Un étrange univers

Le bruit des grilles et des clés qui les ferment est horrible. Trois mètres et demi de long sur trois de large, voici le nouvel univers de Sacha, trente-cinq ans. La jolie brune, dès que la porte s'est refermée, ne retient plus ses larmes. Sur le sol, à ses pieds, elle a jeté plus qu'elle ne l'a posé l'étrange baluchon fait de couvertures d'un vert unique. Dans celles-ci, un sachet de plastique contenant un tube de dentifrice, une brosse à dents, un peigne, un savon. À côté de ceux-là, un rouleau de papier toilette, un sachet de serviettes périodiques, et dans les draps râpeux mais propres, une serviette éponge et un gant.

Ce paquetage lui a été remis après qu'elle a été minutieusement fouillée, complètement à poil, humiliation gratuite d'un système qui se veut impersonnel au possible. Cette fouille, la femme dans son uniforme – une gardienne au visage sévère – lui a précisé qu'elle se renouvellerait à chaque mouvement hors de la pièce où elle vient de l'enfermer. Sacha sent que sa vie rétrécit, que sa vie ne lui appartient plus vraiment, et les sanglots qui la secouent sont les effets directs de ses pensées les plus sombres.

Dans la pénombre de la piaule minable qu'elle vient d'intégrer, elle n'ose plus bouger. Devant elle dans un coin de la chambre, un lit à deux étages, et sur celui du haut une forme qui bouge. Elle ne sera donc pas seule pour la nuit. C'est bien ou pas ? Elle n'a aucunement la force de se poser la question. Du reste, c'est juste un germe d'interrogation qui lui effleure l'esprit. Son cauchemar qui persiste, elle va se réveiller et en sourire ! C'est sûr qu'elle dort et que cela n'est qu'un mauvais rêve.

— Tu ne vas pas rester là toute la nuit ! Allons, viens. Ouvre ton « paquot ». Je vais t'aider à faire ton pieu. Tu sais, on est toutes passées par là, par cette première mauvaise nuit, par l'arrivée, la case départ du Monopoly. Je t'aide à faire ton lit et je te prépare un bon café… enfin, un Ricoré ; ici, nous n'avons rien d'autre.

Sacha ne fait pas un geste, prostrée debout, alors que la forme dans le lit du haut saute sur le sol à ses côtés. La femme qui s'approche d'elle a l'air d'avoir l'âge de sa mère. Ses cheveux sont presque blancs, à moins que dans la faible lumière elle ne les voie ainsi. Elle n'arrive pas à faire un mouvement, celui qui libérerait un peu de cette tension qui la tétanise au point de ne plus pouvoir bouger. L'autre vient de lui tendre la main pour la poser sur son épaule.

— Moi, c'est Marie-Thérèse. Et toi ?

Quel effort pour ouvrir la bouche et laisser échapper un filet de voix secoué par des trémolos que les larmes font vibrer…

— Sa… cha.
— Alors Sacha, si j'ai bien compris, je ne vais pas te souhaiter la bienvenue, mais… tu peux compter sur moi pour te soutenir ; ici, on se serre les coudes, et puis on s'habitue à tout. Dans quelques jours, il n'y paraîtra plus. Et si on faisait ton lit ?
— Euh, je suis perdue… Mon dieu, c'est un cauchemar, je vais me réveiller, c'est sûr !
— Ben, je ne sais pas si tu cauchemardes, mais je t'assure que moi je suis bien réelle ! Allons, viens, ouvre les couvertures et nous allons ranger tes affaires. Il faut que nous dormions un peu. En tout cas, tu es bien trop mignonne pour moisir en taule.

La femme un peu rondelette qui ouvre les pans serrés des couvertures s'empare rapidement des deux draps bien pliés et d'une housse de matelas de toile grise. Elle déploie la housse et la passe sur une paillasse en mousse rose pâle. Puis aidée par Sacha qui a enfin retrouvé un semblant de vie, elle s'affaire à rendre le lit opérationnel. Quand c'est fini, elle désigne un placard de bois au mur.

— À droite, ce sont mes trucs ; la partie gauche sera donc pour toi. La règle, ici : personne ne fouille dans les affaires des autres. OK ? D'abord, tu verras que les matonnes le font mieux que nous. Les fouilles de cellules sont régulières et fréquentes. Alors tu ne caches rien de prohibé là-dedans. Si tu veux planquer quelque chose, je te montrerai comment on fait.

Sacha suit cette conversation sans rien comprendre. Cette compagnie forcée, cette femme qui n'arrête pas de parler alors qu'elle voudrait juste se noyer dans ses pensées, comment va-t-elle pouvoir vivre ceci ? À partir de maintenant, elle est entre parenthèses sa vie. C'est comme un coup de fatigue soudain qui l'oblige à s'asseoir sur ce bat-flanc qui va désormais lui servir de couche. Combien de temps va-t-elle rester là ? Les larmes reviennent, plus serrées encore que lors de son entrée dans ce… cet antre du diable.

— Tiens, voilà un mouchoir ; ne pleure donc pas pour ça : nous sommes toutes passées par ce chemin de croix. C'est la première fois que tu tombes ?
— …
— Que tu viens en prison, quoi ! Oui, c'est sûr que c'est la première fois pour toi : tu es paumée et ça se voit. Tu ne vas pas faire une connerie cette nuit, hein ?
— Une… conne… rie ?
— Oui, essayer de te…

Les larmes qui coulent sur le visage de Sacha l'empêchent de répondre, et du reste a-t-elle seulement compris la question ?

— Tu as mangé, au moins ? Je vais faire deux cafés et nous allons grignoter. Tu veux un morceau de pain et un bout de fromage ?

La nouvelle se contente de secouer la tête en signe de dénégation. Marie-Thérèse maudit presque la gardienne qui lui a collé l'arrivante dans sa cellule. Elle n'a pas l'âme d'une nounou, mais elle ne va pas non plus laisser la gamine se foutre en l'air. Enfin, elle sent bien que la pilule est dure à digérer. Elle se dit que c'est toujours difficile la première fois, puis on s'habitue. Elle a presque envie de serrer contre elle cette belle jeune femme brune qui est secouée par des sanglots. Qu'est-ce qui a bien pu amener ici cette beauté aux yeux rouges ? Mais ne pas poser de questions, c'est la règle dans ce milieu.

L'odeur qui se répand dans le cube de béton n'est pas vraiment celle d'un vrai café. Le verre que pousse cette Marie-Thérèse devant Sacha est pourtant rempli d'un liquide fumant, noir et odorant. La main de l'autre occupante des lieux avance un paquet de Petits Lu vers Sacha.

— Si tu veux du sucre, il est là.

En disant cela, elle désigne du doigt une boîte de Ricoré qui contient quelques petits rectangles bruns.

— Sucre de canne ! Je le cantine. Tu te sers : ça te fera du bien de boire du chaud et de manger un biscuit. Après ça, au pieu ! Demain, moi je travaille à l'atelier. Je ne te demanderai rien, juste de me promettre que tu ne feras pas de connerie.
— Non, non je ne ferai rien de mal.

C'est dit d'une toute petite voix, alors qu'entre les mains de Sacha tremble le verre pendant qu'elle le porte à ses lèvres.

— Bien alors. Ici, la parole donnée suffit. Je te fais confiance : tu as l'air d'une bonne fille. Demain, ça ira mieux. Bon, ce n'est pas tout ça, mais il faut que je dorme ; et toi aussi, apparemment. Buvons notre jus, et vite au dodo.

Le silence, le grand silence qui s'installe n'est entrecoupé que par les reniflements de Sacha et le bruit des lèvres qui aspirent les cafés. Quand Marie-Thérèse repose son verre sur la mini table de la chambre, Sacha n'a qu'à peine commencé le sien. Elle aspire une dernière gorgée de ce breuvage chaud puis repose elle aussi la tasse improvisée. Dans la nuit, d'étranges grincements, des cris aussi qui parviennent, étouffés, dont on ne sait où.

— N'aie pas peur : nos anges gardiens veillent sur nous. Ce que tu entends, ce sont les matonnes qui font leurs rondes ; mais nous parlerons de tout cela demain, tu veux bien ? Allez, ma belle, tu dois te coucher et nous éteindrons la lumière. Il faut que je dorme.

Alors la nuit se referme sur cet espace figé et sur le désespoir de Sacha. Elle se dévêt dans l'obscurité, ne gardant sur elle que son soutien-gorge et sa culotte, se coule entre les draps frais, mais ses yeux restent ouverts. Deux grands portails béants sur cette vie qui aura désormais deux périodes : un avant et un après. Ce huit mars marque le début d'une longue attente. Sur le lit, au-dessus d'elle, Marie-Thérèse a repris une respiration régulière, signe que son sommeil, un instant troublé, est redevenu normal.

Ce qui lui parvient au travers des murs, ce sont des sons inhabituels, des bruits sur lesquels la jeune femme ne peut pas mettre de nom ; pas de visage non plus. Pourtant, dans cette nuit déchirée par de longues plaintes, derrière d'autres portes pareilles à celle-ci, il doit bien y avoir des êtres pour les proférer. Les yeux intensément ouverts, Sacha reste là, prostrée dans cette solitude obligatoire, guettant le moindre signe de vie de sa compagne, juste pour se rassurer, pour se dire qu'elle est encore, elle aussi, en vie. En enfer sans doute, mais bien vivante. Pendant un court instant, son regard est attiré par un rai de lumière au niveau de la porte. Le raclement indéfinissable qu'elle perçoit vient également de cette partie de la chambre qui s'ouvre encore sur le monde.


Quelques trois jours plus tôt.

— Sacha, bon sang ! Dépêche-toi ! Nous allons finir par être en retard.
— Bah, tes amis nous attendront bien quelques minutes de plus, non ?
— Tu sais bien que j'ai horreur de ça : l'heure, c'est l'heure.
— Hé, du calme ! C'est quand même bien toi qui m'as roulée sur le lit pour… cette partie de jambes en l'air. Monsieur me fait l'amour pendant la moitié de l'après-midi et ensuite il veut que je me précipite pour être prête dès qu'il veut sortir ! Et puis, je ne suis pas impatiente de connaître ces vieux barbons chez qui tu m'emmènes.
— Bon, bon, ça va… Au lieu de discuter, finis donc de te préparer.
— Mais ce n'est pas vrai ! Tu pourrais au moins être aimable !
— Pff… On ne va pas se disputer ce soir. Zut, il est important pour moi, ce rendez-vous.
— Huit jours que tu me répètes la même chose, alors je le sais. Il ne fallait pas me baiser et je serais prête !
— Oui, ben… ce n'est quand même pas ma faute si ma femme est aussi sexy et désirable.
— Allez, ouste ! Fiche-moi le camp de ma salle de bain, sinon je n'aurai jamais fini de me préparer. Et puis je vois dans tes yeux de satyre que tu vas encore…
— D'accord, d'accord, je t'attends ; mais fais vite, pour l'amour du ciel.

David et elle ! Elle pense à cela devant son miroir. C'est une longue histoire ; une belle romance, même. Lui, David, son mari, trente-sept ans, est encore un bel homme sur qui les filles se retournent. Soixante-quinze kilos de muscles entretenus à coup de séances de musculation et de sport, des yeux d'un bleu à affoler les cœurs en général et le sien en particulier. Elle sourit encore à la simple évocation des deux dernières heures de cet après-midi. Il le savait pourtant qu'il avait ce fichu rendez-vous, mais quand il avait mis sa main sur son épaule alors qu'elle sortait de la douche de la chambre, elle s'était sentie fondre toute entière.

Puis quand ses lèvres avaient cherché les siennes, aucune résistance, rien pour empêcher ce baiser d'une incroyable douceur ; elle avait adoré. Les doigts de son mari s'étaient alors mis à fureter un peu partout sous cette seule serviette qui lui couvrait le corps. Le nœud n'avait pas résisté plus d'une demi-minute. Elle s'était bien sûr amusée à faire semblant de ne pas se laisser faire – un jeu comme un autre – mais celui-ci avait le don de les exciter davantage. Il s'était d'abord frotté tout habillé contre elle, mais n'était pas resté bien longtemps vêtu.

Après, ce qui avait suivi aurait sans doute eu droit au carré blanc de la télévision si les scènes d'un érotisme torride avaient été filmées. Entre les mains, les bouches et les autres endroits si sensibles que chacun des deux amants avait parcourus, avait explorés, la chambre d'hôtel louée pour la circonstance avait presque tremblé sous les gémissements de Sacha et les soupirs de David. Puis quand enfin il s'était décidé à la prendre, elle avait cramponné son dos de si belle manière que, soudés, ne faisant plus qu'un, ils avaient joui sans ne plus se préoccuper de rien. Et surtout pas de l'heure.

Sacha connaissait tout de la vie de son mari. Enfin presque, parce que sur son travail il restait toujours plutôt évasif. Elle se demandait toujours si, sur le plan légal, c'était toujours bien clean, mais… elle l'aimait, et cela suffisait pour qu'elle ferme les yeux. Et puis la vie dorée qu'il lui offrait n'avait rien de rébarbatif ; alors pourquoi poser des questions ? En finissant un raccord de rouge sur ses lèvres, elle se disait qu'elle allait enfin voir quelques-uns de ces mystérieux inconnus qui appelaient si souvent son David.

Dans la chambre, son mari avait ouvert le minibar et entamé une fiole minuscule de vodka, rallongée au jus d'orange.

— Tu en veux la moitié avec moi ?
— Non. Je suppose qu'il faudra ramener la voiture ce soir, alors il te faut un capitaine de soirée, non ?
— Ben, j'ai quand même de la chance, je le reconnais.
— Ah bon ! Et pourquoi cela, Monsieur mon mari ?
— Parce que tu es belle, mon amour, et en plus tu es loin d'être bête. Finalement, tu es la compagne idéale : je n'aurais pas pu mieux choisir.
— Tu ne crois pas que c'est un peu moi qui t'ai trouvé, et pas l'inverse ?
— Quelle importance ? Je n'ai qu'à me féliciter de cette rencontre ! Tu es encore si désirable que je suis presque jaloux de l'image que tu vas montrer à ces mecs avec qui je vais travailler ce soir.
— Tu ne veux pas me dire qui ils sont ?
— Moins tu en sauras et mieux ce sera, mon ange.
— Si tu le dis… Je suis prête, nous pouvons y aller quand tu le voudras.
— Oui, mais viens ici d'abord.
— Ah non ! Tu ne vas pas foutre en l'air tout mon maquillage ; Monsieur attendra pour me rouler une pelle que son rendez-vous soit terminé.
— Je ne veux pas t'embrasser, mais te prendre contre moi. Sentir ton parfum, m'enivrer à celui-ci, te savoir à moi.
— Si tu promets de ne pas déranger ma coiffure, alors tu peux me serrer un peu dans tes bras, oui.
— Je t'aime, Sacha, tu es la plus… tu es divine !
— Crois-tu que je sois en reste ?

Ils étaient partis tous les deux, et la maison où cinq hommes les attendaient avait quelque chose de sinistre. En pleine campagne, tout près de la forêt, elle avait jeté un froid dans l'esprit de Sacha. Elle pensait qu'elle n'aimait pas cette vieille bâtisse tout en longueur, et pour d'obscures raisons elle s'était de suite sentie sur le qui-vive. Pourtant tous avaient été charmants, s'appesantissant peut-être un poil de trop sur sa silhouette. Surtout l'un d'entre eux, un blond qui ne s'était pas assis à la table avec les autres.

Quand David lui avait demandé de l'attendre avec ce mec-là dans une sorte de cuisine, elle avait frissonné de partout, anxieuse. Mais il lui fallait reconnaître que le gars n'avait pas eu un seul geste déplacé, même si de temps en temps elle sentait son regard sur elle. Il l'avait dévisagée sans aucune honte, laissant traîner ses yeux sur sa chevelure brune, avait fait glisser ses regards sur sa poitrine, lentement, comme s'il voulait évaluer le poids et la texture des seins qui la formaient. Il faut dire aussi qu'assez vite l'homme et elle avaient perçu des bruits de dispute, des cris étranges, et c'était surtout David qu'elle entendait hurler.

Puis il y avait eu comme une accalmie, et Sacha pensa que son mari avait calmé le jeu. Pourtant, quand un des quatre autres les avait rejoints, elle avait juste remarqué une sorte de fureur rentrée. Le type en costume bon-chic-bon-genre s'était entretenu un instant avec celui qui se trouvait près d'elle. Pas moyen de saisir un seul mot de ce qu'ils se racontaient, mais comme un malaise l'avait envahie. Puis de nouveau, seule avec son garde, elle voyait bien que son regard avait changé. Dans l'autre pièce, la discussion s'animait une nouvelle fois.

Le claquement qui leur était parvenu, elle ne l'avait pas compris immédiatement, mais elle avait tourné ses regards vers la porte. C'est à cet instant-là que le ciel lui était tombé sur la tête. Quand elle avait repris ses esprits, la maison était totalement dans le noir, silencieuse au-delà du possible. Elle avait senti sur sa main une humidité bizarre et elle tenait un objet qui ne lui était pas familier. Puis le silence de la nuit avait été troublé par des sirènes, et Sacha ne comprenait pas grand-chose à ce qui se passait au-dehors.

Après cela, les choses s'étaient enclenchées à une vitesse vertigineuse. Des gens en uniforme entraient en trombe dans la pièce où elle se trouvait, rallumant une lumière éblouissante. Ils avaient trouvé la jeune femme à genoux, à côté du corps de David, une arme dans la main, et surtout du sang partout sur elle. Alors, épouvantée, elle avait hurlé comme une louve blessée, s'était agrippée à cet homme qu'elle aimait tellement. Impossible de comprendre ce qui avait bien pu se passer, pourquoi elle était là, pourquoi son… David, son mari, gisait dans son sang et qu'elle avait un pistolet entre les doigts.

La suite, elle ne s'en souvenait que vaguement ; son esprit fortement embrouillé laissait échapper des pans entiers d'images qui défilaient sans ordre sous son crâne. Et il y avait ces maux de tête lancinants. Mais le type assez jeune qui lui avait pris le bras l'avait fait asseoir dans une voiture n'arrêtait pas de lui demander des trucs impossibles.

— C'est vous qui l'avez tué ? Pourquoi avez-vous tiré sur votre mari ?

Et son cauchemar commença, là, au poste où on l'avait emmenée, avec ses fringues qu'on lui avait demandé d'enlever, avec cette fouille totale qu'une femme policière lui avait faite. Le pire avait été de l'obliger à se mettre accroupie et de lui demander de tousser pour voir si elle n'avait pas caché quelque chose dans son rectum ou son sexe. Ensuite elle avait reçu une sorte de combinaison informe pour tout vêtement. Un autre avait prélevé de la salive, lui avait passé des tas de cotons-tiges sur les deux mains et les avant-bras. Un autre type lui avait signifié une garde-à-vue, l'avait fait signer. Tel un automate, avec des gestes mécaniques, elle avait mis son nom au bas du papier que l'uniforme lui tendait.

Pendant des heures elle avait dû répéter son histoire, dire, redire les mêmes choses, et toujours dans les yeux des autres cette incompréhension absolue. Quand enfin l'un d'entre eux lui avait demandé si elle voulait voir un avocat et le médecin, elle avait secoué la tête en signe d'assentiment pour le premier et de dénégation pour le second. Puis, menottes aux poignets, elle s'était vue embarquée au tribunal où un type à peine plus âgé qu'elle lui avait, devant une secrétaire et l'avocat qu'on lui avait commis, redemandé à plusieurs reprises toutes les explications qu'elle avait déjà fournies aux policiers.

L'autre, sûr de son bon droit et au nom de la société – c'était les mots qu'il avait employés – l'avait envoyé en prison. Une fouille ignoble, une nouvelle fois lui avait été infligée par une surveillante blasée, peu amène, dérangée sans doute dans ses tâches, ou pire encore, dans son sommeil. Sacha, sans rien comprendre vraiment, épouvantée et complètement « à la ramasse » se sentit presque soulagée d'arriver enfin dans cette chambre lugubre et d'avoir une âme près d'elle sous la forme de cette autre détenue. Juste un peu d'humanité dans un monde inconnu, comme une main tendue à cette naufragée qui se noyait presque dans les ressacs de la justice.


Retour au présent.

Une drôle d'agitation règne dans le couloir. Sacha a les yeux toujours grands ouverts. Dans un bruit épouvantable, la porte tourne sur ses gonds énormes. Dans le rectangle de lumière qui pénètre dans la pièce, elle voit une trogne peu affable qui jette juste un simple mot :

— Bonjour.
— Bonjour. Nous sommes là, Madame.

Marie-Thérèse a répondu d'une voix ensommeillée à la femme qui se tient toujours dans l'encadrement de la porte. Alors celle-ci referme, et le bruit d'une autre ouverture se fait entendre à côté.

— C'est l'appel du matin ; tu as intérêt à répondre sinon elles viendront te secouer pour s'assurer que tu es toujours là et bien vivante. Entre sept heures moins le quart et sept heures, tous les jours que Dieu fait, sans jamais une seule exception, elles ouvrent la porte. On s'habitue, tu verras. Elles prennent aussi le courrier que l'on met dans la boîte, tu vois, là sous l'œilleton. Si tu ne le mets pas là, n'essaie surtout pas de leur donner après l'appel.
— Ah bon… Pourquoi ?
— Tu sais, c'est leur boulot, et ce n'est pas forcément un plaisir que de s'occuper de femmes comme nous ; alors pour l'amabilité, c'est parfois – voire même souvent – en option. Pas toutes, bien sûr, mais la plupart. Bon, je te fais un jus ?
— Si vous voulez, mais je ne sais pas quand je pourrai vous le rendre.
— T'inquiète pas pour ça ; on fait comme on peut, ici. Nous avons toutes eu nos mauvais jours, et les tiens ne semblent pas folichons. Un dernier conseil. Je vais aller à l'atelier : j'apprends la couture, comme quoi tout arrive. Si tu vas en promenade, fais gaffe aux petites jeunes, et surtout aux \g{tox}. Elles sont capables de t'en faire baver pour une cigarette. Alors c'est juste un conseil ; tu prends, tu laisses, mais fais gaffe à toi.

Une bonne heure plus tard, nouveau bruit de porte qui s'ouvre et une autre fille, en blouse bleue, qui hurle dans la cellule :

— Atelier, c'est l'heure !
— J'arrive, voilà, voilà…

Marie-Thérèse sort dans la lumière et Sacha est de nouveau seule dans cet environnement hostile, inconnu. Alors elle se lève, s'habille et se met à la fenêtre. Sa chambre se trouve au rez-de-chaussée de l'établissement. De partout des bruits sinistres, des sons inconnus, des murmures qui lui parviennent de loin, de près, sans avoir jamais de sources bien précises. L'aube qui se lève, puis le jour qui avance, le font sans à-coups, sur un coin de ciel bleu grillagé. La croisée, outre les barreaux, a aussi une sorte de grille qui empêche de jeter des objets dans la cour attenante. Et de là, Sacha n'aperçoit qu'une infime partie d'un autre bâtiment ; mais celui-ci, de l'autre côté d'un mur, ne permet de voir qu'un minuscule coin du ciel. Par contre, c'est aux fenêtres de l'étage qu'elle voit une main, une main d'homme qui s'agite comme pour lui faire coucou.

Puis en scrutant mieux, elle perçoit le contour d'un visage masculin alors qu'une voix sortie de nulle part se met à chanter. Cette chanson… c'est… une chanson que David adorait. Elle jurerait que malgré le brouhaha incessant qui vient de la façade en face, la chanson c'était « À la claire fontaine ». Cette sorte de grille solide qui encadre chaque fenêtre lui interdit de jouir du spectacle du lever du soleil ; mais cette lucarne, ces croisillons, s'ils gênent la vue, n'arrêtent pas les pensées et elle voudrait crier à l'autre là-haut : « Vas-y ! Chante encore ! Oh oui, encore quelques strophes de cette mélodie, c'est celle de mon amour. » Mais chaque battement de son cœur lui serre plus fortement la poitrine, et les larmes, le torrent de pleurs remonte à la surface comme si elles débordaient de son malheur.

Sacha leur a hurlé qu'elle n'avait rien fait, qu'elle l'aimait, mais ils n'ont rien entendu de sa douleur. Aucune de ses phrases n'aura été seulement écoutée. Ils n'ont voulu voir que les traces sur l'arme, le sang sur ses mains. Ils n'ont pas non plus trouvé étrange qu'elle n'ait aucune trace de poudre sur les avant-bras ou les doigts.

De ses mains fines elle agrippe les barreaux, se secoue après ces barres métalliques qui la retiennent prisonnière, qui lui interdisent de vivre sa vie. Puis elle pense à David, se demandant s'il a froid lui aussi, s'il a pensé à elle au moment de… Pourquoi ? Pourquoi est-ce arrivé ? Et les policiers qui voulaient savoir pourquoi ils étaient dans cette maison, lui demandant où se trouvait la drogue. Quelle drogue ? Elle ne sait même pas ce qu'ils voulaient. Rien, elle ne comprend toujours pas ce qui s'est passé.

La paluche tout là-haut qui s'agite, pour qui le fait-elle ? La marée de larmes qui ruisselle sur le visage de Sacha semble intarissable. Elle ne sait pas comment elle va s'en sortir, mais elle est certaine que ce n'est pas elle qui a tiré sur son mari.

Toute la matinée a été consacrée à passer de service médical en entretiens divers avec des gens inconnus. Tous semblent se moquer de son sort comme de leur première chemise. Ils ont fait comme si elle n'existait que sous un numéro, d'écrou bien sûr, lui martelant tous qu'elle doit le donner à chaque fois qu'elle est appelée quelque part. Enfin midi arrive et elle revient, escortée par une gardienne, à sa chambre. Marie-Thérèse est déjà en train de déjeuner. Sur le plateau de fer blanc, un steak haché, des petits pois, quelques rondelles de concombre et une poire composent l'ensemble du menu.

— La matonne m'a donné ton pain ; il est là. Et ton plateau aussi ; alors mange avant que ce ne soit complètement froid.
— Merci, mais je n'ai pas vraiment faim.
— Tu dois continuer à vivre, et ça commence par se remplir le ventre. Allons, un peu de courage, fais un effort sinon je te donne la becquée, comme aux oiseaux.

Alors mécaniquement Sacha a mangé. Les deux premières bouchées difficilement avalées, le reste a finalement suivi sans trop de peine. Ensuite, sa compagne d'infortune est repartie pour son atelier. La jeune femme seule dans cette sordide cellule a cherché dans le minuscule cadre de fer barreaudé une sorte d'évasion pacifique. Ses yeux ont traîné sur la façade qui lui faisait comme de l'ombre. Elle cherchait surtout cette fenêtre où la chanson de David était descendue vers elle. Alors dans son esprit elle comprenait que c'était un signe, un signe du destin, et que désormais elle allait se battre de toutes ses forces.

Avec toute la violence, toute la rage qui s'empare d'elle, elle se décide enfin à prendre les choses à bras-le-corps. Plus personne ne la fera plier sous des accusations injustes ; et pour David, pour la paix de son âme à elle, elle doit tout faire pour sortir de là. L'espoir renaît, et avec lui le rêve : elle ne veut pas payer pour une action que d'autres ont commise. Advienne que pourra ; et même si tout semble contre elle, elle se doit de livrer bataille. Sa guerre à elle sera donc de sauver sa liberté.


La cour de promenade ! Un endroit à la fois où l'on respire l'air de l'extérieur, où l'on bouge, mais un endroit plein de misère aussi, un endroit terrifiant. Comme Sacha est la nouvelle, toutes les autres viennent l'entourer. Elles sont de tous âges, ces femmes qui d'un mot, d'une phrase expriment toutes leurs attentes, celles d'un monde perdu dans lequel Sacha ne sait pas trop où trouver sa place. Les questions les plus saugrenues comme les plus pertinentes fusent dans ce coin de délassement particulier.

— C'est toi qui lui as fait la peau ? Encore un salaud qui te battait, sans doute !
— C'est qui ton avocat ? Prends-en un bon, sinon tu vas croupir dans ce trou pour des années ! Tu as du fric pour le payer ?

Les mots de Marie-Thérèse lui restent en mémoire : ne pas faire confiance, surtout aux plus jeunes, et ne rien dire de son histoire. Bien garder enfouie en soi cette boue qui la consume, c'est difficile. Et toutes ces sollicitations qui découlent de cette promiscuité, comment résister à ces demandes incessantes d'autres paumées ? Et cette jeunette d'à peine vingt ans qui se met à ses côtés pour tourner dans une cour rectangulaire, comment doit-elle le prendre ?

— C'est quoi ton nom ? Moi, c'est Lydie.
— Sacha.
— Tu parles pas beaucoup, dis donc ! J'ai lu dans le journal l'histoire de ton mec. Tu vas avoir du mal de te sortir de ça. Le sang, le flingue… enfin, tu es la coupable idéale, quoi ! Trop, peut-être ; et avec ces salauds de keufs, c'est toujours comme ça, ils ne regardent pas plus loin que le bout de leur nez.
— Vous savez, je n'ai pas envie de parler de cela, surtout ici.
— Tu peux dire « tu », je te le conseille même. Dire « vous » ici va te faire passer pour une mijaurée, une « bourge », et les autres filles vont te mettre au rancard. Tu sais, ici, tricarde, c'est la misère, l'enfer : personne ne te parle plus, personne ne te veut en cellule, personne ne t'aide pour rien.
— Je comprends, mais j'ai… du mal de tout saisir. C'est une marque de respect, le « vous », pour moi.
— Oui, oui, mais fais quand même gaffe. Enfin, elles t'ont mise avec Marie-Thérèse : tu ne pouvais pas mieux tomber. Mais si un jour tu es en manque de… câlins…
— …
— Si, si, ça arrive, tu verras ; tu peux demander à venir dans ma cellule. J'aime aussi les filles, moi.

Sacha regarde la blondinette qui lui dit ces mots avec un aplomb sans pareil. Elle est à mille lieues de ces envies-là. Son David lui manque, avec sa chaleur et ses attentions ; elle se demande ce qu'il est devenu. Bien sûr qu'il a dû être inhumé, mais où ? Quand la promenade prend fin, elle est ramenée à sa cellule avec la bande de filles qui discutent et rient dans cette coursive qui les mène à leur espace d'agonie. Les larmes sont revenues, et sa compagne de cellule aussi.

— Allons, allons, ma belle… L'air du dehors ne te vaut rien. Tu n'as pas eu d'histoires avec les gamines dans la cour ? C'est surtout de la blonde que tu dois te méfier : cette Lydie, c'est la plus perfide. Une toxico en manque, en permanence à la recherche de saloperies.
— De saloperies ?
— Oh, ma mignonne, le plus grand supermarché de la came, c'est la cour de cette taule ! Pour peu que tu aies un peu d'argent, tu trouves ce que tu veux là-dedans. Tu n'es quand même pas candide au point de ne pas savoir ça… Ici, tout se vend, se monnaie. Pour un paquet de cigarettes, les filles sont capables de coucher avec toi. Ça m'étonnerait que tu restes bien longtemps avec moi ; dans cette cellule, je veux dire.
— Ah bon, et pourquoi ?
— Mais parce que tu vas vite devenir la cible de ces affamées et qu'elles vont tout faire pour t'attirer vers elles. Une fois dans leur espace intime, tu t'apercevras bien vite que sous le vernis, il n'y a que de la crasse.
— Mais si moi je ne veux pas changer ? Si je me sens bien avec vous ?
— Arrête ce vouvoiement ; ne te montre pas comme une snobinarde qui dit « vous » à tout le monde : c'est juste pour les gardiennes, le « vous ». Si tu comprends cela, tu auras déjà fait un grand pas.
— Je saisis ce que vous… tu me dis, mais c'est difficile pour moi.

Marie-Thérèse est debout dans le dos de Sacha et sa main est descendue sur son épaule. Dans un geste tout maternel, elle lui lisse la mèche de cheveux qui déborde sur le cou.

— Tu es bougrement belle ! Tu parles que tu vas les attirer comme des mouches, ces petites pestes qui ne peuvent pas se passer de…
— Oui ? Qui ne peuvent pas se passer de quoi ?
— Tu as parfaitement compris de quoi je voulais parler. Tu sais, tout le monde ici parle de ton affaire. Les paris sont déjà lancés et toutes te voient entre vingt-cinq ans et perpète !
— Écoute, depuis ce fameux soir où je suis allée avec mon mari voir ces gens avec qui il travaillait, tout s'écroule autour de moi. Bien sûr que j'étais avec lui là-bas. Mais bon sang, il y avait aussi quatre types autour de cette foutue table. Moi j'étais dans une espèce de cuisine avec un cinquième mec, et quand mon mari a crié, je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai reçu un coup sur la tête et je me suis réveillée avec des policiers partout, avec du sang et une arme à la main. Je n'ai jamais, dans mes souvenirs, tiré sur personne, et encore moins sur David. Pourquoi personne ne veut donc m'écouter ?
— Qui a prévenu les flics ?
— Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Ils m'ont entourée comme un essaim de guêpes alors que je ne comprenais rien de ce qui se passait. Mais c'est aussi vrai que j'ai secoué David pour le réveiller, je ne voulais pas croire qu'il était…
— Et ton avocat ? Qu'est-ce qu'il en dit de cela ?
— Mon avocat ? Mais je l'ai vu deux minutes au commissariat, et puis après dans le bureau du juge, c'est tout.
— Un commis d'office ! Ben… je n'ai pas de conseils à te donner, mais prends-en un bon parce qu'ils vont t'en mettre plein la tête.
— Je n'ai rien fait. Rien du tout, je le jure…
— Allez, ma belle, calme-toi, ne va pas me faire une crise d'hystérie ou je ne sais quoi ! Voilà, voilà, on se calme.

En prononçant ces phrases avec sa voix agréable, Marie-Thérèse commence aussi un massage. Ses doigts vont et viennent juste au-dessus des oreilles de Sacha, et ils tournent lentement sur place. La douceur, la magie de cette caresse la calment presque immédiatement. Ses larmes aussi se sont taries. Les mains qui virevoltent sur les tempes font un bien fou à la jeune femme. Insensiblement, elles descendent dans le cou pour masser tranquillement le haut des épaules, soulevant au passage les cheveux de Sacha.

— Tu sais, demain c'est le jour des douches ; tu devras te méfier des autres ! Elles peuvent te frapper pour un bout de savon, te piquer ton gel ou encore te voler tes fringues ; encore que pour celles-ci, tu devrais voir le service social.
— Le quoi ?
— L'assistante sociale ou l'éducatrice qui s'occupe de nous. Elles sont deux ; une jeune assez chiante, mais la plus âgée est cool. Et avec l'accord de ton juge, elle peut te ramener des vêtements de chez toi, mais tu devras avoir l'autorisation écrite du magistrat instructeur.
— Pourquoi c'est si compliqué ? Même pour mes habits, j'ai besoin de ça ?
— Oh, ma pauvre, tu verras qu'il y a encore bien pire ! « Raide comme la justice » n'a jamais pris aussi bien son sens qu'ici. Mais bon, si tu demandes aux matonnes, elles te donneront du linge de corps ; tu y as droit, tu viens d'arriver. Demande-leur aussi du papier, des enveloppes et un stylo. Ensuite il te faudra trouver quelqu'un qui t'envoie de l'argent : ici tout s'achète en cantine.
— C'est de l'hébreu pour moi ce que tu me racontes. Je vais devenir folle !
— Mais non. Tu sais, tu vas faire comme les autres, tu vas t'habituer. On s'habitue à tout, même aux brimades et aux fouilles. Et ce n'est pas ce qui manque dans cette foutue prison, les fouilles.
— Merci. Sans toi, je ne crois pas que je m'en sortirais. Ça fait longtemps que tu es là ?
— Pas de questions, s'il te plaît. Tu dois juste savoir que j'ai à faire six ans et qu'il m'en reste la moitié à tirer. Le reste, c'est mon affaire.
— D'accord, je ne poserai plus de questions. Pardon.
— Encore une chose : si tu vas dans une autre cellule avec une autre fille, garde toujours sur toi tous les papiers de ton histoire. Il arrive que les autres fouillent dans tes affaires et…

Le repas du soir est pris en commun avec Marie-Thérèse, et si l'ambiance n'est pas joyeuse, elle s'est tout de même considérablement détendue. Elles dînent ensemble, esquissent un sourire, et finalement Sacha s'engage dans une sorte d'amitié avec cette femme encore inconnue hier.

C'est la nuit qui est difficile à supporter. La jeune femme n'arrive pas à trouver le sommeil ; tous les moments de ces dernières heures remontent à la surface avec leurs fantômes. Mais pour sa compagne d'infortune il en est sans doute de même, et les mots qu'elle prononce, les petits cris, les soupirs semblent tous indiquer une agitation interne intense chez elle. Sacha a vu sept rondes, sept fois l'œil de la porte s'ouvrir sur un rai de lumière avant de sombrer dans une sorte de cauchemar.

C'est la surveillante qui d'une voix forte lance son « bonjour » et la tire de sa léthargie. Instinctivement, elle a mis sa main devant ses yeux, comme pour se protéger de cette intrusion dans son espace personnel, pour se prémunir contre la violente lumière engendrée par l'ouverture de l'huis.

Marie-Thérèse se lève ensuite, mais plus moyen de se rendormir. Alors dès le départ de celle-ci pour son atelier, Sacha revient vers son coin de paradis, vers cette lucarne ouverte sur le monde, sur la vie. La fenêtre là-haut est désespérément vide. Pas de chant, pas de main pour faire un coucou, pas âme qui vive. Elle reste là, attendant comme un signe, comme une bouffée de vie. Et les gros nuages blancs qui remplissent le bleu du mini morceau de ciel qu'elle entrevoit ne laissent aucune place aux rêves.

Combien de temps reste-t-elle accrochée à ces barreaux, à espérer quelque chose, comme un espoir, un bonjour, un geste ? Sacha perd la notion de l'heure et du temps, les yeux perdus dans le vague, en transe. C'est tout juste si elle ne s'endort pas debout, ses doigts serrant à s'en faire mal les barreaux de fer rouillés. Et soudain, dans ce silence pesant juste perturbé par des bruits incompréhensibles, la voix et son chant qui flotte dans l'air du petit matin. Les regards de Sacha montent vers la source de la mélodie, et une petite main de nouveau s'agite juste derrière le grillage. Dans les trous de ce métal déployé, un nez sort à demi et elle aperçoit une frimousse ; elle devine surtout aussi la tignasse rousse qui la surmonte. Puis la voix se met à vibrer plus fort, comme si elle s'adressait à elle, comme si le message lui était destiné.

— Hello ! Qui es-tu ? Oui, c'est à toi que je parle, toi, la fille là, au rez-de-chaussée !
— Moi ?
— Tu ne veux pas me répondre ? Je te vois ; je vois ta fenêtre, et je te regarde depuis hier. C'est pour toi que je chante.
— Moi ? Pour moi ?

Mais elle ne se rend pas compte que sa voix ne peut pas lui parvenir : ce n'est qu'un murmure, qu'un filet qui sort de ses lèvres.

— Tu ne peux pas parler ? Tu m'entends, au moins ? Si oui, fais-moi un signe de la main.

Alors comme cela, sans trop savoir si c'est à elle que s'adresse cette remarque, la jeune femme lève sa main et l'agite comme pour dire « Je suis là ».

— À la bonne heure ! Tu me vois et m'entends donc vraiment. Au moins, je suis sûr que tu n'es pas sourde ni aveugle. Tu es là pourquoi ?
— …

Sacha tente encore une fois de répondre, mais son souffle de voix n'est pas assez puissant pour monter jusqu'à cette autre lucarne qui retient son attention. Le garçon, lui, continue son monologue et elle se laisse bercer par les sons distordus qui lui parviennent.

— Tu as l'air mignonne, vue d'ici ! J'aimerais te voir mieux. Avec tes doigts, montre-moi quel âge tu as.

Alors elle déplace sa main, rabattant dans sa paume les deux derniers doigts.

— Trente ? C'est ça, trente ans ? Presque comme moi alors. Bon, écoute : je reviendrai ce soir te parler ; voilà le Schtroumpf en chef qui s'amène. Fais gaffe, c'est interdit de parler aux fenêtres. Bisous et à plus.

D'un dernier signe de la main, l'inconnu là-bas s'écarte et elle se retrouve seule face à ce coin de grisaille qui change de minute en minute, mais dans son cœur une porte s'est légèrement entrouverte.

C'est à cette place que sa codétenue la retrouve en rentrant du travail. Elle a fait l'impasse sur la promenade : ce ne sont que deux heures à tourner en rond, à marcher avec des idées dans le crâne. Deux heures de solitude qu'elle n'a pas eu envie de partager avec les autres, celles dont elle a un peu peur.

— Qu'est-ce que tu fais, accrochée aux barreaux ? Tu cherches l'évasion par le ciel ? On a toutes fait cela les premiers jours de notre venue ici, puis on comprend vite que ce n'est pas la solution. Tu devrais mettre à profit le temps qui est devant toi pour écrire à un conseil, un vrai. Tu vois, pour te tirer d'ici, il faudra un vrai ténor, et si tu ne lui envoies pas un courrier, aucun avocat ne s'intéressera à toi.
— Et comment je fais, moi ? Je n'en connais pas, des bons avocats.
— Attends ; je vais demander à la gardienne de t'amener la liste du barreau du tribunal et tu pourras choisir.
— Oui. Merci !