traître. Pour reposer son verre sur la table, elle doit forcément pencher son buste en avant, et l'instant est mis à profit pour que Vassilius lui pose une patte sur la nuque. Et dès qu'elle replace son corps contre le dossier, la paluche se fait douceur. Elle masse cet endroit, camouflée plus ou moins par les cheveux qui retombent sur les doigts. Le geste de son ami n'est pourtant pas passé inaperçu aux yeux de Franck qui se contente de se rapprocher suffisamment pour que son flanc entre en contact avec celui d'Angèle. Et la promiscuité fait que la chaleur de l'alcool alliée à celle de ce massage se trouve renforcée par le frôlement singulier opéré en douceur par le second mec.

Dans la tête féminine, les idées s'embrouillent. Elle sombre lentement mais sûrement dans une ambiance féline qui allume chez elle un grand feu dont le centre est situé entre ses deux jambes dont les cuisses se trouvent à demi dévoilées aux hommes. Ils n'ont rien fait pour qu'elle remonte, mais en gesticulant de manière impromptue la belle ne fait que retrousser de façon provocatrice sa jupe chiffonnée. Dans son cerveau, des tas d'images défilent. De celles capables de lui coller une chair de poule monumentale, trop visible pour qu'ils l'ignorent. Et la main de la nuque rampe vers l'épaule opposée.

Sans qu'elle n'y prenne garde, le buste de la jolie Angèle est tiré vers la poitrine de Vassilius. Sa caboche se cale dans la niche qu'il s'empresse de refermer sans violence. Déséquilibrée, la femme comprend, mais trop tard, que la manœuvre n'a pour seul but que de donner un prétexte à Franck pour lui soulever les cannes et l'empoigner par les chevilles. Le bas de son corps est en bascule, et les longues guibolles remontent en travers de celles de l'invité. Vassilius ne reste pas inactif, loin de là. Et cette fois sa nuque repose sur la pliure du corps de celui qui lui cajole toujours le visage. Sa mise en situation s'est faite insensiblement, sans heurt, comme une évidence.

C'est plutôt agréable, et son coup dans le nez n'est pas étranger à ce sentiment d'être le centre du monde, ou plus sûrement de l'univers particulier qui lui embrume le cerveau. Confortablement installée, sur son front, les tendres attouchements prodigués par la main de Vassilius font écho à ceux de son acolyte sur ses chevilles. Elle sait, sent, que ses chaussures viennent de quitter ses pieds mais ne s'en offusque pas. Les doigts sont sur le nylon des « Dim-up » qu'elle porte tandis que des massages-caresses se lovent de ses orteils à ses genoux. Elle ne résiste plus, bercée par ces câlins trop bien ciblés.

De son front, Vassilius part à la conquête de son visage, puis de ce qui se trouve plus bas. Il lisse le cou, et dégote une ouverture vers la naissance des seins qui montent et descendent au rythme d'une respiration qui s'accélère. À quoi bon lutter contre ce qui semble inéluctable, et surtout si doux et agréable ? Franck, quant à lui, vient d'allègrement dépasser la barrière symbolique des genoux. Une de ses mains rampe lentement mais sûrement vers la fourche encore couverte d'une Angèle alanguie. Les paupières closes, la quadragénaire se contente d'apprécier ce qui arrive. Elle perçoit le léger frémissement du tissu de sa jupe, laquelle ne retient pas le bras au bout duquel la patte se fraie un passage dans le couloir que forment les deux cuisses gainées.

Plus haut, sur un paysage plus vallonné, des doigts experts eux aussi se font crapules et découvrent le moyen de sortir de leur logement les boutons d'un corsage qui se rend sans trop de résistance. Angèle frémit lorsqu'entre balconnet et peau un de ces soldats du sexe vient s'incruster. Mais c'est sans doute bien plus étrange de sentir qu'au même instant la lisière de sa culotte est prise d'assaut. La tenaille se referme sur ce corps que deux mâles convoitent pacifiquement. Ils tiennent à ne rien brusquer, et apparemment ça fonctionne comme ils l'ont prévu ! Elle n'est plus qu'un pantin à caresser, une femme à repasser. Il n'y a ni perdant ni vainqueur chez ces deux qui font la course pour s'attribuer un bout du territoire de cette femelle qui ne bouge plus.

La conquête ne fait que commencer. Alors que sur le front haut les deux seins sont pétris d'impatience, la ligne de froufrous basse cède elle aussi. Les défenses se fissurent de partout, et ça se traduit par des gémissements, des soupirs et une petite tête qui dodeline en psalmodiant des mots incompréhensibles. Tout s'affole, et le premier à atteindre sa cible ne peut être que Franck : si la dentelle est moins visible, elle peut être contournée ou écartée. Pour la poitrine, c'est bien moins simple : ce qui retient les conques de tissu n'est accessible que par l'arrière. Et pour le moment, le dos repose toujours sur les cuisses de Vassilius.

Le brouillard protecteur dans lequel l'assiégée se vautre et d'où elle se garde bien de sortir est un frein qui interdit de la soulever pour dégrafer cet empêcheur de tourner en rond. Vassilius est cependant averti par un soubresaut différent des autres que le bastion vient de tomber. L'assaillant est dans la place. Le visage d'une Angèle vaincue se crispe un peu sous l'effet pervers d'un doigt qui longe les lèvres de sa chatte. Le tissu de la jupe ne laisse planer aucun doute sur le fait que Franck vient de toucher au but. Alors, sans prendre de gants, d'une main son ami soulève lentement la nuque de leur belle prisonnière. Il ne faut plus que quelques secondes pour qu'enfin deux jolis seins toujours bien fermes soient livrés à leur concupiscence.


Le combat fait grimper la température des trois protagonistes d'une histoire de cul somme toute banale, celle d'une femme qui se donne à deux mâles heureux de la prendre. Et pour la prendre, ils le font avec un certain dévouement. Ça dure une éternité durant laquelle elle est ballottée, secouée, tripotée, et baisée avec une fougue certaine. Mais faute de combattants, même la guerre du vice prend fin. Et Angèle est là, allongée entre ses deux amants dont les queues sont au repos. Tour à tour, elle les a eues dans la main, dans la bouche et en elle. Toutes deux se sont épuisées à revenir à maintes reprises posséder la Bastille ouverte. Et les deux guerrières ont finalement succombé à trop de larmes.

Entre ses cils mi-clos, le rai de lumière qui s'infiltre la ramène à une réalité sordide. Sa caboche n'est qu'un clocher d'église qui résonne du son d'un tocsin dont le battant sonne à toute volée. La migraine n'est pas sa principale préoccupation lors de ce réveil douloureux. Comment a-t-elle pu se laisser aller de la sorte ? Elle ne peut nier qu'elle a pris un sacré plaisir à se laisser faire, mais avec le jour qui renaît, la lumière crue d'une autre aurore, la laideur de son abandon lui apparaît d'une façon abrupte et glauque. Les deux mecs sont de part et d'autre de son corps, spectacle affligeant que ces deux types nus. Vassilius est sur le dos, sa bite molle ne garde aucun panache. Son complice est moins déprimant : couché en chien de fusil sur le flanc, il semble plus frais.

Elle se redresse, s'assoit et constate que sous elle, la moquette est maculée de taches qui en disent long sur l'activité sexuelle intense qui a sévi ici. La table basse a quant à elle changé de place et s'est vue repoussée loin du champ de bataille. Dégoûtée par la scène qui lui donne des frissons, Angèle se lève, enjambe son assaillant le plus proche, repousse du bout des orteils les verres étalés sur un coin de la moquette. La bouteille est aussi couchée sur la laine, vide. Affligeant de se rendre compte que le salon a souffert de leurs ébats. Angèle retrouve enfin dans ce capharnaüm ses fringues, et elle se faufile dans la cuisine pour se rhabiller à la hâte.

Son manteau sur le dos, son sac dans lequel elle fourre ses bas et ses sous-vêtements, et la voici qui quitte la tanière de ce voisin pervers. Bon, elle n'a pas à hurler au loup : elle a bien cherché ce qui s'est passé. Ni Vassilius ni Franck ne l'ont forcée. Elle était consentante, à n'en pas douter. Mais c'est sa conscience qui la taraude en lui exprimant violemment un désaccord dont son ventre s'est bien accommodé ; il en a profité, au sens le plus large du terme : c'est bien elle la coupable de cet excès de débauche ! Quelques images refont surface dans son cerveau, réelles ou imaginaires ; il est difficile de faire le point sur ce qui la dérange.

L'air frais de ce petit matin lui rappelle que l'hiver n'en finit pas de résister. Le ciel gris laisse pourtant entrevoir quelques parcelles plus bleues. Le chemin qui la ramène chez elle n'est pas très long et lui permet de méditer. Elle qui s'était juré de ne pas se laisser faire, elle se rend compte que finalement la chair est faible. Et puis, si elle est honteuse de s'être laissé baiser par les deux mecs ensemble, il lui semble que ce n'était pas si… désagréable, et que par moments c'était elle toute seule qui revenait les chercher. Bestiale, animale aussi, une vraie chienne en chaleur ! Eux avaient bu autant qu'elle ; alors pourquoi s'était-elle comportée comme la dernière des salopes ? Parce que si ce dont elle se souvient là, sur ce sentier boisé est vrai, elle a sucé sans vergogne, a branlé avec tout autant de persévérance l'un ou l'autre. Et si elle a joui, elle est bien incapable de dénouer l'écheveau de ses souvenirs et de dire ce matin qui de Vassilius ou de Franck l'a fait jouir le plus. Oui, impossible tant les images sont fortes. Et puis dans sa caboche danse un seul mot : celui qui malgré tout ce qu'elle a donné lui a permis de garder intact un endroit d'elle que personne n'a jamais pris. Elle frémit un long moment, le nez au vent. En est-elle aussi certaine qu'elle le pense ? Son œillet ne la fait pas souffrir, mais un doute s'empare de ce qui lui reste de raison.

Ils lui ont fait l'amour, ou plus simplement ils l'ont bien baisée ; mais l'ont-ils aussi… Alors elle se répète inlassablement en fouillant dans son sac, à l'approche de sa maison, que ce n'est pas possible. Elle ne s'est pas laissé souiller jusque-là ! Et la clé qui déverrouille la serrure, la porte qui s'efface pour lui laisser le passage, rien ne peut lui apporter une réponse concrète à ses doutes. Oui ? Pourquoi aurait-elle tout abandonné chez son voisin ? Tout sauf cela ? C'est très inquiétant de ne pas se rappeler si elle a aussi perdu cette virginité… Son cerveau se met alors à scander une unique litanie : dommage ; oui, très dommage ! Le mot de la délivrance.