La déclaration

Voilà ! C'est fini ! Hygiénique, cette partie de jambes en l'air ? Pas vraiment… J'ai rencontré ce type dans un rade, hier soir. Bon ; depuis trois ou quatre mois que je n'avais pas eu d'occasions, l'envie m'a pris comme cela, d'un coup. Nous avons bu un verre, et c'est au deuxième gin-fizz que j'ai ressenti cet appel de la chair. Il n'était plutôt pas trop mal gaulé, avec des muscles qu'il me collait sous le nez, histoire de se montrer à son avantage.

Une semaine de boulot, une semaine de galère. La machine à laver qui se colle aux abonnés absents, un patron qui reste sur mon dos à longueur de journée, s'imaginant que deux mains peuvent taper comme quatre. Un boss qui voudrait que pour les quelques euros qu'il me cède à la fin de chaque mois, je sois une esclave à plein temps. Alors les fins de semaine deviennent un pur bonheur !

En rentrant à pied par le centre-ville ce vendredi soir, j'ai eu envie de boire un verre. Oh, ce n'est pas vraiment une ville, juste un gros bourg ; alors les bars ne sont pas légion. Celui de Chez Kiki me tendait les bras – ou plutôt les portes ouvertes – alors il m'a suffi de m'asseoir. Un tabouret haut qui semblait m'attendre, un siège sur lequel je me suis juchée prestement. J'ai commandé une bière pour commencer quand ce type est venu se mettre à la place à côté de la mienne.

Pendant un quart d'heure, je suis restée dans mon monde, celui de mon job. Difficile de sortir de ce foutu bureau, de se vider la tête après une semaine plutôt chaotique. J'ai bien senti par moments les regards insistants de ce gaillard qui picolait un truc d'une couleur bizarre, appuyé au bar. Pensive devant mon verre vide, j'ai fait signe à Francis, le serveur ; mais l'autre, là, m'a devancée et il a commandé pour lui et pour moi.

Alors, puisque finalement c'est lui qui raquait, autant prendre ce qui me plaisait.

— Non, plus de bière : un gin-fizz s'il te plaît, Francis.
— T'es sûre, ma belle ? Tu veux vraiment boire ça ?
— Oui, ce soir j'en ai envie.
— D'accord, c'est toi la cliente. Après tout, je ne vais pas être plus royaliste que le roi ! Pour vous, la même en couleur ?
— Oui, ça me va bien.

J'ai juste baissé les yeux, et le drink posé devant moi, je l'ai levé en même temps que mon regard sur le type qui payait. Nos godets se sont entrechoqués et il s'est senti obligé de me faire la conversation. Jusque-là, rien d'anormal ; rien à dire, pas de quoi fouetter un chat.

— Je m'appelle Éric. On peut faire connaissance ? Enfin, si vous voulez.
— Sylvie. Et merci pour le verre !
— Enchanté alors de vous connaitre, Sylvie.

Il a insisté, et pourtant je n'avais pas grand-chose à lui dire, à ce mec. Cheveux noirs, un style un peu italien, presque trop sûr de lui : je n'ai pas vraiment flashé sur ce gars. Sa présence courtoise ne m'a pas vraiment dérangée non plus, à vrai dire. Je n'écoutais que d'une oreille distraite ses propos auxquels je n'opposais que des « oui-non » polis. Il a pourtant continué son monologue alors que je restais dans ma bulle secrète.

— Un autre verre s'il vous plaît ! Pour madame aussi !
— Tu en veux un autre, Sylvie ?
— Ben, puisque monsieur te le commande, alors sers-le s'il te plaît, Francis.
— Oh, reste zen ! Je ne poserai plus de questions, d'accord. Tu peux bien te poivrer le nez autant que tu le veux, pas de souci.

C'est quand la première lampée de ce second verre est descendue dans ma gorge que mes plus bas instincts se sont réveillés. Ça a d'abord débuté par une sorte de chaleur dans ma poitrine, puis ce feu est descendu très lentement en moi, se répandant partout de ma tête à mes pieds. Ma respiration s'est progressivement accélérée, j'ai senti que tout se concentrait au bas de mon ventre. Et le mec qui n'arrêtait pas de jacasser… Qu'est-ce qu'il me baragouinait, déjà ? Je ne m'en souviens plus, comme quoi c'était super intéressant.

J'ai seulement compris que j'avais envie de… quand les pointes de mes seins ont tendu mon soutien-gorge plus que la normale. Alors j'ai tourné ma tête et j'ai dévisagé l'autre, assis près de moi, plus attentivement. Un mètre quatre-vingts, des muscles qu'il savait visiblement mettre en valeur, une gueule d'ange ! Des cheveux noirs bouclés dont une mèche retombait sur le front, et un sourire à réchauffer l'enfer.

— Bon ! Éric, si c'est un coup que vous cherchez, alors c'est bon : ne vous fatiguez pas plus que cela, je vais vous donner l'occasion de me faire grimper aux rideaux. On va chez moi et vous déballez votre marchandise, celle que vous essayez de placer depuis que vous êtes venu vous installer à côté de moi. Ce n'est pas le mec que je veux : c'est juste son envie pour partager la mienne. Compris ?
— Euh… C'est dit d'une façon abrupte, mais ça représente à peu près mes attentes. C'est loin ?
— Quoi, loin ?
— Ben, chez vous…
— Ah non : cent mètres à pied.
— Parfait, alors allons-y ! Patron, ça fait combien ?

Il règle les consommations et nous quittons le comptoir. Je sens peser sur moi le regard désapprobateur du serveur. Qu'est-ce qu'il lui prend à celui-là aussi, ce soir ? L'alcool qui continue de passer dans mon sang me le remue plus que je ne l'aurais cru. L'autre me cramponne par le bras ; je chamboule ou pas ? Je ne crois pas, mais… ne suis sûre de rien. L'air frais du soir qui tombe ne me ramène pas à une réalité plus terre-à-terre.

Voilà, nous sommes dans mon « chez-moi ». Un trois-pièces tristement vide depuis cinq ans, date de ma séparation. Mon mari – ex maintenant – est parti depuis soixante-douze mois, et j'ai dû faire l'amour au moins… quatre fois depuis mon célibat forcé. Ce soir, je me sens un peu molle… chaude, on dira. J'entre dans mon antre. C'est frais et c'est bien rangé. Il faut dire aussi que, seule, je n'ai pas trop de soucis à entretenir. La pièce qui me sert de salon est là, accueillante, et l'autre pose ses fesses, à ma demande, sur le canapé.

— Vous voulez boire un verre ?
— Ça dépend de ce que vous avez à m'offrir.
— Pas grand-chose, j'en ai peur ! Bière, Martini blanc ou rouge ; éventuellement un Pastis.
— Et si je buvais… à vos lèvres ?
— Tiens, c'est une idée, ça ! Pourquoi pas ?

Je n'en reviens pas. C'est moi toute seule, comme une grande, qui me mets à califourchon sur le grand garçon avachi sur mon sofa. Il ne bronche pas quand des deux mains j'ouvre sa chemise. J'ai cette fichue envie qui me titille le bas du ventre et je me frotte comme une grosse cochonne sur la braguette du monsieur. Mais je crois que le truc dur qui s'y trouve y était avant que je me vautre sur lui. Il se laisse faire. Ben, tiens ! Il aurait bien tort de se gêner !

Mon pouls doit bien arriver aux cent pulsations minute ; je sens presque monter l'adrénaline en moi ! Je ne le viole pas, il est consentant, mais ce serait pareil s'il ne voulait pas. Maintenant je suis une furie déchaînée. Cette incroyable envie me prend à la gorge et puis… ailleurs. Elle se traduit par des mouvements désordonnés de mon entrejambe qui se meut sur le bonhomme. Il a l'air d'apprécier, de toute façon.

Oublié, le boss qui me casse les pieds ; envolée, la mauvaise semaine avec mes lessives à la main ! Je ne suis plus rien d'autre que cette harpie qui se livre à des mouvements d'avant en arrière sur la gravure de mode que j'ai prise dans mes filets. La chaleur entre mes cuisses me rend toute chose, me laisse entrevoir un bon moment à voler au destin. Pourquoi est-ce qu'il n'y aurait que les mecs qui auraient besoin de faire l'amour ? Allez, on s'en moque de toutes ces considérations qui n'apportent rien !
Mes mains ont fait du bon boulot. Je suis sur la poitrine imberbe du type qui n'en revient sans doute pas de sa bonne fortune. Il n'a pas fait un seul geste, se contentant de me laisser le désaper. Évidemment, mes doigts fourragent sur ce torse bronzé et j'entreprends les deux tétons du gaillard qui soupire. Dans un premier temps, je les pince un peu, les fais rouler entre mon pouce et mon index. Il soupire, il souffle, mais il ne m'arrête pas !

Il avance la tête pour chercher mes lèvres mais je la repousse sur le côté : je ne veux pas de sa langue sur la mienne, non ! Juste coller ma bouche sur le premier téton que je peux attraper, le mordiller d'abord doucement, puis plus fermement. Il respire de plus en plus fort, notre Éric. Il se retient de gémir sous la morsure de plus en plus appuyée. Je sens ses mains qui se crispent sur mes cuisses encore habillées, alors que je sais, moi, qu'il doit avoir un peu mal.

Je n'en ai cure ; je ne veux que mon plaisir. Le sien n'est qu'accessoire. Il paie pour l'autre mâle, celui qui m'a quittée. Je sais, c'est un peu dégueulasse, mais… mon désir passe par cette méchanceté pure. Il m'a voulue ? Eh bien il m'aura, sans doute, mais sans cette formalité : pour avoir mes formes alitées, il peut s'en aller de suite. Alors que je lui astique les seins, mes doigts se sont enfin posés sur la ceinture de son jean.
J'entrouvre celui-ci ; il n'en peut plus de soupirer, de gémir : une vraie gonzesse !

— Je te fais mal, mon petit Éric ?
— Ben, disons que j'aimerais un peu plus de douceur. Tu vois de quoi je veux parler ?
— Moi, c'est l'amour vache qui me branche ! Alors c'est à prendre ou à laisser. Tu piges ?
— Oui, oui, continue. Je prends ou je prendrai tout à l'heure, on verra bien ; mais bon, un peu, je veux bien, mais ne m'arrache pas non plus les nichons !
— Mais c'est qu'il est doudouille, le vilain garçon… Attends que je m'occupe de ce que je sens, là, sous mes pattes !
— Hé ! Vas-y mollo quand même, ça peut et ça doit encore servir longtemps ce truc, ma belle !
— Ne t'inquiète donc pas pour ton service trois-pièces : je te le laisserai en état de marche, mais permets-moi d'en faire ce que je veux, juste un moment.
— Ne t'en prive pas ; si tu es trop brutale, je saurai te le dire.

Je lui délaisse la poitrine, me redresse sur mes pieds, et je me déshabille toute seule. C'est ultrarapide ; je suis maintenant en soutien-gorge et en culotte. L'autre, là, a un large sourire et un petit sifflement.

— Ah, mais c'est que t'es mignonne ! Je m'en doutais bien un peu, mais te voir comme ça… Wouah !
— Allez, arrête de dire des âneries. On continue ou ta peur te dicte de t'en aller ? Je veux rester sur le registre que j'ai entrepris.
— Je veux bien tenter le coup. Ce n'est pas que je sois un grand fan de ces pratiques, mais bon, c'est toi la maîtresse du jeu.
— Parfait ! Donne-moi juste une seconde. Tu es sûr que tu ne veux rien boire ? Après, il sera trop tard, tu sais…
— C'est bon, donne-moi juste un verre ; je me servirai un Martini.
— D'accord. Tiens ! C'est dans le bahut, là, que se trouve mon bar perso.

Je lui tends le verre vide et me précipite dans la chambre. Le tiroir de ma table de chevet ouvert, je récupère mon gode. Puis dans mon dressing, je prends un de mes longs foulards et file au cellier pour y récupérer deux ou trois pinces à linge. De retour au salon, je trouve Éric qui boit son drink sans glace. Il me regarde venir vers lui sans sourciller.

— On y va ?
— D'accord, mais tu ne dépasses pas les limites ; et si je dis « stop », tu arrêtes ! Promis ?
— Croix de bois, croix de fer !
— Ouais… L'enfer, c'est surtout pour moi, et c'est maintenant !

Il a dit cela avec un sourire, jaune, mais un sourire tout de même. Il avance son buste et je lui serre sur les yeux le foulard en guise de bandeau. Le nœud que je ferme sur l'arrière de son crâne le fait quelque peu grimacer. Ensuite j'ouvre un tiroir du bahut où se trouve le bar et j'en extrais une paire de lacets que je range là pour parfois remplacer ceux de mes chaussures d'hiver. Quelques secondes plus tard, mon gaillard se trouve les mains ligotées dans son dos et il ne dit pas un mot. Et maintenant, je suis comme une cruche devant cet homme attaché et aveugle.

L'envie de lui faire mal, de jouer avec ce corps sans qu'il puisse se défendre, se perd dans les méandres de mon esprit, dans des restes d'une éducation trop stricte, trop policée. Je pense que si j'étais un mec, je débanderais sans aucun doute. La situation qui avant m'excitait me semble aberrante et me refroidit presque totalement. Je ne suis pas faite pour cela : le SM n'est pas pour moi. Alors, presque par dépit, j'arrache le foulard et détache les poignets. Éric ne semble pas comprendre, mais à quoi bon lui expliquer ce qui ne peut l'être ?

Un court instant il reste en attente, comme se demandant ce qui se passe, puis ses mains libres viennent se poser sur ma cuisse nue. Sa bouche s'avance alors que de son autre main il essaie de décrocher le mécanisme de ces deux bonnets qui cachent encore mes seins. L'envie qui était retombée remonte en force au fond de moi. Finalement, pour ne pas avoir l'air bête sans doute, il doit se servir de sa seconde main pour venir à bout de mon soutien-gorge récalcitrant. Faire passer les bretelles le long de mes bras n'est ensuite qu'un jeu d'enfant, une simple formalité.

Les lèvres gourmandes qui s'approchent de mes tétons me donnent la chair de poule. Je recule un peu, mais Éric me retient et il arrive finalement à frôler ces pointes turgescentes de mes nénés qui me font souffler plus fort. Et puisqu'il est en si bon chemin, de deux doigts experts, il tire sur l'élastique de ma culotte. Elle s'écarte de la peau de mon ventre et commence une dégringolade retenue, sans à-coups. Son objectif non dissimulé est de me mettre aussi nue qu'il l'est lui. Je ne sais pas comment, mais je suis à poil, sans trop m'effaroucher d'être, ensuite sur ses genoux, à califourchon.

— Alors la vilaine dame a changé d'avis ? Elle en veut plus attacher le méchant garçon ? Dommage, mais elle aussi maintenant mérite une punition !
— Quoi ? Tu ne vas pas…
— Je vais me gêner, tiens ! Mais je saurai aussi m'arrêter quand tu me le diras.

Et alors que je recule pour le regarder, ses bras solides me retournent comme une crêpe et je me retrouve bien à plat, en travers de ses genoux. Mes fesses sont sous ses mains et il débute une caresse sur ma croupe saillante que la position rend encore plus rebondie. Il me caresse, lentement, laissant passer et repasser ses paumes sur les deux demi-globes qui frémissent sous ces allers et retours. Je commence à apprécier ces attouchements sublimes lorsque la première claque m'atteint alors que rien ne laissait présager son arrivée.

Je fais un bond sur ses genoux mais je suis fermement maintenue, et la seconde tapette me rougit l'autre fesse. Ensuite c'est une avalanche de petites gifles, plus sonnantes que cinglantes qui font de mon postérieur un tambour. Ma frimousse enfouie dans un oreiller, je supporte ces marques d'intérêt pour mon derrière sans trop ruer dans les brancards. Finalement, le feu se rallume à grande vitesse dans ce ventre qui y trouve son compte. Je me traite de folle, me dis que c'est moi qui aurais dû être à la place de cet Éric, et que c'est lui qui devrait subir.

Comme quoi toutes les occasions perdues ne se rattrapent jamais. Finalement, la correction n'est que le prélude à des jeux plus subtils, plus savants, qui vont faire de nous (peut-être) des amants. Cependant, quelques minutes plus tard les mains voyagent sur un autre chemin ! Elles ont suivi la ligne de séparation de mes fesses, les écartant l'une de l'autre, tout en douceur. Puis un élément de l'une d'elles s'est tendu, juste assez pour être l'unique visiteur d'un antre que se niche au fond de cette vallée, invisible en temps normal. Oh, bien sûr, il n'entre pas dans la caverne close, mais il sait si bien venir titiller et provoquer que le courant qui me parcourt me fait de nouveau bondir sur ses genoux.

Mon souffle aussi s'est raccourci. Ma respiration entravée par ma position, mes poumons comprimés, je suis tétanisée par les attouchements sur ce lieu jusque-là vierge de toute intrusion. Ce n'est ni agréable ni désagréable ; c'est juste étrange. J'attends je ne sais quoi, mais l'index ne fait que tourner sur la place, ne cherche nullement à forcer un passage que mes muscles contractent au maximum. Ma poitrine est de plus en plus comprimée par quelque chose de rigide, de chaud, de dur qui me coupe la respiration. Je remue plus que de raison, cherchant de l'air alors que le doigt chatouilleur se met à nouveau en route. Il ne fait que continuer dans le sillon, et bien sûr, il parvient sans aucun obstacle à la naissance de ce que les hommes désirent le plus chez nous.

Je sursaute encore une fois, mais Éric me garde prisonnière sous sa poigne de fer. Il est à la commissure des lèvres, se rendant compte sans doute que je ne suis pas indifférente à toutes ses attentions. La position n'est plus favorable pour qu'il aille plus avant dans son exploration de ma petite personne, et surtout de toutes mes faces cachées. Alors je suis retournée délicatement et allongée sur le divan que nous occupons depuis un long moment déjà. Cette fois mon dos est au contact de toute la banquette. Lui se met à genoux sur la moquette.

Je ferme les yeux, me laissant faire, sans ne laisser filtrer d'autre que mes soupirs… d'aise. Il en profite, le gaillard, pour reprendre un de mes seins entre ses petites dents et il mordille, juste retour des choses, agaçant au possible ce téton qui réagit en relevant la tête. Sa main galope sur mon ventre, s'arrête au nombril, remonte, repart, revient, va, remue un peu dans tous les sens comme pour se rendre compte que la texture de ma peau est la même partout. Lui comme moi, nous respirons fort, mais j'aime ce qu'il me fait ! Il semble aussi que mon corps lui convienne, et délicatement il m'empoigne le poignet, celui qui se trouve de son côté.

D'un geste calculé, simple et doux de sa main, il dirige la mienne vers ce centre de lui qui est tendu comme une flèche. C'est bien agréable de le laisser guider ainsi ma menotte et il l'approche sans rien dire de cette excroissance qui bat la mesure contre son bas-ventre. Le toucher est doux, juste un effleurement, simplement un frôlement. La caresse qui débute est, semble-t-il, bénéfique pour ce grand garçon qui souffle plus fort. Sa bouche se penche de nouveau au-dessus de mon corps qu'il peut admirer dans sa totalité. Je n'ai aucune raison d'avoir peur, aucune crainte, et je suis relâchée au possible.

La tendresse de ces lèvres qui parcourent les deux collines roses aux pics sombres puis glissent vers le cratère du nombril me fait frissonner. Il ne dit pas un mot, tout occupé à lisser du bout de sa langue son chemin vers la minuscule touffe de poils de mon pubis. Il met un temps interminable pour y parvenir et je tressaille, toute attente, tout heureuse de sentir cette chose étrangère venir entrouvrir lentement les bords humides de ma conque. Lui n'est pas en reste, et mes doigts se serrent sur l'objet qu'ils cramponnent de plus en plus tout en imprimant, quand je le peux, un mouvement d'avant en arrière.

Je laisse aussi traîner par inadvertance un index mutin sur cette calotte lisse, qui n'a pas le grain de la partie basse de cet engin qui me chauffe la paume de la main. Nos soupirs se confondent, nos soupirs se marient, et déjà je sens que la bête a des soubresauts qui me font ralentir mon action. Alors Éric se soulève, simplement pour venir se poster à califourchon sur moi, son bassin au niveau de mon visage. Sa tête plonge littéralement entre mes deux cuisses largement écartées, et son ventre descend au niveau de ma figure. Ce qui, bien sûr, amène à mes lèvres la queue palpitante, et je n'ai aucun effort à fournir pour lui faire la place qu'il espérait.

Je débute une fellation qui le ravit alors que lui ne se prive pas pour explorer ma grotte en long, en large et en travers. Ses doigts sont aussi de la fête et je suis sur le point de ne plus pouvoir endiguer l'orgasme qui me met en feu. C'est à ce moment-là que la bite que je tète tranquillement se secoue ; j'ai beau essayer de ne plus bouger, mais rien n'y fait. Elle se cabre seule, dans ma bouche. Pas moyen de l'en sortir alors que je la sens qui tremble et que le cri que pousse l'homme me fait penser à un pauvre agonisant. La coulée de laitance qui gicle dans mon gosier manque de m'étouffer. Il se secoue, remue, et c'est jusqu'à la lie que je dois boire au calice improvisé.

Bien entendu, je ne peux pas recracher, ses cuisses bloquant mes tempes. Il reste ainsi de longues secondes, savourant cette éjaculation dans cette partie de moi qu'il n'osait espérer sans doute. Je suis bien forcée d'avaler cette liqueur un peu écœurante, je l'avoue, et qui me donne des haut-le-cœur dont notre gaillard n'a cure. Mais c'est aussi un coup d'arrêt à ses léchouilles et il se redresse, presque fier de lui.

— Humm, tu suces comme une reine… Bon sang, que j'ai aimé ça ! Wouah ! Tu m'as bien fait jouir. J'ai soif ; tu aurais quelque chose à boire ?
— Oui, évidemment. Tu veux quoi ?
— De l'eau, ma belle, seulement de l'eau bien fraîche : je conduis tout à l'heure.

Je me suis levée pour servir le seigneur. Il boit d'un trait et j'en profite aussi pour en faire autant, ce qui fait passer le goût âcre de son sperme.

— Tu n'étais pas obligé de me cracher dans la bouche, si ?
— Non, bien sûr ; mais ça a été tellement inattendu et tellement bon ! Tu n'as pas aimé ?
— Tu n'en as jamais goûté du sperme toi, ça se voit !
— Si tu es fâchée, je m'en vais immédiatement.
— Et moi, alors ? Tu me laisses en plan, comme cela ? Tu ne t'es pas dit une seule seconde que je pouvais aussi avoir envie de jouir ? Vous n'êtes pas vrais, vous les mecs !
— Cool… reste zen. Je me suis vidé les couilles, alors il me faut du temps pour rebander. Et puis zut ! Tu ne vas pas me faire une scène, non plus : nous ne sommes pas mariés, et tu me sembles quand même être une sacrée salope pour te laisser baiser par un mec dès le premier soir.
— C'est comme ça que tu vois les choses ? Fiche le camp de chez moi ! Vite, tire-toi !
— Ça va, ça va, la cochonne… Je me rhabille et je file.
— Tu quoi ? Rien du tout : tu déguerpis, et vite ! Allez, ouste, dehors !

Folle de rage, j'ai ouvert la fenêtre, empoigné les fringues du zigoto et je jette tout dans la rue. Il me regarde avec un air bête. Mais comment ai-je pu me laisser entraîner à ramener chez moi un pareil ostrogoth ? Ensuite, d'un bond, je suis à la porte que j'ouvre en grand et je pousse le type dans le couloir avec presque de la violence.

— Tire-toi, sale con ! Dégage, pauvre type ! Allez, barre-toi, abruti !

Je suis hors de moi, hurlant et vociférant alors que l'autre, nu comme un ver, ramasse sur le trottoir ses hardes sur lesquelles la pluie tombe. Belle vengeance que celle-là, qui me laisse un bouquet amer au fond de la gorge. Et pas seulement pour ce que j'ai avalé du triste sire.

De nouveau seule avec la haine de ce gars qui se calme après un long moment. Je reste à poil et je cherche dans mon bar un réconfort précieux. Il a la couleur de l'ambre et le goût du scotch. Je ne me souviens plus quand la bouteille est tombée sur le tapis, pratiquement vide.


Ma tête ! Oh, ma tête ce matin, mes amis… une vraie citrouille ! Cette gueule de bois que je tiens ! J'ai bien du mal à émerger de mon salon où l'ampleur des dégâts me saute aux yeux. Encore un samedi qui débute bien, tiens ! Nue sur mon canapé où mes espoirs ont fondu, où mes rêves se sont évaporés à la vitesse du flacon que je vidais. Bon, allez, ma vieille : il faut te secouer ! Je tente de remettre mes idées en place. Ah oui. L'autre, là, cet Éric que j'ai mis à la porte dans la nuit, c'est lui la cause de cette bouteille qui traîne vide au sol. Salaud, va ! Pas même capable de me donner du plaisir. Je lui en veux en ramassant le cadavre que je vais mettre au verre perdu. Non, mais quel saligaud ! Et j'ai toujours envie de faire l'amour, malgré mes maux de tête.

Je range un peu mes vêtements qui jonchent le sol. Tiens, ce slip noir, là, n'a rien de féminin ! J'imagine la bouille du crétin que j'ai flanqué dehors : il a dû le chercher, son calbute, dans la rue ! Ce n'est rien du tout, mais je savoure l'idée qu'il est reparti sans cela. Voilà, c'est fini. Hygiénique, cette partie de jambes en l'air ? Pas vraiment, puisque ce corniaud ne m'a pas baisée, juste allumée. Et j'ai mal aux tripes autant que dans ma boîte à idées. Pour la caboche, un comprimé à dissoudre dans de l'eau et tout ira pour le mieux ; pour le reste, c'est plus délicat.

L'ordre est remis dans ce fichu appartement, et le tocsin qui sonne le glas dans mon cerveau commence à s'estomper. Je me couche sur le sofa alors que mes idées s'éclaircissent. J'ai besoin d'amour, physique naturellement, mais aussi d'amour tout court. Une épaule pour y poser mon front, un bras pour me soutenir. Personne ne peut imaginer à quel point j'ai besoin d'un vrai soutien, et je n'ai pas la plus petite lueur d'espoir d'en trouver quelque part. Mes idées en sont là quand mes yeux papillonnent et se ferment pour un somme que je n'ai pas prémédité.

Le réveil est douloureux ! Bien, il est temps d'aller faire quelques courses, de bouger. Et mon ventre qui réclame encore et encore de la visite… Il grouillotte, mais c'est aussi peut-être dû à l'alcool que j'ai bu en trop grande quantité. Après la douche sommairement prise, je file dans les rues du bourg, anonyme parmi les anonymes. Je n'ose pas regarder la tronche des gens que je croise, de peur d'y lire le dégoût de la mienne. Trente-cinq piges et déjà presque vieille. Ce leitmotiv tourne en boucle dans ma caboche au bord de l'ébullition. Bien, voilà du pain, un morceau de viande, des pommes de terre, des pâtes, de quoi me remettre l'estomac d'aplomb.

La rue est courte, mais bien longue de solitude. Devant Chez Kiki, je sens peser un regard sur moi. Ce genre de truc, je le perçois ; une étrange manie que de se sentir toujours épiée. Pourquoi est-ce que je lève les yeux ? C'est seulement Francis, le patron et barman du bistrot. Comme un appel, une incitation à faire une halte, le tabouret haut d'hier n'a pas changé de place et m'y voici de nouveau, les fesses collées. Il ne dit rien, se contentant de me regarder. Pourquoi est-ce que je le ressens comme un reproche, son regard ?

— Alors, Sylvie ? Tu n'as pas l'air en grande forme aujourd'hui.
— …
— Tu as sûrement passé une bonne nuit, non, avec le Roméo que tu as ramassé ici hier soir ?
— Tu comptes me faire la morale ou me servir un café bien noir ? Et ma vie ne te concerne pas que je sache !
— Toujours l'humour caustique à ce que je vois… Tu ne vois pas dans quel état tu te mets, ma pauvre Sylvie !
— C'est ça, papa. Un grand noir, et merci de me dispenser de tes commentaires. Sache que je suis une grande fille, qu'à mon âge on gère très bien sa vie toute seule et les nuits qui vont avec.
— Tu devrais sans doute te trouver un gentil mec pour tenter de revivre, non ? Tu ne crois pas que tu t'apitoies un peu trop sur ton sort ? Oublie ton ex qui t'a fait du mal et recommence autre chose.
— Ah oui, j'avais oublié que lui et toi vous étiez des grands potes. De quel côté es-tu ? Ta morale et tes leçons, garde-les donc pour lui ! Comme cela, quand tu le reverras, tu pourras lui casser les pieds, mais lâche-moi s'il te plaît.

Il ne dit plus rien, mais la grande tasse d'un café noir fumant atterrit devant moi, sur le comptoir.

— Tu n'as pas un truc à grignoter ?
— Tu veux un casse-croûte ? Jambon-beurre, ça colle ?
— C'est parfait. Et si tu avais aussi de l'aspirine, ce serait le paradis.
— Voilà ce que c'est de faire la bombe et de s'envoyer en l'air avec n'importe qui !
— Mais enfin, Francis, qu'est-ce qu'il t'arrive ? Ma parole, si je ne te connaissais pas, je pourrais penser que tu es… jaloux.
— Et alors ? On ne peut plus s'inquiéter pour les gens qui nous sont sympathiques ?
— Refais-la-moi, celle-là ! Et en couleurs, s'il te plaît ! Je te suis sympathique, moi ? Non ! Mais je rêve, ma parole… Tu étais le meilleur ami de Nicolas, et quand il a commencé à déconner tu l'as couvert.
— Oui, tu as raison, mais j'ai toujours gardé des sentiments pour toi, et lui n'est plus dans ma vie non plus. Alors ça te parle mieux maintenant, cela ?

Francis a posé sa main sur la mienne, que je retire presque comme s'il venait de me brûler. Mes regards sont sur ce type-là. Le meilleur ami de mon ex-mari qui me suit lui aussi des yeux. Je passe devant son café depuis des mois, voire des années, et jamais un mot, jamais quelque chose qui puisse me laisser penser que… merde, ce n'est pas vrai ! Il a quel âge déjà ? Ah oui, un an de plus que Nicolas. Ça doit approcher des trente-sept ans, alors. Brun, les cheveux bien taillés, toujours rasé de frais, tout le contraire de son ami, quoi ! Mes yeux plongent soudain dans les deux noisettes qui me regardent.

Incroyable ! C'est la première fois que je le vois comme… un homme. Pour moi, il a toujours été l'ami de Nicolas. Celui qui mentait si souvent pour que je ne sache pas ce qu'il faisait. Mais je me dis que cela pouvait aussi avoir une autre signification. Peut-être voulait-il me préserver d'avoir mal. Bon, je bois mon jus et je m'en vais, sinon… c'est moi qui vais délirer. Quelles drôles d'idées que je suis en train de me fourrer dans le crâne ! Un reste de ma cuite qui passe mal ? Zut ! Arrête de cogiter comme ça, ma belle, tu vas devenir cinglée si tu continues.

Les cent mètres qui me séparent de mon domicile ne sont que tourments et bizarres pensées. Enfin mon havre de paix, avec mes affaires qui sont immuablement à leur place, me rassure. Des bouffées de tristesse, des images floues qui remontent, lambeaux d'une vie passée que je veux oublier. Maintenant que ces flashs me reviennent, je revois Francis, toujours derrière mon mari, toujours là pour me le ramener. Il me le déposait si souvent dans des états lamentables que j'ai fini par lui en vouloir à lui aussi.

Je n'ai jamais prêté aucune attention à ces yeux que je viens de découvrir. Noisette, une couleur que je n'ai jamais remarquée ; alors pourquoi est-ce que ceux-là restent accrochés à mon esprit ce matin ? Et puis cette sorte de jalousie, l'impression de veiller sur moi, est-ce que je me fais un film ? La poêle où ma viande cuit, l'eau des pâtes qui bout, tout me détache de mes pensées saugrenues. Mais cette pointe de feu qui couve au fond de mes tripes est-elle bien normale ? Je déjeune. Curieux tête-à-tête entre un steak et ma solitude.

Mon repas est des plus sommaires. Rapidement expédié, comme d'habitude, mais cette fois il est pourtant bien différent. Des scènes de mon passé – des moments douloureux, d'autres tendres – défilent dans ma tête et je me traite de folle, me secouant pour enfin bouger et tenter d'échapper à la léthargie qui m'envahit. Rien ne sert de ressasser les vieilles idées. Je finis par me dire que la douche devrait me permettre de ne plus songer à tous ces instants bons ou mauvais. J'ai les lendemains d'ivresse trop tristes, alors je me fais le serment de ne plus boire.

La douche, un vrai bonheur que je m'offre sans arrière-pensées. L'eau coule en cascade sur ma peau, dégouline sur tous mes pores et efface les souvenirs, du moins pour un temps. Après le séchage à l'aide d'un immense drap de bain, je m'installe confortablement devant ma coiffeuse. Le miroir me renvoie une image de moi assez effrayante. Ma mine déconfite me semble celle d'une étrangère. Où est la jeune femme, la Sylvie souriante et attirante devant laquelle les hommes se retournaient ?

Une crème par-ci, un baume par-là et mon visage reprend presque un peu de vie. Le fond de teint masque les rides, cache les imperfections, me rend quelques couleurs. Le bleu des yeux rehausse celui de mes iris pailletés de jaune, et quand la brosse a démêlé et arrangé mes cheveux bruns mi-longs, je ressemble vaguement à cette jeune fille que j'ai bien connue il y a longtemps, il y a plus de cinq ans. J'en suis à la touche finale de ce tableau vivant quand d'une main qui ne tremble pas je couche sur mes lèvres le bâton de gloss rouge. L'effet est spectaculaire.

Le flacon de parfum inutilisé depuis bien trop de temps m'asperge d'un voile de senteurs agréables. Je finis tout juste quand la sonnette de la porte dirdingue et me fait sursauter. Je n'attends aucune visite pourtant, et la surprise passée j'empoigne la robe de chambre de mousseline qui est accrochée à la patère de la salle de bain. Juste le temps de l'enfiler que la sonnette recommence à me résonner dans les oreilles.

— Voilà, voilà, j'arrive ! Un peu de patience, j'arrive.

Je n'ai aucun judas, et j'ouvre sans me soucier de qui se trouve derrière l'huis.

— Ah, Sylvie, je te dérange peut-être ? Tu sais, tu m'as fait peur avec ta tête de déterrée ce matin.
— Francis ! C'est toi qui fais ce boucan ? Bon sang, tu ne pouvais pas prévenir ?
— Ben, je voulais juste m'assurer que tout allait bien pour toi. Je t'ai amené une part de gâteau. Tu m'offres un café ?
— Oh, pardon ! Oui, vas-y, entre : on ne va pas se parler sur le palier. Viens, je ne suis pas présentable, je sors juste de… ma douche.
— Tu es mieux que dans mon bistrot ; je t'assure que je me suis posé des questions.
— Quelle idée de te préoccuper de moi, surtout après tout ce temps…
— Tu sais, Sylvie, je ne me suis jamais vraiment éloigné ; j'ai toujours gardé un œil sur toi.
— Ah bon ? C'est pour LUI rendre compte de mes faits et gestes ?
— Ne sois pas acerbe ni méchante ; c'est que même si tu ne l'as jamais vu ou su, tu as toujours tellement compté pour moi…
— Dis donc, c'est une vraie déclaration d'amour, ça ! Venant d'un grand menteur comme toi, elle me surprend et je n'y crois guère.
— Bon, d'accord. Nico était mon ami d'enfance ; nous avons passé une grande partie de notre jeunesse à faire les quatre cents coups, mais j'ai toujours trouvé malsain ce qu'il t'a fait subir, et notre amitié s'est arrêtée après que tu l'aies quitté.
— Tu n'es quand même pas venu pour me parler de ton amitié avec mon ex-mari ?
— Non, je me suis vraiment inquiété après ta venue et au vu de ta mine déconfite ce matin.
— Tu peux constater que je me suis remise rapidement. Rassure-toi, je ne vais sûrement pas mourir aujourd'hui ; enfin, je l'espère !

Notre conversation se poursuit dans le salon où il a pris place. Le café laisse flotter son arôme particulier et je m'assois face à cet homme que je suis du regard. Les gens sont étranges, parfois. Il était « cul et chemise » avec Nicolas et le voilà seul dans mon appartement. Je ne l'avais jamais vu autrement que comme un ami, chien fidèle de celui qui m'a fait tant de plaies au cœur. Et il est là à deviser gentiment, à m'offrir une part de tarte aux pommes, comme si le temps n'avait rien changé, comme si nous nous étions quittés hier après un bisou amical.

— Tu prends du sucre ?
— Pardon ?
— Oui. Avec le café, tu veux un sucre ou non ?
— Ah, le café ? Non, sans : je ne veux pas grossir.
— C'est réussi, jusque-là ! Mais tu vois, moi non plus. J'ai pris un coup de vieux, mais pas de poids.

Il pose ses yeux sur moi et je sens bien qu'il a du mal de les détacher de ce peignoir qui ferme mal. De là où je suis, les deux pans un peu lâches laissent deviner la naissance de mes seins. C'est presque chaud, ces coups d'œil qui plongent dans cette échancrure involontaire… Et comme je me baisse pour prendre ma tasse, je suis presque certaine qu'il n'a rien perdu du spectacle. Mais je ne suis pas prude au point de tirer sur le haut de mon vêtement ; il peut bien imaginer ce qu'il veut ! Cette situation m'émoustille même un peu trop. En avançant mon buste pour attraper la part de tarte, mes jambes avancent elles aussi.

Elles s'entrouvrent légèrement, et immédiatement les deux quinquets qui restaient obstinément rivés sur ma poitrine lorgnent sans vergogne sur mes longs fuseaux, dans l'espoir de… deviner. Il n'y a rien d'autre que de la peau à voir. Je croise les jambes, et je sais qu'il soupire. C'est qu'il me donnerait chaud partout, l'animal ! Il faut bien que le corps exulte de temps à autre, mais je prends garde de ne pas attiser le feu en lui. Méfiance reste mère de sûreté.

— Tu es toujours aussi belle. Quand je pense à ce… con qui n'a pas su…
— Il n'a pas su quoi ? Tu parles de qui, de quoi ? Tu ne sais donc pas finir tes phrases ?
— Si, mais je ne voudrais pas te paraître trop entreprenant après ce que tu penses de moi.
— Ah, tiens donc ! Et je pense quoi de toi, Francis ?
— Ben, je crois que tu m'en veux d'avoir épaulé Nico trop souvent. Mais bon, quand il finissait ses nuits dans un fossé, ivre-mort d'avoir tellement picolé, je ne pouvais pas le laisser, sincèrement !
— Ce n'est pas pour cela que je t'en ai longtemps voulu : c'est d'avoir trop souvent trouvé des alibis, menti pour camoufler les frasques de mon mari. Tu savais fort bien quand il s'envoyait en l'air avec la petite garce du cinéma ou l'autre dinde d'institutrice du village d'à côté. Tu as couvert cela par tes mensonges, me faisant croire qu'il jouait aux cartes dans ton bistrot des nuits entières.
— Je reconnais que c'est moche ce que je t'ai fait, mais Nico et moi, c'était toute une jeunesse, et j'ai toujours pensé qu'il t'aimait malgré tout.
— Sûrement qu'il murmurait mon prénom quand il tringlait son institutrice… Sans doute que c'était mon visage qu'il embrassait en roulant des pelles à l'ouvreuse du Vox ! Mais tu me prends encore pour une andouille ?
— Non ! Je t'assure que quand j'ai réalisé tout le mal que nous te faisions, j'ai tenté de l'arrêter ; mais il buvait trop, et c'est à ce moment-là que tu l'as quitté. Depuis, Nicolas et moi ne nous sommes plus jamais revus. Par contre, toi, combien de fois t'ai-je regardée traversant la grande rue, rentrant le soir chez toi, lasse de ta journée de boulot…

Il parle, parle de choses passées, et curieusement, l'entendre me fait un bien fou. Comment n'ai-je jamais remarqué ce grand gaillard derrière les vitres de son bar ? M'a-t-il vraiment observée ou me ment-il encore pour m'attirer vers lui ? Je n'en sais rien. Je n'arrive pas à discerner dans sa voix une quelconque intonation qui me confirmerait la vérité. En reposant l'assiette en carton qui contenait le gâteau, mon peignoir de nouveau me trahit. La mousseline est une matière douce, mais terriblement glissante ; et dans le mouvement que je fais pour reposer l'assiette sur la table de mon salon, une de mes épaules se dénude presque complètement.

Mon sein gauche est en partie à l'air, et malgré ma rapidité pour remonter l'aérien tissu je sais que les yeux de Francis viennent de se remplir de la vision furtive de ce nichon dénudé. Le pantalon de toile bleu pétrole qu'il porte vient de se déformer, juste à un endroit que les hommes ne peuvent guère cacher. Visiblement, sa main qui porte sa tasse à ses lèvres s'est mise à trembler imperceptiblement. Il a un mal de chien à camoufler ce trouble qui l'envahit, et celui-là fait grandir encore un peu plus le mien. Je sens que le diable s'agite en moi, comme hier soir !

Mais c'est encore plus puissant parce que contenu depuis trop longtemps. Mes cuisses, je les balance doucement l'une contre l'autre, ce qui – loin d'apaiser l'envie – aurait tendance à en accentuer les effets. Je tente de calmer cette impétueuse dérive de mes sens aux abois. Et dans le mouvement que je fais pour me lever et desservir la table basse, ma main frôle celle de Francis qui, lui, me tend la sienne.

— Excuse-moi, je suis un peu étourdie aujourd'hui. J'ai un peu trop bu cette nuit !
— Ben oui. Quand on a des invités, ce sont des choses qui arrivent, non ?
— Je peux t'affirmer que tu te trompes : il ne s'est, enfin presque, rien passé entre l'homme que j'ai rencontré dans ton bar et moi, si ça peut te rassurer. Il m'a à peine donné un baiser.
— Je ne veux rien savoir de tout cela ; je n'aime pas me faire mal.
— Alors, qu'est-ce que tu veux au juste ?
— Je te veux, toi, telle que tu es. C'est la femme que j'ai sous les yeux que je voudrais. Pas pour un moment, pas pour une aventure, pas pour un soir.
— Rien que ça ! Et tu ferais comme Nicolas : tu irais aussi courir la gueuse ou te noyer dans des litres d'alcool alors que je serais là à attendre, me demandant où tu es passé ?
— Crois-tu que tous les mecs sont pareils ? À tes yeux, il n'y en a donc plus qui peuvent trouver grâce ? Enfin, Sylvie, crois-tu que je viendrais ramper à tes pieds pour te refaire subir tout ce que tu as déjà connu ?
— Et comment veux-tu que j'en sois certaine ? Avec vos beaux mots, je n'ai eu que des maux ! Je ne veux plus jamais être prise pour une dinde, et c'est pourquoi je me méfie et la vie de célibataire si elle ne m'offre pas tous les avantages, me préserve des turpitudes, et des mensonges dont vous, les hommes, avez un si profond secret.
— Je ne veux pas que tu en sois certaine ; je veux seulement que tu le constates, et pour cela j'ai besoin que tu me donnes ma chance.
— Et d'après toi, je devrais te la donner, bien sûr, cette opportunité ?
— Je ne veux rien te dire d'autre que ce que tu vas entendre maintenant, compris ?
— Quoi ? Qu'as-tu à me dire de si important ?
— Tu t'es quand même aperçu que je ne sors avec personne, que je suis resté dans l'ombre de ton mari durant des années. Et puisque ce soir j'en ai la possibilité, je peux enfin te le dire, te l'avouer sans doute : je t'aime, Sylvie, et je t'ai aimé des années en silence ! Un lourd secret qui me pèse et qui me fait t'ouvrir mon cœur ; au moins je ne mourrai pas un beau matin avec cela sur la conscience.
— … !
— Oui, peut-être que cela t'étonne, mais tant que Nicolas vivait près de toi, je me suis tu. J'ai passé des nuits, des jours à l'envier, à me dire qu'il avait une chance que peu de personnes pouvaient se vanter d'avoir ; et quand vous vous êtes séparés, je me suis repris à espérer. Mais comme je n'avais pas été toujours très clean dans mon amitié et que parfois la balance avait trop pesé en faveur de cette amitié, je me suis longtemps dit que je n'avais pas le droit de t'aimer. Mais hier soir, devant ce type qui roucoulait et qui t'envoûtait, je me suis senti… comme repris par cette envie de… te hurler ces mots qui franchissent enfin mes lèvres.
— Tu… dis que tu… m'aimes ? J'ai bien compris ça ?
— Oui ! Tu as bien compris. Mais rassure-toi : c'est dit, et j'en resterai là sauf si tu en décides autrement. Te voir, te savoir dans les bras de ce gars, ce… ce je-ne-sais-quoi, sorti de nulle part ! Ça m'a mis hors de moi ; et imaginer sa peau contre la tienne… un calvaire ! Quant à ta frimousse ce matin, grise, presque sale et moche, un crève-cœur, c'était plus que je n'en pouvais supporter. Alors tu en fais ce que tu veux : je t'aime et veux le hurler au monde entier, te le crier, mais aussi te le dire dans des murmures, juste au creux de ton oreille, mais je sais aussi que c'est à toi seule de décider, de vivre cet amour-là ou de me rejeter pour toujours.
— Mais… mais… Ce n'est pas possible ! Pourquoi aujourd'hui, pourquoi après tout ce temps ?
— Parce que c'est le bon moment : ton guignol de cette nuit m'a fait réagir, et je crois que je devais venir te le dire, que cela ne pouvait plus attendre. Le temps nous file entre les doigts ; tu es encore tellement belle, et nous avons tellement de choses à partager… Mais si tu me disais que tu ne m'aimes pas, alors je vendrai le bar et je partirai pour ne plus te voir passer, pour ne plus souffrir de te regarder, étrangère qui me vole mes espoirs et mes illusions.

Pourquoi au fond de mes yeux je sens la brûlure de ces larmes qui commencent à affluer vers le coin de mes paupières ? Il est là, maintenant debout, le dos curieusement voûté, avec un air de chien battu, attendant sans doute un oui ou un non, attendant une réponse que je ne suis pas capable d'articuler. Mes mâchoires sont serrées à m'en faire mal. Nous avons un air bizarre, lui et moi, et je viens d'en prendre plein la figure avec cette déclaration à laquelle je ne m'attendais absolument pas. Il n'a plus de sourire, seulement un regard qui cherche à savoir, à deviner de quel côté penche la balance.

— Écoute, Francis, je te remercie pour ta franchise. J'ai besoin d'un peu de temps pour réaliser ce que tu viens de me dire. Du temps aussi pour que cette idée fasse son chemin dans ma tête, dans mon cerveau. Je veux réfléchir en toute quiétude à cette requête qui me surprend. Je ne veux pas hâter les choses, simplement voir au fond de moi. Comprends-tu ?
— Oh, bien sûr, Sylvie ; je ne te demande pas de te jeter dans mes bras là, maintenant. J'ai attendu presque six ans, alors une journée de plus ou de moins… Mais je veux te dire « Je t'aime. » Tu es ma vie ; celle d'aujourd'hui, pas celle du passé. Et je ne suis pas comme Nicolas.
— Je sais, je sais, mais donne-moi un peu de temps, veux-tu ?
— Je peux t'embrasser ?
— Tu veux dire… comme des amoureux ?
— Non, juste sur la joue. Ta peau est si douce et tu sens si bon…
— Ben, viens. Ne crains rien, je ne mords pas. Enfin, pas encore !

Il s'est approché de moi et je suis dans ses bras. Comme c'est doux, cette poitrine forte qui se colle à la mienne ! Sa tête se penche vers ma joue, et le bout de ses lèvres qui effleure ma joue me fait frissonner. Un coup à droite, un coup à gauche et il s'écarte de moi, de peur que je le repousse sans doute. Mais est-ce bien ce que je veux ? Je ne sais pas ce que je désire, mais cet amour qu'il vient de me lancer à la figure comme un SOS reste accroché à mes pensées alors qu'il se dirige lentement vers la porte. Cette sensation de bien-être, depuis combien de temps ne l'ai-je pas ressentie ?

Le battant de bois qui se referme sans bruit, les pas qui déclinent dans les escaliers… sont-ce mes espoirs qui s'envolent ou la promesse d'un nouvel avenir ? Je ne sais plus où je suis ni où j'habite ; mon esprit est tellement envahi par ces sensations nouvelles qui le submergent que je dois me remettre assise sur le canapé pour ne pas tomber. Est-ce que tout cela est bien réel ? Mon esprit n'est-il pas encore embrumé par les vapeurs de cet alcool pris en trop grande quantité dans la nuit ?

Pourtant sur la table, les cuillères avec lesquelles nous avons pris nos parts de tarte sont toujours bien là. Je ne suis pas en train de rêver, donc. Francis est bel et bien venu, et ses paroles sont, elles aussi, bien sorties de sa bouche. Mon envie de sexe est repartie aussi vite qu'elle était apparue. Bizarre comme la vie peut s'avérer bête ! J'aurais fait l'amour avec lui avant qu'il ne me parle, et maintenant je ne sais plus si ce sera encore possible désormais. Mais ce que je peux affirmer, c'est que cette déclaration pour le moins enflammée m'a secouée plus que je ne l'aurais cru.