Jennifer

En lisant puis écrivant des récits érotiques, j’ai eu une petite idée : raconter mes regrets et/ou mes plus gros ratés avec des femmes. Cela a peut-être déjà été fait, je ne sais pas, mais j’ai trouvé que ça pourrait changer un peu des récits habituels. Chaque histoire racontera une anecdote réelle que j’ai pu vivre et portera le nom de la malheureuse élue ou de l’heureuse non-élue puisque, dans la majorité des cas (pas toujours, cela dit), c’est surtout moi qui me suis retrouvé un peu moqué, voire triste.

L’histoire se déroule en 2010. En mai.

Ma meilleure amie, Camille (qui est aussi mon ex, d’ailleurs) fréquente depuis quelques mois un couple de lesbiennes : Jennifer et Marina. En fait, ma meilleure amie a connu Marina alors que celle-ci faisait un stage là où Camille travaillait. Elles se sont liées d’amitié puis, de fil en aiguille, elles en sont venues à se fréquenter hors du travail et à se présenter leurs proches respectifs. Au moment où se déroule cette anecdote, nous avons déjà passé pas mal de moments et de soirées avec le couple de copines ; les deux amoureuses tiennent un petit bar à tapas super sympa dans notre petite ville. On passe pas mal de bonnes soirées faites de franches rigolades et de très bons moments.

En cette soirée de printemps, Camille nous a invités pour le dîner. Je me retrouve seul garçon parmi trois belles jeunes femmes, la première étant une ex et les deux autres en couple.

Je ne suis pas de ces mecs qui pensent et disent : « Bah, si elle est gouine, c’est qu’elle n’a pas encore essayé avec moi. » J’ai toujours détesté ce genre de réflexion minable et bidon. Elles sont lesbiennes, elles sont ensemble, elles sont des copines, et je n’aspire à rien en les regardant, même si elles sont mimis toute les deux. Dans deux styles et deux caractères différents. Comme dans la plupart des couples que je connais, donc. Marina est plutôt discrète, brune aux cheveux raides et longs, tandis que Jennifer est très extravertie et porte un carré plongeant blond ondulé. Marina est un peu plus grande que Jennifer qui fait tout juste ma taille.

Je vous passe tous les détails de l’arrivée des convives : les bisous, les « Ça va ? » « Oui, super, et toi ? »… L’apéritif est plutôt arrosé ; je suis ici avec trois bonnes buveuses, un petit joueur à côté des trois belles. Quelques bières donc, puis on passe au repas. Les filles continuent à boire du vin, moi non. Là encore, tout se passe bien ; nous nous racontons des anecdotes, nous parlons de nous… Je m’aperçois que Jennifer et moi avons pas mal d’atomes crochus et que nous avons des caractères assez similaires. Je ne suis pas le seul à remarquer cela, puisque Camille et Marina se désespèrent avec humour que nous puissions être plusieurs à avoir ce genre de caractère et d’attitude… Oh, rien de grave, nulle méchanceté : nous sommes juste dotés du même grain de folie, qui peut parfois se perdre dans les rouages de la « normalité ».

Forcément, je commence à la regarder autrement, à lui sourire différemment. Un charme opère alors qu’elle n’a rien fait pour le mettre en place. J’ai quand même l’impression qu’elle aussi me regarde et me sourit également d’une nouvelle façon. Le repas se termine et nous passons au salon. Camille nous propose un verre de Get pour faire office de digestif. Encore un peu d’alcool, donc…

On met de la musique, histoire de rendre l’ambiance encore plus agréable. À un moment, Jennifer dit, de manière tout à fait détachée :

— Dis donc, si je n’aimais pas les filles, c’est un mec comme toi qu’il me faudrait.

Cette phrase fait marrer tout le monde autour de la table de salon – y compris moi – mais il me semble qu’elle me fait un petit clin d’œil discret en portant son verre à ses lèvres. Je ressens comme une immense vague de chaleur en moi, étant très sensible à ce genre de choses : dans ma vie, je n’ai pas souvent été abordé ou dragué par les femmes, et j’ai même dû ramer pas mal pour arriver à sortir avec celles qui me plaisaient vraiment. Alors quand ça m’arrive, je suis assez intimidé mais je me sens flatté. Pour autant je ne m’emballe pas (encore) : peut-être qu’elle ne me fait pas du tout de charme ; et puis je n’oublie pas non plus qu’elle est en couple, de toute façon. Pris entre une certaine excitation et une gêne évidente, je rougis et fais au mieux pour détourner la conversation…

Une poignée de minutes après, Camille et Marina discutent tranquillement sur le canapé tandis que je me lève pour aller mettre un nouveau morceau de musique, mais je suis devancé par Jennifer qui sortait tout juste des toilettes. Elle me sourit et choisit une chanson lente, un slow donc. Elle me fait signe d’approcher, alors j’approche. Oh merde ! Elle veut danser avec moi ! Bon, ben je ne vais pas me défiler. Je m’avance vers Jen et la prends dans mes bras pour danser avec elle.

J’ai un peu de mal à parler quand je suis intimidé par une femme : je bafouille, je m’embrouille. Cela peut paraître étonnant quand on lit mes autres histoires, mais c’est vrai. Parfois, je me retrouve totalement déstabilisé.

Elle le sent et me demande comment je vais. Je lui réponds que tout va bien et je la regarde vraiment dans les yeux. Et voilà que surgit mon deuxième problème : j’ai un regard très expressif quand je suis sous le charme. J’ai beau faire tout ce que je peux, je n’arrive pas à enlever ni à masquer cette petite lueur dans mes yeux. Alors c’est super quand j’ai envie de faire comprendre à une femme qu’elle m’attire, mais c’est horriblement gênant quand je ne veux pas qu’elle le sache.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ? demande-t-elle avec un sourire malicieux.

Mais elle ne me laisse pas le temps de répondre ; elle détache une main de mon dos et la pose sur ma joue. Son regard est brillant. Je ne sais pas si elle pense ce que je pense, mais je meurs d’envie de l’embrasser.

Mais enfin, qui est ce qui me pousse ? Qui appuie sur l’arrière de ma tête pour me faire aller vers elle ? Ah, ben non, il n’y a personne ! C’est juste que je suis en train de m’avancer vers elle sans le calculer vraiment ; mon corps agit de lui-même. Je suis comme le cobra qui sort du panier sous la musique envoûtante du joueur de flûte. Mais je reste lucide, et je vois qu’elle s’avance aussi vers moi. Nous ne nous quittons pas des yeux et nos lèvres se frôlent ; toutefois, il n’y a pas de baiser, juste nos joues qui se caressent.

J’embrasse sa joue en douceur et plonge dans son cou ; elle sent tellement bon ! Voilà qui ne va pas m’aider à me sortir de cette situation compliquée. Nos mains se touchent et se saisissent.

Dans ma petite tête, c’est à peu près comme dans une machine à laver, sauf qu’à la place du linge ce sont mes réflexions et mes pensées qui tournent et retournent. En langage machine à laver ça ferait « Bloup-bloup… elle est belle… Bloup-bloup… mais elle en couple… Bloup-bloup… elle est rigolote aussi… Bloup-bloup… elle est saoule surtout… Bloup-bloup… elle sent bon… Bloup-bloup… mais elle est lesbienne… Bloup-bloup… quoi ? … Bloup-bloup… mais je n’ai rien fait, c’est bon… Bloup-bloup… mais j’ai tellement envie de faire… Bloup-bloup… etc. » Ce qui m’embête aussi, c’est qu’en plus j’aime beaucoup Marina. Tout le programme y passe : lavage, rinçage et essorage !

En attendant, je serre la main de Jennifer dans la mienne et, reculant mon visage à nouveau, je la dévore du regard. La musique baisse peu à peu. On se regarde, quand soudain :

— Hé, Jen ! la hèle Marina, tu voudrais pas qu’on aille jusqu’au bar chercher quelques bières ?

Elle a dit ça sans même se retourner. Nos mains se lâchent ; ce moment de complicité se brise ainsi. Je ne sais si je suis plus soulagé que déçu par la fin de cet adorable instant. Le bar des filles étant à 500 mètres de l’appartement de Camille, ça ne prendra pas longtemps d’aller y chercher quelques bouteilles.

Camille suggère alors :

— Yann, tu devrais aller avec elles pour les aider pendant que je fais un peu de rangement et la vaisselle.

Je ne proteste pas, ça aurait paru bizarre, vu que je suis toujours serviable. Nous vidons nos verres de Get et nous partons. Sur la route du bar, nous discutons comme si de rien n'était. Mais dans ma tête, la machine à laver mes pensées s’est remise en route. Une fois au bar, nous rentrons, et sans allumer, l’éclairage extérieur de la ville suffit pour se déplacer dans le bar vide. Marina nous dit alors :

— Allez dans la réserve, je monte vite fait à l’appartement (il est situé au-dessus du bar) pour me prendre une veste et le DVD que je veux prêter à Camille. Jen, tu veux ta veste aussi tant que j’y suis ?
— Oui, oui, je veux bien ; ça se refroidit un peu le soir, répond Jennifer.

Et Marina file vers l’escalier tandis que nous allons vers la réserve. Devant la porte, Jennifer prend le trousseau mais elle galère pour trouver la clé : il doit y avoir une quinzaine de clés sur ce trousseau. Elle s’agace. Je me moque gentiment d’elle ; elle me jette un regard de défi et me dit :

— Ben trouve-la, toi, puisque tu es si malin !

Et elle me tend les clés. Je tente de les prendre mais elle recule sa main, me sourit, puis les retend, toujours en souriant. Cette fois je suis plus rapide et lui attrape la main, mais elle ne lâche pas les clés et me tire vers elle. Je me laisse faire et je me retrouve serré contre elle. Ma tête s’appuie contre la sienne. On se regarde. Mon cœur bat plus vite et plus fort que jamais. Je sens son souffle s’accélérer.

Nos visages s’approchent encore un peu. Cette fois, aucun de nous deux ne fait un mouvement pour éviter d’en venir au baiser. Mes lèvres se posent sur les siennes ; un smack, puis un deuxième. Ses lèvres sont douces et chaudes. Nos bouches s’entrouvrent en même temps, et sa langue vient s’aventurer entre mes lèvres. Nos haleines sont encore toutes sucrées et mentholées à cause du Get, ce qui donne encore plus de sensations à notre baiser.

Nos langues se caressent et se cajolent. Elle embrasse vraiment bien ! Je la tiens par la nuque ; j’adore passer ma main sous les cheveux d’une femme pour lui saisir la nuque : cet endroit-là est particulièrement important pour moi. Je ne sais l’expliquer, mais j’aime les nuques de femmes ; enfin, certaines nuques sur certaines femmes, en tout cas.

Je pose ma deuxième main sur son ventre et la remonte doucement vers sa poitrine. Je ne sais pas comment elle va réagir, mais elle me laisse faire. Jennifer est même encore plus coquine que moi parce qu’elle, c’est sur mon sexe qu’elle passe la main. Enfin, sur le pantalon. Elle peut ainsi sentir mon érection grandissante et douloureuse ainsi à l’étroit. Notre baiser dure, incroyablement sensuel. Enfin nous arrêtons. Je lui susurre qu’elle est belle, je lui mords le lobe de l’oreille et l’embrasse dans le cou. Son odeur me rend vraiment fou ! Ma main descend alors sur son entrejambe et je commence à la caresser.

Soudain, un bruit à l’étage nous rappelle que nous ne sommes pas seuls et que nous devons nous dépêcher d’ouvrir la réserve et de prendre les bouteilles avant le retour de Marina, sinon elle se demandera ce que nous avons fichu. Nous arrêtons nos coupables tendresses et faisons ce pourquoi nous sommes venus. Quand Marina revient vers nous, nous sommes prêts à partir. Je porte les bouteilles devant moi de façon à cacher mon érection.

La soirée continue ensuite très bien. On boit encore un peu et on s’amuse beaucoup. Les filles rentrent à pied ; moi, je dors chez ma meilleure amie. Plusieurs fois dans la soirée, Jennifer et moi essayons de nous approcher, de nous toucher… On se jette des regards parfois tendres, parfois lascifs. Nous arrivons même à un moment à échanger un baiser furtif. Puis vient le moment de la fin de soirée. Les filles vont partir ; je fais la bise à Marina. Quand c’est au tour de Jennifer, elle me prend dans ses bras comme pour faire la con avec moi et me glisse à l’oreille :

— Appelle moi…

Vous attendez la suite de l’histoire ? Eh bien elle s’est arrêtée au moment où la porte s’est refermée derrière les filles.

Le lendemain, j’ai eu mon téléphone en main toute la journée. J’ai commencé à écrire des textos que j’ai effacés. Vingt ou trente fois. J’ai voulu appeler, aussi ; j’ai failli le faire mais je m’en suis abstenu car, d’une part, je ne voulais briser ce couple de deux personnes que j’appréciais et, d’autre part – pour être honnête avec vous – surtout parce que j’ai eu peur. Peur que Jennifer n’ait agi que sous l’emprise de l’alcool ; peur qu’elle ait tout oublié ou qu’elle me dise que c’était une terrible erreur.

Le deuxième jour j’ai encore un peu hésité ; le troisième, je savais que je ne ferais rien. J’ai même évité de les voir pendant quelque temps, prétextant à chaque fois quelque chose de plus ou moins crédible. Je les ai croisées toutes deux en ville deux semaines après, et il me semble avoir senti une gêne chez Jennifer. Peut-être se souvenait-elle ; peut-être aurait-elle aimé que je l’appelle.

Le destin me donna alors un sacré coup de pouce : peu de temps après, les filles et Camille se fâchèrent, et mon ex refusa de les revoir. Étant son meilleur ami et ne voyant les filles qu’en sa présence, je ne les voyais plus non plus. Elles ont finalement déménagé dans les mois qui ont suivi, et je n’ai jamais su si, oui ou non, j’aurais pu ou dû rappeler Jennifer ce jour là…