Guet-apens

Un piège ? Sartienpa du Phénix Noir pense réellement pouvoir nous vaincre ? Il est clair que le combat sera rude – je reconnais plusieurs armures noires similaires à celles d'argent du Sanctuaire – mais je ne nous vois pas perdants. Il en faudrait plus pour nous arrêter. En tout cas, j'en ai les muscles qui frétillent d'excitation.

Sartienpa m'envoie une boule de flammes noires sur la tronche. Je déploie mon cosmos pour me protéger, mais contrairement à ce que j'imaginais, il ne s'agit pas d'une attaque directe : plutôt que s'en prendre à moi, les flammes me dansent tout autour, semblant m'ouvrir un passage et mon corps est aspiré dans une sorte de porte dimensionnelle.

Je me rétame sur le sol.

Où ai-je atterri ? Je me relève et observe les alentours. Il me semble être toujours dans le même village – je reconnais ce genre d'habitations délabrées – mais que Sartienpa m'a téléporté un peu plus loin, là où nous ne serons pas dérangés ; elle souhaite probablement prendre sa revanche sans que personne n'intervienne.

Elle me rejoint quelques secondes après, apparaissant à la suite d'un nouveau brasier noir. Nous commençons par échanger quelques amabilités du style coups de poing, de genoux ou de tête, histoire de nous échauffer. Sa vitesse semble s'être améliorée depuis notre précédente rencontre.

— Ha-ha, tu t'en es aperçu ? se ravise-t-elle. Je me suis entraînée jour et nuit depuis la dernière fois. Je suis dorénavant capable de rivaliser avec toi.
— Voilà qui sera plus intéressant… souris-je.

Bon, il ne me reste plus qu'à trouver comment l'immobiliser sans qu'elle puisse s'immoler par les flammes. Elle ne doit pas m'échapper, sinon Marie trouvera encore le moyen de me le reprocher. C'est, je pense, la véritable difficulté que je vais éprouver dans ce combat. Pour le moment, je ne vois aucune stratégie.

— Par l'Illusion du Phénix Noir !


Me revoilà une nouvelle fois enfant, devant toute la classe, et je ne connais toujours pas ce fichu poème. Dans mon dos j'entends madame Bigodine qui frappe sa règle d'un air menaçant dans la paume de sa main. Les rires et les moqueries de mes camarades fusent de toute part. Mes vêtements ont encore disparu. Paniqué, je me retourne vers la vieille Bigodine avec le maigre espoir qu'elle me vienne en aide, mais je m'aperçois que la prof n'est autre que Marie.

— Sale petit décadent de merde ! hurle-t-elle. N'as-tu pas honte de te montrer ainsi devant tous tes camarades ?
— Je… j'ai pas fait exprès, pleuré-je.
— Tu es un dépravé de la pire espèce, pire que tous tes camarades du Jardin d'Aphrodite. Crois-tu vraiment que tu vas réussir à séduire une femme pieuse comme moi alors que tu es incapable de réciter les Dix Commandements ? Tu n'es qu'un vaurien promis aux flammes éternelles de l'enfer !

Elle s'approche d'un pas menaçant et m'attrape par le sexe qu'elle tire. Je hurle de douleur.

— En plus, regardez, les enfants : Francis s'imaginait me satisfaire avec ce ridicule petit asticot. Je suis une femme exigeante qui préfère les belles grosses queues bien dures comme celle de notre Créateur. Tu ne fais pas le poids, gamin !

Non, non, non, c'est impossible ! Cela ne peut pas être vrai ! C'est un cauchemar… Attends, oui, c'est ça : je me suis encore fait avoir par l'Illusion du Phénix Noir.


Voilà, retour à la réalité. Sartienpa ne semble pas apprécier que j'aie, une nouvelle fois, réussi à me libérer de son illusion. En me chargeant, elle ne me laisse pas le temps de me remettre de mes émotions, si bien que ses premiers coups m'atteignent sans me provoquer des sensations trop douloureuses. Très vite, mon esprit récupère toute sa vigueur. Un violent coup dans l'estomac de mon adversaire la fait reculer de plusieurs mètres.

— Tu t'es vraiment entraînée ? la questionné-je. Tu es pourtant encore loin de mon niveau. C'est très décevant, tout ça.
— Ah bon ? J'étais pourtant sûre d'avoir fait d'énormes progrès. Je suis encore trop lente ?
— Ta vitesse s'est améliorée, c'est sûr, mais ce n'est pas encore suffisant. Et puis tu es trop prévisible. Essaye de me surprendre un peu.

Elle me charge de nouveau et lance une série de coups de poing rapides que j'évite cependant assez facilement. Mais d'un coup, contre toute attente, la voilà qui pivote sur une jambe et me balaie de l'autre. Pris par surprise, je me retrouve au sol tandis qu'au loin on entend les cris des victimes de Marie.

— C'était mieux, là ?
— Oui, beaucoup mieux ; mais la prochaine fois, profite de ton avantage pour tenter de me porter un coup fatal. Tu n'auras sûrement pas d'autres occasions.
— D'accord, c'est noté.
— Montre-moi ton attaque, maintenant, les flammes du Phénix Noir afin que je voie si tu as bien progressé là-dessus.
— Tu es sûr ? Je risque de te blesser.
— Je n'ai pas peur ; je prends le risque. C'est un combat à mort, après tout !
— Très bien. Comme tu veux…

Elle se met en position, concentre son cosmos et hurle le nom de son attaque. Un énorme oiseau de flammes noires surgit de ses poings et vole dans ma direction. Je joins mes mains face à moi pour retenir l'attaque. Le choc est violent, mais très vite l'oiseau est dissipé par la force de mon cosmos.

— Je suis désolé de te le dire, mais tu manques encore cruellement de puissance.
— Non, sérieux ? Merde alors, j'étais sûre que ça t'atteindrait. Qu'est-ce que je dois faire pour m'améliorer ?
— Il n'y a pas de recette miracle ; le secret, c'est de pratiquer encore et encore, et ainsi de suite. Mais sinon, en plein combat, nos émotions servent parfois de catalyseurs à nos pouvoirs. Tu peux toujours puiser là-dedans pour améliorer ta puissance.
— Genre faire appel à ma rage ?
— Oui, la rage par exemple. Je suppose que toi, tu ne te préoccupes pas si t'es du côté obscur. Repense à tout ce qui t'énerve dans la vie et laisse-toi envahir par la colère.
— Bien. Je note « Penser aux vidéos de chats qui pullulent sur Internet, aux comédies romantiques dégoulinantes de guimauve, et aux pages de pub qui coupent à chaque fois mes séries préférées afin d'éveiller ma rage. »
— Très bien ; tu me bosseras ça pour la prochaine fois. Enfin, je veux dire : si jamais tu réussis à t'échapper.
— J'en déduis donc qu'à mon niveau actuel, je n'ai toujours aucune chance de te vaincre.
— Oui, ça ne fait aucun doute pour moi.
— Bon, OK, je bosserai ça alors. Merci pour les conseils, ça me sera utile. En attendant, tu vas être fier de moi car j'ai encore une carte en réserve.
— Ah oui ? fais-je, intrigué. Eh bien tant mieux : j'avais peur de m'ennuyer. Qu'est-ce que c'est ?

Sartienpa sourit et invoque un brasier. Je comprends rapidement qu'elle convoque un nouveau chevalier noir. Lequel ? Je n'en sais rien, mais j'ai hâte de le découvrir. J'espère seulement qu'il sera à la hauteur de mes attentes. Une jambe apparaît entre les flammes, puis le reste du corps l'accompagne. Je n'en crois pas mes yeux : la femme qui vient d'arriver porte une armure identique à la mienne, sauf qu'elle est d'un noir ténébreux.

— Je suis Ségolène du Bélier Noir. Hâte de prouver ma supériorité sur les chevaliers d'or.

Là, c'est du sérieux ! La puissance de son cosmos ne laisse aucun doute : le combat va être terrible. Sartienpa saute sur le toit d'une maison pour observer le combat tandis que Ségolène me charge. La violence du choc est folle. J'en ai le souffle coupé. Elle ne me laisse pas le temps de réagir que déjà d'autres coups s'abattent sur moi. Malgré la solidité de mon armure, je ressens clairement l'onde de choc de ses poings dans mes entrailles.

— DÉFLAGRATION ATOMIQUE ! gueulé-je.

Mon cosmos se déchaîne dans une rage folle et balaie tout sur son passage. Les plus proches maisons s'effondrent mais Ségolène s'en sort indemne. Je n'en suis pas étonné – son niveau est loin au-dessus des blaireaux qui ont tenté de prendre d'assaut le Sanctuaire – mais néanmoins j'ai réussi à la repousser m'accordant un court laps de temps de récupération.

— Pff, quelle violence nauséabonde ! déclare-t-elle. Décidément, vous êtes tous les mêmes, vous, les chevaliers d'or.
— Euh, c'est un combat à mort je te rappelle ; c'est normal que j'utilise mes attaques.
— Mais même sans combat, vous ne savez faire appel qu'à cette méthode. Mais les choses vont bientôt changer quand nous nous serons emparés du Sanctuaire, puis de la Grèce, et enfin du monde. Une nouvelle ère est sur le point de naître : celle où la violence aura complètement disparu de la planète.
— Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d'alu… me moqué-je.
— Ris autant que tu veux, mais je vais éliminer toute la violence du globe, à commencer par toi. CENSURA !

Je me prends sa vague de Cosmos en pleine face, mais contre toute attente je ne subis aucun dégât. Aurait-elle loupé son coup ? Je n'ai pas le temps d'y songer qu'elle me charge de nouveau. Mieux préparé, je ne me laisse pas dominer. Nos coups s'échangent à une vitesse folle. Soudain je repère une faille dans ses enchaînements ; j'en profite pour lui fourrer un coup de coude en plein dans l'estomac. La dame crache une giclée de sang. Elle vient de baisser sa garde : c'est le moment.

— DÉFLAGRATION ATOMIQUE !

Hein ? Rien ne se passe. C'est comme si mon cosmos n'avait pas réagi. Je n'y comprends rien. Aïe, je reçois une droite en plein dans la mâchoire : elle vient de profiter de ma surprise pour reprendre le dessus. Sonné, je ne parviens pas à arrêter ses autres coups : pif, œil, couilles, je gueule comme un animal à l'abattoir.

— Surpris ? Tu as vraiment cru que mon attaque avait loupé tout à l'heure ? Censura est capable d'effacer toute violence. Tu ne pourras pas utiliser deux fois la même attaque contre moi.

Et merde ! C'est à ce moment-là que je regrette de ne m'être toujours contenté de deux attaques seulement. Je n'ai jamais vu l'intérêt d'en apprendre plus, vu qu'elles faisaient déjà très bien le job. Il ne me reste donc que mon Explosion Cataclysmique. Heureusement, c'est la plus puissante des deux, mais il faut que je choisisse le moment opportun pour porter mon attaque afin ne pas la gâcher. Je n'aurai qu'un seul essai : si je le manque ou si je n'arrive pas à l'achever, je serai obligé de me battre uniquement à la force de mes poings. Je tente de gagner un peu de temps pour trouver la bonne stratégie et reprendre mon souffle.

— Éliminer toute la violence du globe ? Comment comptes-tu t'y prendre, au juste ? Tu ne vas tout de même pas utiliser ton pouvoir pour faire disparaître chaque acte violent un par un : tu n'auras jamais fini, sinon.
— La violence engendre la violence, explique-t-elle. Il me faut donc aller à la source et l'éliminer.
— Et quelle est cette source, d'après toi ?
— Mais enfin, c'est évident : il s'agit des dessins animés.
— Hein ?
— Ben oui, toutes ces séries animées nulles, mal écrites, mal dessinées et trop violentes. C'est ça qui nourrit l'imaginaire des mômes et les rend violents.
— Sérieusement ? n'en crois-je pas mes oreilles.
— Bien sûr, ce n'est qu'une première étape. Une fois qu'elle sera franchie, je m'occuperai des jeux vidéo et du cinéma. Nous remplacerons tout par des œuvres éducatives et bon enfant où personne ne verra le moindre geste violent ni la moindre goutte de sang.

Les dessins animés ? Les jeux vidéo ? Le cinéma ? Au diable la stratégie : je lui fonce dessus et lui démonte sa gueule. Ça devient une affaire personnelle, là ! Putain de bordel de merde, comme si les dessins animés m'avaient rendu violent… Je vais lui niquer sa race à cette sale conne !

« GROUAHAHAHAHA ! » Je charge tête baisée et lui éclate le bide. Elle brait mais ne se laisse pas démonter. Je cogne comme un dératé. Elle me répond avec une violence égale. Notre corps-à-corps passe à un niveau supérieur. J'ai beau me prendre plein de coups et avoir la gueule qui pisse le sang, je suis tellement remonté que je ne ressens plus la douleur.

— Tu fais erreur, lui geulé-je tandis que mon poing s'écrase contre sa face. Non, les dessins animés violents ne rendent pas le monde violent car l'est déjà : ils ne font que refléter sa réalité. Les gamins n'ont pas envie qu'on leur cache le monde réel, que leur mente ou qu'on les prenne pour des abrutis en leur présentant des univers aseptisés où tout est trop rose. Sans compter que beaucoup de séries animées qui apparaissent violentes ne la prônent pas, mais plutôt des valeurs comme le courage, l'entraide et l'amitié.
— C'est faux ! hurle-t-elle avec une rage identique. Je sais que je peux créer une société à mon image en débarrassant tous les médias de cette sous-culture violente, intolérante et machiste. Je peux créer un monde nouveau !

C'est le moment ! Elle a une nouvelle fois baissé sa garde. J'en profite pour lancer mon Explosion Cataclysmique. Dans ma paume, l'orbe de cosmos se dirige vers sa poitrine.

— CENSURA ! crie-t-elle juste avant que l'orbe ne la touche.

Trop tard : je l'ai atteinte. Ségolène est projetée dans les décombres d'une maison. Les éléments se déchaînent et une violente explosion retentit sur le lieu de l'impact. Malgré tout, la voilà de nouveau debout quand le nuage de poussière se dissipe. Néanmoins, son armure noire de Bélier a quand même beaucoup morflé.

— T'as failli m'avoir, mais mon attaque Censura a réduit considérablement la force de la tienne. Si je n'avais pas réagi à temps, je serais morte.

Merde ! Je viens de gâcher ma dernière attaque, et j'ai déjà beaucoup morflé au corps-à-corps. Combien de temps tiendrai-je ? Non, ne perdons pas espoir : j'ai encore de la ressource, et elle aussi est affaiblie. De plus, à part sa Censura, elle semble ne rien savoir faire d'autre.

— Tu commences vraiment à me casser les pieds ; il est temps de t'abattre une fois pour toutes. DÉLUGE SALVATEUR !

Gloups, j'ai parlé trop vite. Je ne sais pas ce que me réserve son attaque, mais le ciel s'obscurcit dangereusement. Une pluie de météorites s'abat. Je ne peux pas toutes les éviter. Ça explose de partout. La violence de l'attaque est inouïe ! Je veux hurler de douleur mais je n'ai plus de voix. Tout devient sombre et je perds momentanément conscience.

Je rouvre les yeux. Suis-je toujours en vie ? Les tourments qui affligent tout mon corps m'aident à comprendre que oui. Des pas s'approchent de moi. Je parviens à tourner la tête malgré mon calvaire. C'est Ségolène qui s'avance pour m'achever.

— T'es toujours vivant ? Je dois reconnaître que tu es résistant, mais cette fois c'est la fin. As-tu des dernières paroles à prononcer ?
— Juste une question. Comme tu l'as dit, la violence mène à la violence, mais c'est cette même violence que tu utilises pour imposer ton monde idéal. En agissant ainsi, n'as-tu pas peur de nourrir le système que tu veux combattre ? N'est-ce pas contradictoire ?
— Tais-toi, tu ne comprends rien ! C'est pour le bien de l'humanité que je fais ça, alors j'utiliserai tous les moyens qui seront à ma disposition pour ouvrir les yeux à mes compatriotes et leur faire adopter ma vision du monde. C'est un mal nécessaire.
— Tu es loin d'être la première à tenir ce genre de discours, et cela n'a jamais rien donné de bon.
— Tais-toi ! crie-t-elle. Maintenant, adieu, chevalier.

Cette fois c'est la fin. Je me rassure en me disant qu'au moins je ne verrai jamais son monde idéal fait de dessins animés sans intérêt. Sa main, telle une lame menaçante, est prête à s'enfoncer dans mon corps. Je ferme les yeux en attendant mon funeste destin.

Qu'est-ce que ? Je viens d'entendre un bruit, comme un coup, suivi par un cri du Bélier Noir. Je rouvre les yeux : Ségolène a disparu. Non : plus exactement, on l'a fait valdinguer un peu plus loin. J'entends sa voix à quelques mètres de là.

— Putain, quel est l'enculé qui vient de me frapper ?

Quelqu'un vient de me sauver la vie ! Mais qui ? Marie ? Non, je ne crois pas qu'elle ait fini avec ses nombreux adversaires. Le nouvel arrivant se montre enfin. Ses pas approchent de ma position, ce qui me permet d'apercevoir ses jambières noires. Je lève les yeux pour découvrir l'identité de mon sauveur : Pierheim ?