Saison 3 : Un Noël ordinaire

Un texte écrit en pleine dépression à l’époque de Noël, à prendre comme un suicide allégorique. Bien entendu, vous reconnaîtrez facilement Lioubov sous les traits de Noël Monperre (un clin d’œil à Noël Mamère pour notre engagement commun en faveur de l’écologie).

— Vous avez vu le père Noël ? On dirait qu’il n’est pas en forme…
— C’est vrai, Madame Langlois ; il n’a pas l’air d’aller bien.
— Ça fait plus d’un mois qu’il est comme ça. Il doit avoir des problèmes. Vous en avez entendu parler, Madame Soubise ?
— Oh, pas grand-chose, Madame Langlois. On ne le voit presque plus ; déjà qu’il ne sortait pas souvent de chez lui… D’ailleurs, je me demande ce qu’il peut bien faire de ses journées, maintenant qu’il est à la retraite ; c’est vraiment un drôle de type !

Les commères désœuvrées du village jasaient en regardant l’homme s’éloigner en direction de la boulangerie. Sa silhouette sombre se découpait sur la blancheur immaculée de la neige.


À 66 ans, Noël Monperre était encore bel homme ; cet écologiste s’était investi dans beaucoup d’associations, faisant tout son possible pour essayer de rendre le monde un peu moins invivable. Il pouvait à juste titre être fier de ses engagements. Pourtant, il lui manquait quelque chose pour être heureux : l’amour d’une femme.

Oh, des femmes, il en avait eues tellement au cours de sa vie… Mais il existe une immense différence entre le sexe et les sentiments. Le sexe, il l’avait beaucoup pratiqué au cours des nombreuses décennies que comptait son existence. Et parmi toutes ces femmes, combien lui avaient-elles inspiré ce sentiment exaltant que l’on appelle « amour » ? Peu. Très peu, même. Deux ou trois. Pas plus. Sauf la dernière. Celle qui lui avait fait prendre conscience que ce qu’il avait cru jusque là être de l’amour n’en était qu’une pâle réplique, en fait. Elle… Jennifer ! Depuis, elle occupait toutes ses pensées.

Il l’avait connue sur un forum et, après quelques semaines de bavardages ils s’étaient arrangés pour se rencontrer. Oh, pas longtemps : juste quelques heures, car cette belle jeune femme – de 36 ans sa cadette – était mariée. Quelques heures, c’est tout ce qu’elle avait pu lui accorder. Mais ces quelques heures avaient été d’une intensité exceptionnelle. Une seule rencontre, mais une rencontre qui avait bouleversé sa vie, aussi bien au niveau du plaisir sexuel que sur le registre des sentiments. Depuis, tout lui paraissait fade, insipide. Elle seule était capable de lui apporter l’intensité de sa lumineuse présence ; elle était devenue le soleil qui illuminait sa vie. Et ce soleil s’était brusquement éteint, étouffé par les manœuvres insidieuses et perverses d’un membre de ce même forum, « une amie qui lui voulait du bien ».

Depuis, Noël errait lamentablement, plongé dans les ténèbres et les affres du désespoir.


Ce 24 décembre, cela faisait exactement trois mois – jour pour jour – qu’avait eu lieu leur rencontre. En cette journée particulière où tout le monde semblait heureux, l’accablement de Noël Monperre était encore plus insoutenable. Sa décision était prise : il voulait, lui aussi, partager – ne serait-ce qu’une fois encore – cette chaleur humaine qui lui manquait tant. Mais avec qui ? La réponse lui apparut, tellement évidente : avec des enfants. Oui, des enfants, ces êtres encore purs qui n’avaient pas eu le temps d’être pervertis par la société. Des enfants au regard émerveillé et au sourire sincère. Eux, au moins, ils sont vrais !

Il s’était procuré une tenue de Père Noël et, ainsi déguisé, il s’était installé au pied du grand sapin illuminé qui avait été érigé, comme chaque année, sur la place principale de la ville toute proche. Là, pendant tout l’après-midi, son cœur meurtri s’était réchauffé au contact de ces gamins intimidés d’être si proches de cette quasi-divinité : le Père Noël ! Combien de confidences chuchotées timidement avait-il recueillies sous les regards attendris des parents qui immortalisaient cette scène avec leurs appareils numériques ? Des centaines…

À présent, la nuit s’était installée ; les passants se faisaient rares. Tous se pressaient pour rejoindre la chaleur de leur domicile et le plaisir des festivités, sans même jeter un regard au sapin illuminé au pied duquel Noël se retrouva bientôt seul dans la nuit glaciale. Son regard triste se portait alternativement sur la neige piétinée et la cime du sapin. Plus personne.

Il entreprit d’escalader l’arbre. Ce fut difficile. Les branches lui fouettaient le visage et, à plusieurs reprises il faillit perdre l’équilibre et chuter, mais il parvint à son sommet. Pendant plusieurs minutes il observa la ville silencieuse, puis il défit la corde qu’il avait enroulée autour de sa taille pour donner à ce Père Noël l’aspect bedonnant qui le caractérise. Il fit un nœud coulant, puis il attacha solidement l’autre extrémité de la corde à une branche. Calmement, il resserra le nœud autour de sa gorge puis, ayant défait sa ceinture et déboutonné son pantalon rouge, il en extirpa sa verge.

Les étoiles scintillaient dans l’air pur et glacé : ce fut la dernière image qu’il emporta. Cette vision s’assombrit progressivement pendant qu’il suffoquait.

Sa dernière pensée fut pour Jennifer, tandis que la jouissance fulgurante d’une ultime éjaculation traversait son corps agité de spasmes.

Quinze mètres plus bas, son sperme se mêla à la neige immaculée.