Acte 1

Le ciel s'était brusquement obscurci. L'air était rapidement devenu moite, étouffant. Puis un premier roulement annonciateur de l'orage s'était fait entendre. Maud avait compté les secondes qui avaient séparé la zébrure électrique du craquement suivant. Elle avait encore un peu de temps avant que le ciel ne lui tombe sur la tête. Ses longues pattes accélérèrent la cadence. Pour la respiration, ça devenait difficile. D'un geste rageur, elle passa sur son front son poignet autour duquel une sorte d'éponge lui servait pour s'essuyer. Elle pestait contre la folie d'être partie courir alors que la météo annonçait ce qui arrivait…

Du regard, alors que les premières gouttes commençaient à mouiller la poussière du chemin, elle chercha un refuge. Rien d'autre que les grands sapins et les roches de granit. Zut ! Elle n'y couperait pas d'une douche. Ses pieds s'enfonçaient dans la terre encore sèche, mais pour combien de temps ? Et puis maintenant la pente devenait plus accentuée. La grimpette ralentissait la progression de la jeune femme. Trois à quatre fois par semaine, baskets aux pieds, elle faisait son footing. La pluie d'ordinaire ne la dérangeait nullement.

Par contre, les orages ! Elle ne les avait jamais aimés ; une peur ancestrale, revenue du fond de ses tripes, la peur idiote du boucan fait par les craquements sinistres. Elle essayait bien de se raisonner, de se dire que le danger venait surtout des éclairs. Pas moyen de rester zen à chaque éclat de voix du ciel qui suivait la lumière bleutée. Puis l'eau qui tombait. Rien à voir avec une petite rincée passagère. Non ! Là, les gouttes claquaient sur la peau des bras nus de la jeune coureuse. Maud encore une fois tenta de voir à droite et à gauche si un abri ne pouvait l'accueillir.

La piste qu'elle suivait, un étroit couloir entre des arbres rassurant quand il faisait soleil, devenait une ravine boueuse sous cet orage. Le tee-shirt blanc qu'elle portait, une sorte de « Marcel » spécialement conçu pour le sport, commençait à être trempé. Son short en tissu synthétique lui collait aux fesses et entravait de plus en plus sa course. L'eau qui ruisselait dans le chemin entraînait avec elle un torrent de terre brune dans lequel elle sautait à chaque enjambée. Elle s'éclaboussait les cuisses à chacun de ses pas. Maud ralentit, puis se décida. Un long fût, arbre énorme et très lisse allait l'abriter un moment.

Elle se plaça le dos au bois. Son maillot trempé devenait désagréable à porter. En baissant la tête, elle vit la transparence du tissu. Sous cette seconde peau littéralement collée à la sienne, la marque brune des aréoles de ses seins. Elle les aimait libres de tout soutien, lorsqu'elle courait. Un déluge s'abattait sur elle. La flotte lui coulait dans le cou par les branches basses du sapin sous lequel elle s'était réfugiée. Elle eut comme un long frisson. Ses pompes aussi avaient un air triste et elle sentait ses orteils au frais. La fureur sauvage d'un claquement sec, tout proche, lui fit peur. La foudre n'avait pas dû taper bien loin.

Elle se dit que ce n'était pas un bon plan de rester sous les arbres. N'écoutant que son courage, elle sauta sur la courue qui charriait toute sorte de détritus, feuilles mortes, brindilles, un ensemble roux fait de boue et de déchets organiques. Elle reprit sa course avec le souffle un peu coupé par les rafales de vent et la pluie. Mentalement, Maud calculait. Il ne devait lui rester qu'un petit kilomètre pour rejoindre son nid. Sa poitrine adhérait complètement au tissu alors que son short, lui, n'était plus qu'une éponge. Ses tifs dégoulinaient des pleurs des cieux. Les jambes lourdes, elle serra les dents et s'accrocha.

Quand la femme atteignit le portail de sa maison, l'orage, lui, s'était déjà décalé vers la montagne toute proche. L'eau qui tombait encore n'avait plus la force ni la fraîcheur du déluge qui venait de la prendre pour cible. Elle sourit à la pensée de la douche bienfaisante qu'elle allait apprécier. Devant sa porte, sur le perron, elle entreprit de se défaire de ses vêtements de sport. Ils étaient tellement imbibés de flotte qu'elle eut un mal de chien à s'en dépêtrer. Elle se mit nue puis, les frusques roulées en boule, elle entra pour se diriger vers sa salle de bain. Elle tordit gentiment les fripes avant de les étendre pour qu'elles sèchent. C'était un instant qu'elle aimait, celui de ce nettoyage au gant de toilette.

Lentement, elle entra sous le pommeau de douche qui distillait un jet tiède. Une fleur de nylon enduite d'un gel odorant parcourut dans tous les sens le corps de la belle. C'est vrai que son corps était splendide. Pas un gramme de cellulite. Ses longues jambes surmontées d'un buste harmonieux, tout semblait taillé dans un marbre pâle. Puis une tignasse aux longs cheveux soyeux encadrait un visage avenant. Les yeux à la couleur étrange tirant sur le mauve abritaient un feu pétillant. La bouche aux lèvres bien ourlées semblait être un appel aux baisers. Maud était, sans contestation possible, une très belle femme.

Mais ses trente-cinq ans tout frais n'avaient pas encore trouvé preneur. Oh, des prétendants, elle en avait eus. Des gentils, des moins tendres, d'autres aussi qui n'avaient fait qu'un bref passage dans sa vie. Elle s'était toujours voulue indépendante, autant dans son travail que dans sa vie intime. La douche venait donc de réparer les dégâts causés par cet orage, et puisque le soleil était réapparu, elle se dit que, finalement, sortir serait agréable. Donc après ses ablutions bénéfiques, un maquillage savant s'ensuivit. Manger un bout à la pizzeria de ses amis Aline et Marc, et puis aller prendre un pot dans cette nouvelle boîte à la mode qui venait de s'ouvrir, pour les touristes, là-haut, vers la Mauseleine ; un programme qui lui plaisait bien.

Le sourire qu'elle affichait surprit les clients qui attendaient leur commande aux tables d'Aline. La bonne odeur de pâtes, mélangée à celle du bois qui brûlait dans le four, tout lui sembla être fait pour la réussite de sa soirée.

— Alors, ma belle, tu es donc de sortie ? L'orage n'a pas fait de dégâts chez toi ?
— Non, mais j'ai tout pris sur la caboche ; je faisais mon footing, et pas moyen d'y échapper. Il a tapé dur du côté du Phény
— Oui, il paraît qu'ils ont eu de la casse en haut du col. Tu es donc de sortie, Maud ?
— J'ai envie d'aller danser… vous n'avez pas envie de m'accompagner, après le service ?
— Tu as vu le monde en ce moment ? Marc est crevé et il ne voudra pas sortir.
— Viens, toi ! Si tu es avec moi, il fermera les yeux sans doute.
— Non : moi aussi j'ai ma dose. On a fait cent-dix couverts à midi, et c'est bien parti ce soir pour remettre ça. Une autre fois si tu veux. Tu vas où ?
— À La Chaumière sans doute. Tes clients y vont tous quand ils ont le ventre plein.

Les deux femmes rirent de concert. Les yeux de Maud parcoururent la salle.

— C'est vrai que c'est presque complet. Tu demandes à Marc de faire comme d'habitude.
— C'est parti pour une « quatre-saisons ». Pour guincher, une autre fois si tu veux. De toute façon, on s'appelle.
— D'accord. Dis, je peux ? Pendant que ma pizza se fait…

Elle avait fait à son amie un geste du menton, montrant le piano qui était au fond de la salle.

— Ben, tu sais bien que c'est toujours oui.

Maud fit un clin d'œil à la belle blonde qui filait vers le type en tablier blanc, affairé à garnir ses tartes. Elle se faufila entre quelques tables ou les consommateurs la regardèrent passer. Elle approcha de l'instrument, découvrit le clavier et s'installa sur le tabouret. Un moment, elle fit jouer ses doigts à vide, comme pour les chauffer. Puis en fermant les yeux, elle appuya sur la première touche. Immédiatement, les marteaux en frappant les cordes firent une musique douce que la jeune femme avait en tête. Elle s'essaya sur un air connu. Les têtes qui mastiquaient ou attendaient de le faire marquèrent un temps d'arrêt. Tous avaient reconnu « Une chanson douce », celle d'Henri Salvador.

La musique emplissait l'espace, tournait tout en tendresse tandis que de jolis sourires voyaient le jour sur les faces des touristes attablés. Ensuite Maud persista dans son show improvisé. Un gamin surgi du fond de la salle vint soudain se planter devant elle. Alors, mue par un étrange mécanisme, comme si elle voulait lui faire plaisir, elle se surprit à jouer pour lui À la Clairefontaine, puis J'ai du bon tabac. Le bambin, les yeux ronds, s'était mis à tortiller des fesses sous les regards des clients amusés. Il ne devait pas avoir plus de trois ans, et déjà le rythme dans la peau. Il battait des mains en forçant son déhanchement. Une autre fillette, plus âgée, vint elle aussi donner la main au jeune danseur.

Sous les regards de toute l'assemblée, ils se mirent à pirouetter sur eux-mêmes. Tous les clients se mirent à taper dans leurs mains, accompagnant la pianiste et les danseurs. Un homme aux tempes argentées, élégamment vêtu, se leva d'une table où il dînait seul. En trois enjambées il se trouva près du piano. Il se pencha vers Maud.

— Vous jouez très bien… Vous pouvez jouer pour moi ?
— …

Elle n'avait pas répondu, secouant simplement la tête en signe d'approbation.

— Je voudrais chanter pour la jolie instrumentiste.
— …
— Oui, une chanson pour vous, pour vous dire merci. Vous connaissez Le Sud, de Nino Ferrer ?

Les doigts continuaient leur course sur les touches blanches et noires ; les notes voletaient dans le silence qui venait de s'établir. Quand la chanson fut terminée, les doigts entamèrent une autre ronde, celle demandée par l'homme debout. Et maintenant alliée à la musique, une voix douce s'était mise au diapason des accords. Les deux gamins ne bougeaient plus ; ils écoutaient simplement, comme tous les autres, les vibratos clairs qui se diffusaient dans la salle. Les mains de Maud volaient sur le clavier. La jeune femme gardait ses paupières closes.

À la fin de la chansonnette, l'inconnu se baissa, et à l'oreille de la musicienne glissa un merci presque tendre. Aline, au comptoir, fit un geste de la main à son amie, mouvement pouvant signifier un merci également. Puis d'un index tendu elle lui désigna une large assiette avec une pizza qui semblait appétissante. La jeune femme se redressa, baissa le couvercle sur le clavier et repartit vers sa place. Tous les regards étaient fixés sur cette croupe qui chaloupait entre les tables. Le chanteur lui aussi leva la main, comme pour encourager la belle. Alors les conversations interrompues par les quatre chansons reprirent partout dans la salle.


La salle de danse était comme tous les dancings du monde : un parquet brillant, une musique violente, avec au fond un bar d'une longueur phénoménale qui accueillait les noctambules de tous poils. Une énorme boule à facettes réfléchissait des couleurs venues de spots bien dissimulés. D'autres faisceaux suivaient de temps en temps un couple, parfois une danseuse solitaire, d'une lumière bleutée. Celle-ci dévoilait en filigrane les sous-vêtements de ces bustes anonymes qui se trémoussaient sur la piste. Maud, assise sur un de ces tabourets girafe du comptoir, sirotait un cocktail orangé.

Le serveur allait de droite à gauche, ne se souciant pas des appels qui fusaient de partout dans un joyeux brouhaha. Quelques mâles solitaires, devinant sans doute la femme esseulée, naviguaient dans les parages immédiats du siège de la jeune femme. La musique syncopée distillée par un disc-jockey sur une estrade envoûtait des dizaines de jeunes. Ils se balançaient lascivement sur des accords modernes. Son verre vide, Maud s'inséra dans la foule, en rythme avec la danse que le maître de cérémonie venait d'envoyer. Quelques minutes plus tard, une bande de gamins facétieux l'entourait.

Elle avait fermé les yeux, ne s'occupant que de bercer son corps sur l'air entraînant. Des gens la frôlaient sans qu'elle ne s'en offusque vraiment. Ça restait bon enfant, et tant qu'ils ne la touchaient pas vraiment… juste des tentatives pour se faire remarquer. Après quelques tours de piste, elle revint vers sa place déjà prise par une jeune fille et son compagnon. Elle chercha des yeux un endroit pour se caser. Un type se baissa pour lui parler. Il était là… le chanteur de la pizzeria. Hasard ? Coïncidence ? La jeune femme ne voulait pas se poser la question.

— Vous prenez un verre avec moi ?
— Je suis venue pour danser. Boire n'est pas trop mon truc.
— Je veux bien vous faire danser, si vous le faites aussi bien que vous jouez du piano. Mais je préfère des choses plus… humaines. Valses, tangos, enfin de ces danses qui rapprochent les gens. Ici, c'est juste pour les jeunes.
— Vous me considérez donc comme une vieille ?

Elle se surprit à sourire en hurlant ces mots pour couvrir le son violent de la musique.

— Pas du tout, mais reconnaissez que nous dénotons un poil dans cette jeunesse.
— J'admets que nous sommes les plus âgés, oui. Vous avez un meilleur endroit pour nous autres les ancêtres ?
— Vous iriez ailleurs en ma compagnie ?
— Pourquoi pas, si la musique est plus… douce ?
— Alors, allons-y : le casino est à deux pas, et là-bas ils passent encore des danses pour nous.

C'était à son tour de rire de rire de ses paroles. Maud lui emboîta le pas. L'air de la nuit emplit ses poumons, et ses oreilles enfin trouvèrent un peu de calme.

— Ouf ! C'est vrai que ça fait du bien quand ça s'arrête.
— Je m'appelle Julien. Je ne vous ai pas remerciée pour l'intermède musical du repas. Vous avez un don pour le piano.
— Vous chantez bien, aussi. Moi, c'est Maud. Allons-y pour la salle des anciens, celle du casino.

Ils marchaient côte à côte sur les trottoirs, croisant ici ou là des couples de touristes qui profitaient de la douceur nocturne. La ville restait vivante en toute saison. Du coin de l'œil, le gars, tout en devisant de tout et de rien, appréciait cette jolie pouliche qui l'accompagnait. Ses cheveux mi-longs, d'un brun soyeux, voletaient dans la brise légère. Elle avait quelque chose d'attachant. Sa jupe sombre, relativement courte, laissait présager d'une croupe… ondulante à chaque pas. Visiblement, sous le chemisier, Julien n'avait pas, dans la boîte de nuit, décelé de soutien aux deux fruits accrochés haut sur le buste.

Mais ce qui le perturbait, c'était sans conteste ses chaussures. Celles-ci lui affinaient les pieds, galbant ses mollets, et il devinait plus qu'il ne les voyait les cuisses que, déjà, il imaginait fermes. Les hauts talons claquaient sur le bitume du parking qu'ils traversaient. Le portail enluminé du casino leur faisait maintenant face.

La brune aussi avait regardé à la dérobée ce grand gaillard avec qui elle parcourait les rues. Une bonne tête de plus qu'elle alors que déjà elle se trouvait exagérément grande, il avançait souplement. Ses tempes argentées lui donnaient un âge qu'il n'avait sans doute pas. Il était vêtu correctement et parlait bien. De petites choses sans importance, mais qui en revêtait une toute particulière aux yeux de Maud. Il respirait la franchise et la bonne humeur. Un instant elle pensa qu'il était heureux qu'il croisât son chemin ; que le hasard faisait parfois bien les choses. La femme de l'entrée les salua poliment, et la porte qu'ils franchirent les propulsa dans un autre monde.

Ici, c'était un orchestre qui, sur l'estrade, faisait tourner les couples enlacés. C'était pourtant vrai que la moyenne d'âge avait largement augmenté. Julien proposa un verre à Maud, proposition qu'elle déclina d'un geste de la tête. Alors, dès que les premiers accords d'un slow se firent entendre, il lui fit un signe, désignant muettement la piste. Elle se leva et la ronde débuta. D'abord il y eut cette main qui vint sur son épaule, puis l'autre qui l'enlaça. Elle se laissait bercer par la musique, un air connu qui lui trottait dans la tête. Julien se collait à elle, elle qui ondulait sans à-coups au rythme des pas qui la guidaient. À la seconde danse, la tête de son cavalier était sur son épaule et elle sentait de temps en temps sa joue qui frôlait la sienne.

Il était pourtant bien rasé, mais sa barbe accrochait délicieusement sa peau. Elle frissonna. Quand après avoir bu un verre qu'elle ne refusa plus cette fois ils reprirent la direction de la piste, Maud avait très chaud. Oh, rien à voir avec une chaleur qui l'aurait fait transpirer, non. Simplement, tout son corps s'était échauffé de sentir vibrer contre elle ce type qui était incroyablement doux. Lentement mais sûrement, une sorte d'envie avait pris place en elle. Envie de quoi ? Elle n'aurait pas su trop le dire. Elle se sentait bien, en sécurité, elle se sentait… attirée par l'élégant danseur dont les jambes venaient de temps à autre se couler entre les siennes. Ce contact lui procurait d'étranges sensations.

Ce fut tout naturellement qu'elle laissa faire la main qui de son épaule venait de glisser vers le haut de ses reins. De l'autre, il la collait littéralement à lui. Le souffle de la bouche qui lui courait dans le cou, n'était pas non plus pour arranger les choses. Elle prit conscience soudain qu'elle avait envie de… faire l'amour. Ses seins nus sous son chemisier avaient les tétons durs et tendus. Ils forçaient le tissu du vêtement et s'incrustaient dans la peau de la poitrine de son cavalier. En détournant simplement la tête, elle sentit les lèvres masculines qui, de sa joue, se déplaçaient vers sa bouche. Elle ne les stoppa pas plus que la main qui tremblait, bien trop bas sur sa croupe. Lui aussi était ému ?

Les danseurs autour d'eux devaient bien voir la patte aux doigts agiles qui lissait le tissu sur les fesses de la brune. Les lèvres de Maud sentaient déjà le souffle du garçon. Le slow langoureux pourtant prenait fin, et comme à regret elle vit la bouche faire machine arrière. Sa seule pensée fut « Dommage… » : elle aurait apprécié qu'il osât pour de bon. Ils regagnèrent le bar où un tas de types seuls, aux airs goguenards, détaillaient les formes de la jeune femme. Elle se dit soudain que, décidément, cette soirée n'avait rien d'ordinaire.

— Bon, Julien, je crois que je vais rentrer.
— Ah, déjà ? J'ai fait quelque chose qui vous a déplu ? Vous êtes certaine que vous ne voulez pas trinquer avec moi ?

Elle leva la tête. Pour un peu, elle se serait jetée dans ses bras, elle aurait cherché la niche de la poitrine qui la rassurerait. Merde ! Depuis un moment qu'elle n'avait pas eu d'homme dans son lit, et ce soir… ça devenait comme une obligation. Aucun son ne sortit de sa bouche, ou alors si faible que Julien ne pouvait l'entendre. Par contre, quand elle se dirigea vers la sortie, il lui emboîta le pas. La femme de l'entrée les vit passer avec un sourire entendu. Maud lui fit un signe de la main.

— Vous… je peux vous dire « tu », Maud ?
— Oui, bien sûr !
— Tu ne vas pas me quitter déjà ; ça fait si longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien avec une femme…
— La soirée m'a bien plu également, mais il se fait tard.
— Tu ne veux pas passer prendre un dernier verre, chez moi ? J'habite cette maison, celle-là, tu vois ?

Sa main montrait une bâtisse à quelques centaines de mètres de l'endroit où ils se trouvaient, mais la brune ne savait vraiment pas quoi faire. Son ventre lui hurlait d'y aller mais son esprit le contredisait totalement. Tiraillée entre filer vite ou prolonger agréablement la soirée… un cruel dilemme.

— Allons, juste un verre, un café pour nous dire que nous nous quittons bons amis.
— …

Tout en parlant, Julien avait pris la main de la jeune femme. Il avançait tranquillement sans en avoir l'air, et elle suivait. La direction n'était pas celle du parking où la voiture de Maud se trouvait remisée. Finalement, il réussissait sans trop la forcer à la faire aller là où il en avait envie. Comment, pourquoi se retrouva-t-elle dans l'entrée d'une jolie bicoque inconnue ? Elle n'aurait pas su le dire. La lumière d'un salon cossu la surprit cependant.

— Voilà mon antre. Tu veux visiter ? Ici, c'est mon salon ; là, la cuisine, mais ce n'est pas bien rangé : tu sais, tu es chez un célibataire notoire. Et derrière cette porte, mon cabinet de travail.
— Cabinet de travail ? Qu'est-ce que tu fais comme boulot ?
— Je suis kinésithérapeute.
— Wouah… masseur, c'est génial, ça, comme travail !
— Oui, mais pas que masseur ; je répare aussi les gens un peu… cassés. Tu vois, rééducation fonctionnelle. Je croise plus de bras tordus, d'épaules démontées, de genoux à rafistoler que de jolies jeunes femmes à masser.
— C'est donc à cela que servent ces instruments barbares ? Hé ! Ça, c'est la seule chose que je reconnais : c'est bien une table de massage, quand même ?
— Oui, oui, c'en est une. Tu… tu veux l'essayer ?

Maud marqua un temps d'arrêt. L'allusion n'était pas fortuite, et sa seule réponse vint sous la forme d'un sourire. Mais lui avait l'air très sérieux.

— C'est très facile, si tu veux. J'ai quand même quelques huiles essentielles et des serviettes. Il te suffit de le dire.
— Tu… tu crois ?
— Oui ; laisse-toi tenter.

Elle était plantée devant la console, ne voyant pas quoi dire. Il continuait, lui, sur sa lancée :

— Il y a là une petite cabine : tu te mets à l'aise, et je prépare la console. Tiens, prends ce drap de bain. Vas-y, n'aie aucune crainte.

Machinalement, elle prit la serviette et se retrouva dans le réduit. Mille idées bizarres se bousculaient dans sa caboche. Par pur réflexe, ses vêtements se retrouvèrent bien sagement pliés sur une étagère. Elle n'avait gardé que sa culotte, d'un beau violet. D'une main qui tremblait, elle entreprit d'ouvrir la porte, après s'être drapée dans le long rectangle de coton. Julien, dans la salle au matériel savamment disposé, s'affairait sur cette couche qui trônait au milieu de son officine. Il lui demanda de s'allonger sur le drap immaculé qui couvrait toute la surface d'un matelas épais. Elle le fit avec quelques précautions, veillant à rester couverte.

Il ne chercha pas à la découvrir, s'assurant seulement de savoir si elle était bien installée. Elle le vit passer une blouse aussi blanche que la literie sur laquelle elle gisait, le ventre bien à plat, le corps toujours sanglé dans son éponge. Il lui présenta deux ou trois essences en flacons et elle en désigna une dont l'arôme lui parut discrètement épicé.

— Bien. Tu es prête ? Je peux juste te demander de soulever ton ventre pour y passer ceci ?

Il lui tendit un coussin en forme de cylindre, lui demandant de le caler sous son ventre. En se contorsionnant, elle le mit en place.

— Parfait ! Maintenant, je vais retirer ta serviette pour dégager tes épaules et ton dos.
— …

Elle le laissa encore faire. Ses doigts, sans la toucher, replièrent lentement sur son dos le dernier rempart de tissu qui camouflait encore la moitié de son corps. Elle se traita mentalement de dingue. Folle qu'elle devait être pour se mettre ainsi à nu devant ce… presque inconnu. Mais curieusement aussi, les gestes assurés de Julien la rassérénaient. Il n'avait pas tenté de découvrir sa culotte, se contentant d'arrêter son pliage au niveau de celle-ci. Elle sentit couler juste un peu plus bas que sa nuque un peu du contenu du flacon, puis un premier contact des mains masculines avec sa peau la fit frissonner. Elle analysa la sensation : c'était chaud, et les doigts qui la frictionnaient connaissaient les chemins qui font du bien.

Il se trouvait sur le côté, mais son visage à elle tourné vers l'autre mur, elle ne le voyait pas. Du reste, ses paupières closes lui permettaient toutes les images. Vraies ou fausses, elle en imaginait de toutes sortes. Les mains filaient sur son dos, remontant le long de sa colonne vertébrale sans vraiment marquer d'arrêt nulle part. Elles allaient et venaient, n'appuyant que modérément sur son épiderme, glissantes grâce à l'huile, d'une douceur indescriptible. Julien s'appliquait, et ses attouchements mettaient le feu partout en Maud. Il attaqua ensuite un bras en le soulevant légèrement, chouchoutant toute la surface, revenant même à la pliure du coude.

Quand il le reposa délicatement le long de son corps, il prit soin de ne pas le coller tout contre celui-ci. Alors ses mains reprirent leurs frictions. Le long du flanc accessible, elles longèrent les côtes jusqu'au creux de l'aisselle. Quand elles redescendirent très doucement, elles se trouvaient si bas que la partie du sein, compressé par la table, qui débordait se trouva caressée. Le tressaillement qu'elle eut, l'homme avait dû le ressentir aussi. Mais il continuait calmement, faisant vraisemblablement semblant de ne pas savoir. Ces manœuvres confortables pour elle prirent un temps fou. Ensuite, il se déplaça.

Il recommença les mêmes gestes d'une tendresse infinie sur le second côté. Aux mêmes causes, bien entendu, les mêmes effets. Maud n'avait pas bougé la tête, mais elle ouvrit un peu les stores de ses yeux. Devant sa figure dansait le buste blanc, et les bras masculins tendus au-dessus d'elle activaient des mains précieuses. Un bien-être fou la submergeait. Là aussi, au bout d'une éternité, elle le sentit qui se mouvait vers le bas de son corps. Il reprit le cérémonial du plissage de l'éponge qui lui couvrait les jambes. Comme pour le dos, il laissa en attente le drap blanc sur ses fesses. Chatouilleuse, elle explosa de rire quand il se saisit d'un pied. Il faisait merveille sur sa voûte plantaire, caressant également le second ripaton dans la foulée.

Quand elle le sentit qui lui faisait plier le premier genou pour masser le bas de la jambe gauche, elle ne riait déjà plus. L'autre jambe subit des assauts similaires tout aussi câlins. Enfin, les jambes étirées, maintenues juste écartées pour pouvoir passer entre elles deux, il s'occupa des cuisses. Les doigts montèrent tout d'abord vers la serviette, stoppant leur avance à ras de celle-ci. Ils refirent de multiples fois le chemin, malaxant la chair avec délicatesse. Sans cesser de mouvoir ses pattes sur elle, il lui demanda la permission de retirer la serviette.

— Je peux enlever le chiffon qui me gêne ? Si tu veux un massage complet, c'est nécessaire.
— Hum… oui, vas-y, enlève le.

D'un coup elle eut un vrai doute : de quel chiffon s'agissait-il ? Du drap en éponge ou de sa culotte ? Elle n'eut guère le loisir de se poser longtemps la question. De ses deux mains, Julien avait saisi les deux pièces et les glissait vers ses orteils. Nue, totalement nue à la vue de ce type, elle n'avait pourtant aucune envie de se sauver. Elle était parfaitement consciente que ses deux fesses relevées par le coussin devaient être… affreusement offertes aux regards du mâle. Mais pas la moindre réaction pour se cacher. Les mains masculines consciencieusement s'activèrent à nouveau au bas du dos, mais cette fois elles ne stoppèrent pas leur course, et les fesses – comme l'ensemble de son corps de femme – furent triturées.

Maud n'était plus rien qu'un long frisson. La chair de poule qui lui couvrait l'épiderme devait se voir comme un nez au milieu d'une figure. Inlassables, les paumes passaient sur ses pores, les doigts pinçaient gentiment, et les muscles se détendaient. Parallèlement à cela, le ventre de la brune était chauffé à blanc, et un court instant elle songea que Julien, s'il s'aventurait trop loin, pourrait bien comprendre ou sentir physiquement l'impatience de son désir. Il était des traces qui montraient ou démontraient ce que Maud ne saurait dire. Alors que la jeune femme laissait faire l'homme, et que visiblement il connaissait parfaitement son boulot, il lui demanda dans un murmure, presque comme une excuse :

— Tu aimes ce que je te fais ? Tu veux que je masse aussi le côté face ? Enfin, le devant…

Maud ne répondit pas, mais sans trop savoir pourquoi, elle se retourna lentement. Ce simple mouvement amena à la vue de Julien toutes les parties intimes de son corps. Elle avait conscience d'une sorte d'impudeur, d'une sorte d'appel aussi plus personnel. Elle prenait le risque que le massage se transforme en caresses plus… profondes. Lui n'avait pas tiqué. La petite fiole contenant l'huile ouverte au-dessus de cette poitrine aux seins fermes laissa pleurer une coulée fraîche. Alors les paluches aux doigts magiques reprirent leur danse. Cette fois elle suivait du regard cet homme qui, penché sur elle, lui distillait un bien-être qui la calmait.

Il prit des raccourcis, frôlant les deux tétons, pour encercler délicatement l'un après l'autre les deux globes que sa respiration faisait se soulever. Puis les mains plongèrent d'abord vers le nombril, en firent également le tour pour remonter sous les seins. Quand elles se lancèrent à l'abordage de la plage qui allait de cet ombilic bien creusé à l'étrange forêt de poils proprement taillée, domestiquée, la jeune femme avait les yeux rivés dans ceux du masseur. Une sorte de sourire apparut sur les deux bouches. Entente tacite, ou prélude innocent à d'autres jeux ? Une des mains avait traversé en douceur ce nid douillet et caressait l'intérieur d'une cuisse, si proche de la chatte de Maud que la brune se crispa un peu. D'attente ou de peur ? La question ne pouvait se poser que dans la tête du garçon. Il éluda celle-ci, remontant tranquillement le long de l'aine pour revenir sur sa jumelle et repartir en piqué vers l'intérieur de la cuisse. La jeune femme s'était arrêtée de respirer. Son sang tapait à ses tempes. Elle n'était plus rien d'autre qu'un long frémissement. Et dire qu'il n'avait même pas touché… sa chatte. Enfin, pas encore… Une sorte de sifflement se fit entendre : en s'échappant, l'air contenu dans ses poumons en disait long sur ce qu'elle ressentait. Bien plus qu'elle ne voulait en montrer, en tout cas…

La tension devenait palpable. Alors, quand un index sans gêne se frotta sur les deux lèvres de la faille féminine, la seule réponse de Maud fut un soubresaut qui fit se cabrer tout son bas-ventre. Julien prit cela pour une invitation à aller de l'avant. Au second effleurement, l'ourlet était ouvert, et la conque brillante de pleurs. Maintenant, il ne pouvait plus ne pas savoir, ne pas comprendre que son corps la trahissait. Jamais finalement trahison n'avait eu si belle amie. Le doigt, au lieu de remonter comme les fois précédentes, se fit plus pressant vers l'entrée de cette grotte humide. Il ne s'impatientait nullement, se contentant de faire des petits cercles concentriques au début du sexe appétissant.

Le garçon avait suivi son idée. Son majeur érigé en pénis minuscule vadrouillait dans l'antre chauffé à blanc. Maud n'avait plus fixé son regard dans celui de Julien, honteuse ou affolée par les mouvements de la mini-bite qui s'évertuait à la fouiller. Quelle importance, puisque visiblement elle se sentait bien ? Tous ses muscles étaient relâchés, relaxés, elle se trouvait plutôt zen. L'homme se tenait désormais debout au pied de la table. Il retira doucettement son doigt, et en saisissant les chevilles de la jeune femme il lui fit ployer les genoux. Mollement, elle le laissa faire. Les talons féminins se trouvèrent ainsi ramenés sous les fesses de la brune.

Cette position devait outrageusement lui ouvrir le compas de ses cuisses. Il devait avoir une vue imprenable sur cette chatte béante et liquéfiée, mais finalement ce n'était pas désagréable du tout d'être ainsi dorlotée. Elle ne comprit le pourquoi de cette posture que lorsque Julien se pencha au milieu de ce pont ouvert. La tête s'engagea dans la fourche, et quand la langue se mit à lui masser les lèvres, elle gémissait depuis quelques secondes. Alors, mues par un réflexe bien compréhensible, ses deux mains vinrent appuyer sur le haut de cette caboche enfouie dans ce qu'elle avait de plus secret.

Un court instant il crut qu'elle allait repousser en arrière son visage, mais c'était se méprendre sur le geste. Elle appuyait comme pour justement qu'il ne la quittât plus. Ce fut donc avec délectation que Julien lécha ce calice aux saveurs si particulières. Elle ne contrôlait plus aucun de ses mouvements et, ses jambes recroquevillées sous elle, son dos s'arc-boutait jusqu'à former un étrange pont dont seuls les talons et la tête devenaient les arches. Sa poitrine avait des tressaillements incohérents, ses gémissements fortifiaient les câlins de celui qui allait devenir, à n'en plus douter, son amant.

Elle n'en pouvait plus d'attendre de se trouver remplie. Elle l'aurait bien elle aussi caressé, mais d'où il officiait, il ne lui était guère possible de le toucher d'une autre manière que par le maintien de sa caboche. C'était délicieux et savoureux. Puis elle se mit, dans son esprit, à ne plus trouver de mots. Lui avait à nouveau plongé ses doigts dans la fente juteuse, mais sa langue n'avait pas pour autant stoppé son travail. Et plus il lui léchait la motte et plus ses doigts allaient en elle, moins elle se trouvait capable de dire quoi que ce soit. Elle ne se rendit compte de rien quand un des visiteurs vint rôder dans une autre caverne.

Ce n'est qu'au bout d'un temps incroyablement long qu'elle sentit enfin son ventre tout entier s'embraser ; le feu qui la dévorait fit monter en elle un orgasme violent, un orgasme inouï. Les spasmes qui la renvoyaient bestialement au rang de jouisseuse, elle les sentit venir, puis revenir, et enfin exploser comme si tout son être partait en éclats de désir. Tout tremblait en elle. Plus aucune parcelle de sa chair n'était insensible. Les muscles devenaient impossibles à gérer, et c'est comme si elle se transformait en une gigantesque boule de nerfs qui gesticulait en tous sens. Ses plaintes sourdes s'apparentaient elles aussi à des cris sauvages.