L'arrivée

Volet I / Partie 1

Derrière les vitres grillagées, le soleil est moins beau. Dans ce fourgon qui file tout droit vers un endroit inconnu, nous sommes trois. Je suis seule dans une sorte de box aménagé, et les deux personnes qui m'accompagnent sont des hommes. Eux sont dans une cage analogue à celle que j'occupe. Personne ne parle, n'a même sûrement envie d'ouvrir la bouche. J'ai les tripes nouées, et j'ai beau me dire que je ne sais toujours pas pourquoi je suis là, je suis impuissante ; et malgré ma peur et ma colère, je n'ai d'autre choix que celui de me laisser conduire vers cet enfer dont je ne sais rien.

Un coup de freins, puis nous roulons de nouveau, assez rapidement. Je ne sais pas quelle heure il est, ni non plus quel jour nous sommes. Mon cerveau se refuse pour l'instant à analyser une situation qui le dépasse largement. Un autre coup de freins me projette presque le visage dans le grillage de la porte de mon box. Alors une sirène se met en branle. Combien me faut-il de temps pour saisir que celle-ci provient du véhicule même ou je suis enfermée ? Mes deux compagnons d'infortune, eux aussi gardent un air hébété soudain.

Le vacarme que fait ce deux-tons qui nous ouvre la route peut être – est – ouï de l'intérieur. Effrayant ! Je sens que nous venons de ralentir après un long, trop long trajet. Le silence qui suit l'arrêt du klaxon ne me rassure pas vraiment. Une halte, et puis la voiture avance très lentement. Me voici entourée d'une grisaille de béton. Les voix des gens en uniforme, et en marche lente nous entrons de nouveau dans une sorte de tunnel. Cette fois le moteur se tait pour de bon, et un type en bleu monte, ouvre ma cage et me fait sortir.

Il me prend par le bras, menottes obligent. Je suis guidée vers un couloir sombre et une enfilade de petites cabines dont les portes sont des grilles.

— Assieds-toi là !

Je vois devant moi passer ensuite un des deux types qui vient de faire le voyage dans le bahut. Puis le second lui aussi est installé dans un de ces clapiers à lapins. Et enfin une attente aussi pesante qu'un jour sans pain avant que le premier type soit extirpé de son réduit. Je ne sais pas ce qu'il advient de lui. Le deuxième gus est lui aussi appelé, et plus de nouvelles d'eux deux. Après une éternité, une femme vient d'ouvrir ma cabane.

— Venez, s'il vous plait !
— …
— Allons ! N'ayez donc pas peur, avancez. Là…

Elle me désigne le fond du couloir. Il y a un peu de lumière dans l'espèce de cave où je suis. Et me voici près d'une sorte de bureau. La femme, sur un grand livre, note un à un les effets qui m'appartiennent et qu'on m'a retirés au tribunal. Puis alors que je ne m'y attends absolument pas, elle se tourne vers moi.

— Tout ceci est bien à vous ?
— … Ou… oui.
— Bien ! Vous avez encore des bijoux sur vous ou des choses de valeur ?
— … ?
— Pas de bagues, pas de boucles d'oreilles, pas de chaînes au cou ?
— Non.
— Déshabillez-vous. Vous allez prendre une douche.
— Une douche ?
— Ben oui, une douche ! Vous savez ce que c'est, non ?
— Oui…
— Alors retirez tous vos vêtements. Voici une serviette, du savon, et après la fouille vous aurez votre douche.
— La fouille, mais… j'ai déjà été…
— Ici c'est la taule ! Ce qui s'est passé là-bas au palais de justice ne me concerne pas. Je tiens à ce que tout soit en règle. Alors à poil, et vite ! Je n'ai pas que cela à faire moi, compris ? Ne me fais pas perdre mon temps.
— …

Je retire ma robe et la lui tends. Ensuite ma chemise. J'attends. Le ton de la garde change d'un coup.

— Le soutien-gorge et le slip aussi. Il va falloir t'y faire, ma petite. Chaque fois que tu vas sortir de ta cellule, tu vas être fouillée à corps.
— À corps ?
— À poil, si tu préfères. C'est du pareil au même.
— … ?

Je fais donc glisser ma culotte que j'hésite à lui tendre. La femme en bleu a des gants de latex ; elle me l'arrache presque des mains. Je suis rouge de honte. Cette culotte, je la porte depuis… que l'on m'a embarquée chez les flics, et puis au tribunal. Ça fait… je ne sais plus combien de temps. De jours, sans doute ? Deux ou trois ? Je suis crevée et je tremble de rage et de honte. Mais la nana s'en fiche. Elle me réclame mon soutif. Alors, de guerre lasse, je le lui file. Je suis archi nue devant cette bonne femme qui me scrute le corps.

Elle me fait lever les bras, scrute mes aisselles. Puis elle me demande d'ouvrir la bouche et l'inspecte, sans fort heureusement y mettre ses doigts. Le pire reste à venir.

— Retourne-toi et baisse-toi.
— Quoi ?
— Mets-toi accroupie devant moi et tousse.
— …

Je m'exécute une fois de plus. Par chance je lui tourne le dos : elle ne peut donc pas voir les larmes qui coulent de mes yeux.

— Avance par-là !
— …
— Là, vers le tabouret. Monte un pied sur son assise.
— … ?
— Ne t'inquiète pas. C'est mon job, alors je ne fais pas ça pour t'emmerder.

La main gantée s'approche de ma foufoune et je sens un doigt qui se glisse à l'intérieur.

— Mais… vous avez le droit de me violer ?
— C'est la fouille réglementaire ; juste le jour de l'entrée. Je n'y peux rien. Mais si tu veux te plaindre, tu peux écrire à ton juge.
— …

Cette fois ce sont de vrais sanglots qui m'inondent le visage.

— Ne le prends pas comme ça. C'est juste un moment difficile. Et puis dis-toi que toutes celles qui arrivent ici subissent le même sort. Alors…

C'est censé me rassurer ? Pas certaine que ce soit bien le cas. Me voici sous un jet d'eau tiède dans une cabine de douche dont l'hygiène ne me paraît pas exemplaire. Enfin, c'est un simple aller-retour parce que déjà la nana me presse.

— Bon, on a encore une tonne de trucs à faire, alors magne-toi le train !
— …

Je ne réplique pas, plus. Pour quoi faire ? Tout me semble vain et inutile dans ce monde où je viens de mettre les pieds à mon corps défendant. Je ne suis plus une personne.

— Allez, rapplique ! On va passer au greffe pour ton écrou.
— …

Deux secondes plus tard je saisis que ce type qui me fait face s'appelle un greffier. Il me redemande des trucs auxquels j'ai déjà répondu chez les flics et au tribunal. Les mêmes questions, et puis il me tire le portrait. Sous ma caboche, un numéro à rallonge avec une lettre. C'est ça, l'écrou ? Un peu comme une entrée à l'hôpital quoi… Me voici à l'issue de tout cela dirigée avec un paquot sur les bras vers un autre bâtiment. Le soleil qui est là au-dessus de moi, je le regarde avidement. Quand le reverrai-je sans contraintes ?


Je suis écrasée par le poids de ce qui me tombe dessus. Une autre femme, vêtue celle-là d'une jupe bleue et d'un chemisier bleu clair avec des barrettes blanches sur les épaulettes me fait avancer dans un corridor aux portes bariolées. Des cellules de chaque côté de cette coursive. Je vois entre deux larmes des étiquettes sur chacune des portes. Deux sur chacune d'elles, et lorsqu'elle me demande de stopper, sur l'huis qu'elle ouvre il n'y a qu'un seul nom associé à un numéro. Le mien va donc s'ajouter à celui déjà présent ?

— Voilà. Vous allez être avec une dame calme. Plus très jeune, certes, mais au moins elle ne vous fera pas de misères. Je suppose que vous avez besoin de dormir. Vous ne faites pas de bêtises, n'est-ce pas ?
— De bêtises ?
— Jeanne ! Jeanne, je te confie l'arrivante. C'est la première fois qu'elle tombe. Tu lui expliques comment ça fonctionne ici, et surtout tu me la bichonnes. Pas question qu'elle me fasse une connerie. Si tu as un souci quelconque, tu mets le drapeau.
— D'accord, Cheffe ! Vous pouvez compter sur moi. Allez, viens ma jolie. Viens ici, nous allons un peu discuter toutes les deux. Bonne soirée, Cheffe.
— Mesdames, bonsoir !

La porte vient de se refermer sur mes illusions, et surtout sur cette liberté qui me manque tellement depuis… quelques heures. La femme devant moi est petite, une cinquantaine d'années sans doute, des cheveux gris pas très bien peignés, mais elle ne semble pas méchante. Elle me regarde comme une bête curieuse, ou c'est seulement l'impression que j'ai de son regard ? Sa voix rauque me ramène à la vraie réalité de choses.

— Tu veux boire un café ?
— Un café ?
— Ouais… enfin, un truc qu'on achète ici et qui ressemble à du café : du Ricoré. C'est loin d'être aussi bon, mais faute de grives on mange des merles, hein !
— …
— Goûte, et après tu sauras.
— Merci.
— Comme ça, c'est toi qui as trucidé ton mâle ?
— Quoi… ?
— Ben, ici tout le monde suit les informations à la télé. Tout le monde sait déjà que tu es là.
— Mais non ! Je n'ai jamais rien fait de tel. Je ne sais pas ce qui s'est passé… personne ne m'écoute depuis… le soir où…
— Ce ne sont pas mes oignons, de toute façon ! Ici, la première chose à savoir : tu ne te mêles pas des affaires des autres et tu t'en portes mieux. D'accord ?
— Oui… oui, bien sûr ! Je ne sais pas vraiment comment me sortir de ce foutoir.
— T'as pas d'avocat ? Ils t'en ont collé un d'office ? Ça rassure les flics et les juges, et puis comme ils sont mal payés les commis d'office, ils s'en foutent de savoir si t'es coupable ou pas. Une fois dans ce trou, je te jure que c'est difficile d'en ressortir. Si en plus ton mec c'était un notable, tu risques bien d'en baver. La société va te faire payer le prix du sang. Bon, on va discuter d'autre chose.
— … ! Je…
— Oui ! Écoute-moi, et ensuite si tu as des questions, je suis là pour te répondre. Ne compte pas trop sur les matonnes. Elles ont déjà un boulot fou ; alors, nous écouter c'est juste pas possible. Et tu vas vite t'apercevoir qu'ici, c'est pas un couvent. Dans la cour de promenade, tu fais gaffe aux « tox ».
— Aux tox ? Je ne comprends pas…
— Mais tu sors de quel monde, toi ? Les tox, c'est toute cette faune qui bricole la drogue. Fumette égal trafic, et tu vas vite voir que nous sommes dans un grand supermarché pour tout ce qui est interdit. Tu veux un téléphone ? Si t'as du fric, pas de problème. Tu veux des clopes, du shit ? Plus costaud ? L'argent, c'est le nerf de la guerre. Le seul dieu que toutes ont ici s'appelle « euro ». T'en as pas, tu crèves ou tu te traînes la misère. Mais tu vas vite découvrir les bas-fonds de ce trou.
— … Vous croyez que je vais rester longtemps ici ?
— Ici ? Tu veux dire avec moi, ou en zonzon ? Parce qu'avec ce qu'ils t'ont collé aux basques, tu risques perpète, ma petite.
— … Perpète ? Ça veut dire quoi ?
— Ben… ne plus jamais sortir de ce cul-de-basse-fosse, tout bêtement. Alors, ce n'est qu'un conseil : prends vite le meilleur des avocats pour qu'il te sorte de ce merdier. Tu as du monde dehors pour te soutenir ?
— Non… apparemment toute la famille de Pierre s'est liguée contre moi. Et pourtant… je n'ai jamais rien fait.
— T'as pas une vague idée de qui a trucidé ton mec ? Pourquoi les flics te sont tombés sur le paletot, si tu es clean ?
— Personne ne m'a laissé m'expliquer. J'étais avec un ami… et je ne veux pas le dénoncer. Sa femme…
— Un amant ! Eh bien, il y a fort à parier que ce gazier va te planter pour sauver sa peau. Ou son mariage, ce qui revient au même. Tu es mal barrée, ma petite ! Et puis une chose encore : ici, le « vous » c'est juste pour les gardiennes ; entre nous on se tutoie. Tu as intérêt à retenir ça si tu ne veux pas passer pour une bêcheuse. Je te jure que dans les cours de promenade certaines sont de vraies pestes ; il en va de ta sécurité.
— Mais… je…
— Chut ! Bien. Maintenant, tu me laisses te parler et te briffer sur le mécanisme de la baraque. Pour le courrier, pour les promenades, le sport et tout le toutim. Tu retiens bien parce que les gardiennes ne sont pas non plus des anges, et si tu ne fais pas comme elles le demandent, tu vas au devant de gros ennuis.

Jeanne se met à me parler ; ça dure de longues minutes. Il me faut retenir une foule d'informations pour les usages et les coutumes en cours dans cette détention. J'apprends vite les rondes qui vont me réveiller toutes les heures de la nuit, l'ouverture des portes et les appels. Ceux du matin à six heures quarante-cinq où les matonnes vont me réveiller pour être certaines que je suis là, et surtout bien en vie. Puis celui de douze heures quarante-cinq, quand les gardes se relèvent. Et enfin celui de dix-neuf heures, lorsque cette fois les portes se ferment complètement pour la nuit.

La vieille détenue m'apprend aussi les cantines, ces produits ordinaires qui s'achètent en prison. Une sorte de marché dont les prisonnières qui ont de l'argent peuvent bénéficier une fois par semaine. Des douceurs qui rendent la vie moins triste entre ces murs. Reste les parloirs, et là encore je suis abreuvée d'une montagne de consignes dont je ne capte pas vraiment tout. Jeanne m'aide aussi à faire mon lit et me montre la partie de l'armoire murale qui m'est dévolue pour y ranger mes maigres effets personnels. Et voilà dépeinte en quelques mots cette maison dans laquelle je vais devoir passer je ne sais combien de temps.


Chaque bruit est une agonie. Mais c'est surtout cette première nuit où les fantômes qui errent dans ce que Jeanne appelle « coursive » qui me rendent anxieuse. Puis il y a les cris. Ceux sortis de nulle part, inconnus, à demi sauvages. Alliés aux sons, craquements, raclements dont les provenances sont indéterminées, tous concourent à me rendre folle. Une peur irraisonnée qui me prend à la gorge. Épouvantables heures sombres d'une nuit où aucun repos n'est possible ! Pourtant, dans la partie basse du lit superposé que nous occupons, cette vieille dame et moi, elle dort vraiment.

Je finis par plonger dans une sorte de coma duquel j'émerge fréquemment. Puis un boucan effrayant, choc métallique à la tête de mon plumard. Je fais un bond qui me colle le front presque au plafond.

— Ça va ? Il faut répondre lorsque je vous appelle !
— …
— Ça va ! Laissez-la tranquille ! Elle est arrivée hier soir et ne sait pas encore ce que sont les appels.
— Il faut lui expliquer, Jeanne. Nous ne pouvons pas nous permettre à sept heures du matin de perdre un temps précieux.
— Le temps ? Il ne doit pas être le même pour vous que pour nous, Cheffe !
— J'imagine bien. Bon ! Vous serez vue par le directeur, les services de l'infirmerie et sociaux dans la matinée. Alors préparez-vous. Le café va arriver, et le ramassage du courrier aussi va se faire dans dix minutes.
— Je vais lui dire comment ça marche, Cheffe. Merci !
— D'accord. Je compte sur vous, Jeanne.

La nana en uniforme qui vient de me ramener dans le monde diabolique de la prison file vers la porte restée ouverte. Une de ses collègues est demeurée dans l'encadrement de celle-ci. La lourde se referme avec un bruit monstrueux. C'et là que je prends conscience de ce qu'est l'enfermement. Dans le rectangle de la fenêtre de notre cellule, le soleil vient lécher les barreaux verticaux qui entravent la vue. Vue sur une espèce de cour en terre battue ou recouverte de sable sale ; ce que pompeusement Jeanne nomme « promenade ». Ce bout de terrain est délimité par de très hauts grillages. Et au-delà de ceux-là, une véritable muraille de béton. L'enceinte de cette taule !

Ma compagne de cellule m'abreuve de nouveau de conseils. Je n'en retiens rien, bien sûr ! Comment pourrais-je, dans l'état de stress permanent où je me trouve, saisir toutes les informations qu'elle me ressasse ? Par contre j'ai bien compris que pour l'ouverture matinale des portes, l'appel du matin, il faut bouger pour que les matonnes n'entrent pas dans notre piaule. Un bras, un mot, enfin quelque chose qui leur dit que nous sommes là et… vivantes. C'est le prix à payer pour être tranquilles. Pour qu'elles ne viennent pas frapper de leur trousseau de clés sur l'armature de métal de notre couche. Ça, je dois l'inscrire dans ma mémoire de suite : c'est primordial pour ma codétenue et sa quiétude.

Jeanne s'est levée dès que les gardiennes sont parties. Elle s'est débarbouillée devant le lavabo puis s'est vêtue en silence.

— Je vais à l'atelier. Je bosse ici pour me faire un peu de fric ; je n'ai plus de famille dehors qui pourrait m'envoyer des mandats. Tu vas être seule un moment, mais tiens-toi prête. Les surveillantes vont venir te chercher. Les services de la prison vont te recevoir. Oh, ne t'attends pas à un miracle : ils ne veulent que nous garder en bonne forme et n'en ont rien à foutre de savoir si on est bien ou mal dans ce foutoir. Enfin… les toubibs sont parfois sympas. Et certains sont plutôt beaux gosses…
— Tu vas travailler ? C'est ça ?
— Oui. Un salaire de misère, mais je peux m'offrir le café et quelquefois un paquet de gâteaux. Pas le Pérou, mais c'est mieux que rien. T'as réussi à dormir un peu ?
— Je venais sans doute de m'endormir quand cette femme a fait un de ces vacarmes…
— Là, du coup, je peux comprendre. Celle d'hier soir et celle de ce matin, elles sont assez cool. Mais tu vas vite te rendre compte que beaucoup sont plutôt dures. Leur boulot les rend presque méchantes, et souvent agressives verbalement.
— … ?
— Bon, tu verras cela à l'usage. Sois prête lorsque l'une d'elles viendra te chercher pour faire le tour des services. Avec un peu de chance, tu vas rencontrer le dirlo. Celui-là, c'est un petit jeune. Tu es encore assez jeune et belle pour lui faire un peu de gringue. Il est du style sportif, et ma foi… tu pourrais lui taper dans l'œil.
— Quoi ? Mais…
— C'est de l'humour, ma vieille. Ne tente rien de ce genre. Mais c'est vrai qu'il est plutôt musclé et beau mec. Il n'y a pas longtemps qu'il est à la tête de cette baraque.
— Ça… ça fait longtemps que tu es ici, toi, Jeanne ?
— Chut ! Je t'ai dit qu'on ne s'occupait jamais des affaires des autres. Si d'aventure tu as un truc à planquer, fais gaffe où tu le colles : les matonnes font des fouilles de cellule en douce, et il peut t'en coûter de dissimuler des objets interdits.
— C'est quoi, des objets interdits ? Je n'ai rien, moi…
— Oui, c'est vrai, tu n'as pas grand-chose… Mais si un jour tu as un truc que tu ne veux pas que les surveillantes découvrent… je te brifferai sur les planques qu'elles ne dénichent jamais.
— … ?
— Ah, elles viennent me chercher pour l'atelier. Je ne te dis pas « bonne journée » : dans ce trou à rats, nous n'en avons guère de plaisantes. Normalement, je reviens pour la bouffe, vers onze heures trente. À tout à l'heure ; et surtout, gamine, te bile pas. Tout passe, même le plus difficile, et les jours deviennent des mois, des années… on s'habitue à tout, je le sais bien.

Elle ne peut m'en dire plus que déjà la porte de bois massif vient de s'ouvrir. Une caboche blonde s'avance dans l'ouverture.

— Jeanne ! Atelier !

Puis me voyant, la femme qui tient les clés me jette simplement quelques mots :

— C'est toi, la nouvelle ? Tu vas aller à l'infirmerie dans un quart d'heure. Alors sois prête.

Ma codétenue sort dans la coursive, et la porte est lourdée sur le cube où je suis désormais seule. Par réflexe, je vais à la fenêtre dont mes doigts encerclent les barreaux. Froids, ils me transmettent un frissonnement bizarre. La cour… jonchée de détritus en tout genre ; je la regarde avec une sorte de nœud dans le ventre. Mon Dieu ! Je suis bel et bien dans l'antichambre de l'enfer ! Qu'est-ce que je fiche ici ? Je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive. J'ai peur d'un coup. Oui, une trouille immonde qui me serre la gorge et fait monter à mes yeux des larmes. Des sanglots que je ne peux réprimer.

Là, sur ce décor de fin du monde, pourtant le soleil se lève lentement à l'Est, mais il ne parvient pas à effacer la laideur environnante et ne fait que renforcer mon sentiment de perdition. Pourquoi suis-je là ? Qu'ai-je fait pour mériter d'être mise en cage comme un animal ? Mince alors ! Que s'est-il passé dans ma chienne de vie pour que je me retrouve dans ce sinistre endroit ? En plus, je n'arrive pas à croire que toi… toi, Pierre, mon mari, tu sois… oui, que tu sois mort. Assassiné de surcroît. Et que l'on m'accuse d'avoir fomenté cette tragédie me dépasse largement.


— Hé ! C'est toi qui chiales ?
— … quoi ?
— Oui toi, là, à la fenêtre de Jeanne, c'est toi qui pleures ?
— Pardon ! Je ne voulais pas vous déranger…
— Pas de « vous » ici. Je suis comme toi, en taule. C'est quoi ton prénom ?
— Laurence. Mais qui es-tu ?
— Je suis dans la cellule à côté. Jeanne a une glace ; prends-la, et tu la tiens de l'autre côté des barreaux. Comme ça on se verra.
— … ? Je… je crois qu'elle ne veut pas que je touche à ses affaires.
— Comme tu veux. C'est bien de respecter les autres. T'es arrivée quand ?
— Hier soir. Vous savez… tu sais quel jour nous sommes ?
— Mardi. Tu es perdue ? T'en fais pas, c'est toujours comme ça les premiers temps. Après on s'y fait. Bon, je te laisse parce que la chiourme s'amène. Ne pleure pas. De toute façon, tout le monde s'en fiche dans la rate !
— … ?

Mon interlocutrice s'éclipse rapidement. Et quelques secondes plus tard la porte de ma chambre s'ouvre sur celle qui m'a brutalement tirée de mon début de sommeil.

— Toi là ! Viens là ! Il est interdit de faire des parloirs sauvages !
— Sauvages ? Je…
— Ouais, tu es seulement arrivée et déjà tu enfreins le règlement ! C'est bon pour cette fois, mais on ne discute pas à la fenêtre, compris ?
— Oui… je ne savais pas.
— Une femme avertie en vaut deux. Tu ne peux plus dire que tu ne sais pas. Allez, viens. Je t'emmène à l'infirmerie. Le médecin de l'établissement va te recevoir.
— …

Et me voici marchant un mètre devant la gardienne qui me guide dans des couloirs interminables. Puis quelques marches d'escalier et une salle d'attente où sont déjà entassées quelques autres femmes, qui comme moi sont sans doute détenues. Une attente pesante commence dans ce lieu où personne ne parle. Nous sommes toutes assises sur des bancs directement scellés dans les murs. Une dame en blouse blanche vient de temps à autre, jette un nom, et une des occupantes de l'endroit se lève et suit celle qui vient de l'appeler. Combien de temps dure mon immobilisme ? Je n'en sais rien. Vient tout de même mon tour, et je suis presque contente d'entendre quelqu'un citer mon nom.

Le type qui me fait face est grand, barbu, et porte des lunettes. Une fois de plus, j'ai droit à un questionnaire détaillé. Tout y passe : nom et prénom, âge, puis il me demande mes antécédents médicaux. Perturbée comme jamais, il m'est impossible de remettre de l'ordre dans mes idées. Je bafouille des réponses incohérentes dont il se moque éperdument. Le gars note sur une sorte de dossier, ne se préoccupant nullement de vérifier si je lui dis bien la vérité. Puis il me demande de retrousser ma manche. Il me prend le pouls, consulte ma tension et gribouille ses notes sur une feuille prévue à cet effet. J'ai droit également à la consultation de mon cœur. Il ne se prive pas pour me faire me dénuder la poitrine…

Il tâte aussi mes seins. Visiblement, il est médecin, et c'est dans une intention parfaitement médicale et honnête qu'il s'attarde un peu sur mes nichons ? Une autre série de requêtes entrecoupe son examen. La date de mes dernières règles par exemple. Il me demande aussi si j'ai besoin de quoi que ce soit… précisant seulement que sa question n'est que d'un point de vue de santé. Comme si j'allais lui demander ce que je fous là ! Il me fait ensuite me coucher sur une sorte de table gynécologique. Je n'ai donc pas mon mot à dire ?

— Retirez votre culotte.
— Quoi ?
— Déshabillez-vous, je vais vous examiner.
— C'est obligatoire ?
— Non, mais fortement conseillé. Si vous avez un problème, mieux vaut qu'il soit détecté rapidement.
— Je ne veux pas. Je peux refuser ?
— C'est votre droit, bien sûr. Mais dans ce cas vous devez me signer une décharge qui va dégager l'administration pénitentiaire de tout problème ultérieur.
— Je signe de suite ! Où dois-je le faire ?
— Vous êtes certaine que ça va ?
— Oui. C'est mon corps, et j'en garde la maîtrise.
— Bien sûr. Je ne fais que mon travail ; votre refus est légitime.

Je lui paraphe son papelard et je suis reconduite dans ce qui me sert de chambre. De nouveau je suis seule, face à ces murs lépreux aux couleurs pisseuses. D'autres bruits, plus étouffés, me parviennent de partout. Ils me font moins peur, puisque le jour me protège quelque part. L'un d'entre eux me fait tourner la caboche vers la porte. Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que quelque chose a bougé du côté de cette foutue lourde qui reste obstinément close ? À hauteur des yeux, je remarque soudain ce cercle de verre qui troue le bois. Un œilleton obturé sur l'autre face du panneau qui me sépare du couloir.

C'est donc ce judas qui a été tripoté ? Qui est venu voir ce que je faisais ? Une surveillante ? Une autre femme d'une cellule environnante ? Je ne le saurai jamais. Donc pas besoin de me creuser la cervelle. Il n'y a rien à faire dans cette cellule, et c'est vite effrayant. Je passe de longues minutes assise sur le lit de Jeanne. Pour accéder au mien, il me faut grimper sur une échelle métallique ; c'est sportif, pour ne pas dire « casse-gueule ». Des larmes d'impuissance, de rage aussi, refont surface et m'inondent le visage. Mais des mouvements attirent aussi mon attention.

Dans ce que Jeanne a dénommé « cour de promenade », une vingtaine de femmes tournent. Elles forment un cercle et marchent par petits paquets, discutant en allant dans le sens des aiguilles d'une montre. Bon ! Je crois que je sais de quoi il s'agit : elles se dégourdissent les jambes et se rassemblent par affinités, peut-être ? Oui. Ces heures où elles circulent dans cet espace clos, mais à l'air « libre »… un ersatz de liberté ? Curieuse, je m'approche de la fenêtre, et soudain tous les visages se dirigent vers la croisée derrière laquelle je me tiens. Je suis hélée par certaines d'entre elles ; les plus jeunes, me semble-t-il.

C'est le son de la serrure que l'on ouvre qui me fait refluer vers le centre de mon cube. La surveillante entre de nouveau dans mon champ de vision. Elle ne fait aucune réflexion. J'avance vers elle.

— Le directeur de la prison va te recevoir. Viens !

Je suis dans le couloir ; elle me demande de rester près de la porte. Une fois refermée, elle s'approche de moi. Elle enfile des gants de latex et me demande de mettre mes bras à l'horizontale. Je m'exécute. Je suis palpée par cette nana en bleu. Sans trop de zèle, je dois dire. Elle me fait me retourner et recommence sur le côté pile ce qu'elle vient de finir sur le face. Mais ses mains montent entre mes jambes, sous ma robe. Elles ne s'arrêtent que sur ma culotte, s'assurant par là même que mon sous-vêtement ne recèle rien de dangereux ? Comme elle voit mon incompréhension, elle se doit de rajouter à l'humiliation :

— Ce sera comme ça à chaque sortie de ta cellule, quel que soit le mouvement ou le lieu où tu dois te rendre. La fouille par palpation est obligatoire.
— …
— Bon, avance ! Le « dirlo » t'attend dans son bureau.

Et je suis drivée vers une autre porte, vitrée celle-ci. Un vrai bureau où un jeune type ne lève pas les quinquets du dossier qui est étalé sur le tablier du burlingue. Il me jette un laconique :

— Bonjour ! Asseyez-vous. Vous vous appelez… votre prénom, c'est bien Laurence ?
— Oui Monsieur.

Le son de ma voix… j'arrive à peine à le reconnaître tant elle tremble. Il lève d'un coup les yeux. Il est… comme me l'a décrit ma compagne de cellule : jeune, pas mal foutu, et cette fois il me scrute avec une sorte d'attention déplacée. C'est moi qui vois tout en noir ? Une vue déformée de la réalité des choses ? Peut-être, mais j'ai pourtant l'impression que ce type me reluque plus que nécessaire. Qu'est-ce qu'il se passe encore ? Et c'est reparti. Un questionnaire analogue à tous les précédents. Comme si les informations que j'ai fournies un peu partout depuis mon arrivée dans cette baraque pouvaient changer d'un service à l'autre !

Il me demande aussi ma situation matrimoniale. Je ne sais pas décemment quoi répondre. Alors – trait d'humour ou malveillance – il le fait pour moi :

— Je mets « veuve », puisque vous avez assassiné votre mari.
— … je n'ai rien fait !
— Je sais. Ma prison est entièrement remplie d'innocentes. Une de plus ou de moins… mais trêve de plaisanteries. Vous avez été bien traitée depuis que vous êtes chez nous ?
— Oui.
— Vous avez été reçue par le médecin ?
— Oui.
— Avez-vous eu des contacts avec le service social ?
— Non.
— Ça va venir, donc. Ils sont là pour vous aider dans les démarches de première urgence, par exemple récupérer pour vous des vêtements dans votre famille, tant que votre juge n'a pas délivré de permis de visite. Vous savez aussi que votre courrier passe par le magistrat instructeur, et que de ce fait c'est beaucoup plus long. Une censure administrative est obligatoire sur les lettres que vous écrivez, ou celles reçues de personnes extérieures. Une exception cependant est faite pour votre avocat.
— …
— Vous avez un conseil ? À moins que vous ne préfériez celui désigné d'office par le parquet ?
— Comment puis-je faire pour en contacter un de plus… ?
— Je vais demander au personnel de surveillance de vous faire parvenir la liste officielle établie par l'Ordre des avocats. Bien ! Vous avez des questions ?
— Je vais rester longtemps ici ?
— Ici ? Vous voulez dire en prison ? Ou dans celle-ci en particulier ?
— Oui, en prison.
— Je n'en sais rien. Tout ce que je peux vous dire, c'est que vous êtes placée sous mandat de dépôt criminel, et que celui qu'a délivré votre juge a une durée de validité de douze mois.
— Un an ? Mais… je n'ai rien fait ! Ils ne peuvent pas me garder tout ce temps… Je ne vais pas tenir le coup.
— Ben… c'est alors une question de jours, si vous n'avez rien fait ; la justice dans notre pays fait plutôt bien son travail, et je plaisantais tout à l'heure. Mais très peu de personnes sont placées en détention pour rien. Vous devriez donc prendre attache avec un avocat et voir ce qu'il vous conseille. Je compte sur vous pour ne pas faire de bêtises en attendant votre sortie, n'est-ce pas ?
— Des bêtises ? Mais quel genre de bêtise peut-on faire entre ces murs ?
— De celles qui sont définitives. Mais je vous sens motivée à faire éclater la vérité. Alors… tant mieux, ça aide aussi d'y croire.
— …
— Vous avez des questions concernant votre séjour chez nous ?
— J'ai le droit de lire ? Ma compagne de cellule travaille ; j'ai moi aussi le droit de le faire ?
— Il est trop tôt pour les ateliers : les arrivantes telles que vous sont suivies quelques jours avant d'entrer dans le circuit des ateliers. Et d'autre part, il vous faut demander par écrit à votre magistrat instructeur l'autorisation pour toute démarche de cet ordre. Vous dépendez uniquement de son bon vouloir.
— … c'est le juge qui m'a mise en prison qui décide donc de tout pour moi ? Même pour un bouquin ?
— Non. Je vais donner des ordres pour que vous alliez en choisir quelques-uns à la bibliothèque. Vous ne pouvez pas vous y rendre en même temps que les autres détenues de votre étage ; mais accompagnée d'un membre du personnel, ça ne devrait pas poser de souci.
— Merci…
— Si vous avez le moindre problème, vous pouvez m'écrire pour demander une audience. Je suis tous les mardis matin au quartier femmes pour recevoir celles qui en font la demande. Je vous souhaite que tout aille pour le mieux. Et prenez vite attache avec un bon conseil : c'est indispensable dans votre cas ! La gardienne vous remettra la liste.
— Merci… merci, Monsieur le directeur.

J'esquisse un mouvement vers lui, comme je le ferais à l'extérieur pour remercier quiconque me rendrait service. Lui, là, fait un bond en arrière. Peur que je l'agresse, sans doute ? Après coup, je me dis que c'est idiot. Je suis dans un milieu hostile, et surtout inconnu pour moi. Ce système a des règles et des usages qui me sont totalement étrangers, d'où sa réaction bizarre à ce qui me paraît, à moi, juste « normal ». Derrière les carreaux de la porte, la surveillante aussi a eu un geste, déjà prête à intervenir pour défendre son patron. Mince alors, quel monde de dingues !


Jeanne est assise à la table sur laquelle deux plateaux sont servis. Quelle heure peut-il donc bien être ? Aucun moyen de le savoir, si ce n'est le fait qu'elle m'a dit rentrer vers les onze heures trente. Le repas est déjà dans les cellules ? Donc c'est la pause déjeuner ? Ce qui m'attend là n'a rien de ragoûtant. Pas que ce soit franchement mauvais, mais il faut une solide envie de manger pour avaler une bouchée dans ce « palais ». Ma codétenue est gentille ; elle me sourit. Un vrai sourire, voilà qui humanise ce trou dans lequel je suis plongée pour un temps indéterminé. Comment vais-je vraiment supporter ces contraintes affolantes ?

— Ça va ? Tu reprends du poil de la bête ? Tu as fait le tour des services ?
— Je suis allée à l'infirmerie, puis j'ai été reçue pas un jeune type en costume…
— Un petit brun, jeune et beau comme un camion ? C'est le directeur, le nouveau venu. Tu l'as trouvé comment ?
— … ? Ben, à vrai dire, je l'ai à peine regardé. Il a un humour spécial aussi, non ?
— Je n'en sais rien. Je ne demande jamais rien, moi, et je n'ai pas encore discuté avec lui. Et puis, à mon âge, je ne suis plus regardable… pas comme toi, qui avec juste un peu de chance peut encore être aimée.
— Mais… je n'y tiens pas du tout ! Je m'en fiche, moi, de ce mec : ma seule perspective, c'est bien de sortir de là. Je veux écrire à un avocat pour qu'il fasse le nécessaire. Je te jure vraiment que je n'ai pas tué mon mari.
— C'est ta vie, ma belle ! Tes histoires, ton affaire. Moi, moins j'en sais, mieux je me porte, et c'est parfait comme ça. Tu peux bien être la reine d'Angleterre que tu ne sortiras pas plus vite. S'ils t'ont collée dans cette ratière, c'est que les juges ont du biscuit contre toi… ou que les apparences sont contre toi, et c'est tout ce dont ils ont besoin pour te garder au frais. Tout ce que je sais, c'est qu'il vaut mieux que tu te fasses à l'idée que nous allons cohabiter un bon moment. Ça t'aidera, je te jure !
— Mais… non ! Bon sang… j'étais avec un homme quand c'est arrivé. Alors il va bien aller voir les flics pour tout leur raconter.
— Tu avais donc un amant ?
— Oui…
— Mais pourquoi tu n'as rien dit aux keufs pendant ta garde à vue ?
— Il est marié, et je ne voulais pas que sa femme et Pierre – mon mari – soient au courant. Notre couple n'allait pas très bien, depuis longtemps.
— Qu'est-ce qu'ils ont contre toi, alors ? De solide, j'entends.
— Le couteau… ils m'ont montré un couteau de cuisine qui portait mes empreintes. Mais il venait de ma cuisine… alors je l'ai sans doute eu entre les mains. Mais je n'ai pas frappé Pierre avec ce truc ! Quand je suis rentrée, il était déjà par terre dans le salon, et le sang sur mes mains, c'est parce que j'ai voulu le secourir…
— … ouais ? Donc l'arme avec tes traces de doigts, du sang sur tes paluches, ils en avaient assez pour te coller au ballon pour toute une vie. Mais ton pote, là, ton ami – enfin, celui avec qui tu couches – il ne s'est pas manifesté pendant que les flics te questionnaient ?
— Je ne sais pas. Ils ne cherchaient pas vraiment à m'écouter. J'ai tenté de leur dire que je venais de rentrer, mais personne n'a pris en compte mes dires.
— Eh ben ! Ma cocotte, bienvenue dans le monde des bisounours. Tu vas vite déchanter et comprendre qu'ici, c'est encore pire que ce que l'on en dit dehors. Ça fait vingt-cinq piges que je fréquente des endroits analogues, alors je t'en parle en connaissance de cause.
— Mais… Éric va sûrement parler. Ils l'écouteront, lui ! Il est des leurs… ou presque, lui.
— Comment ça ? Qu'est-ce que tu racontes là ? Crache un peu le morceau ! Ça veut dire quoi « des leurs » ? C'est un poulet ?
— Non… c'est le mari d'une juge du tribunal.
— Merde alors ! Dans ce milieu-là, ils se serrent tous les coudes. S'il la boucle, tu risques de payer l'addition. Et crois-moi, elle va sacrément être salée. Mais ton bonhomme, le macchabée, il avait des ennemis ?
— J'en sais fichtrement rien. Tu sais, depuis deux ans nous ne nous parlions presque plus. Nous faisions notre vie chacun de notre côté. Et j'allais lui annoncer que je voulais divorcer quand c'est arrivé. Depuis, je suis dans la tourmente. Je me sens prise au piège sans savoir comment m'en sortir.
— Tu…

Jeanne et moi sommes interrompues par l'entrée tonitruante de la surveillante. Celle qui a fait l'appel de sept heures. Elle avance dans notre cellule.

— Tiens, la nouvelle ; le patron m'a dit de te faire passer la liste des avocats. Tu choisis celui que tu veux. Jeanne va t'expliquer comment tu peux joindre le baveux de ton choix. Allez, bon appétit, les filles !
— Merci, Cheffe.

C'est ma codétenue qui vient de répondre obséquieusement à la matonne. L'autre tourne les talons après avoir déposé sur le coin de la table le papier qu'elle vient d'apporter. Le bruit de la serrure est épouvantable. Alors la femme assise près de moi me dit simplement :

— Celle-là, c'est la pire des vaches. Une vraie méchante. Pour un oui ou un non elle te colle un rapport qui t'envoie au mitard pour une semaine. Méfie-toi d'elle comme de la peste ! Je trouve même bizarre son attitude à ton égard. Trop polie pour être tout à fait honnête. Enfin… je vais te donner du papier à lettre et de quoi écrire. Les avocats sont les seuls à qui tu peux écrire sans passer par la case censure et juge. Tu connais un baveux de cette liste ? Ça aide parfois de prendre un bon conseil.
— Baveux… ça veut dire avocat ?
— Qu'est-ce que tu peux être nunuche, toi ! Tu sors de quelle planète, bon sang ? Ça ne m'étonne qu'à demi qu'ils te soient tombés dessus : t'es une proie facile pour un système judiciaire qui broie le faible et encense les forts. Un monde de fauves, ma petite ; c'est dans un monde de loups que tu viens de mettre les pattes !

Nous passons tout le temps de la pause déjeuner à parler de comment je peux faire pour écrire à un avocat. Elle m'en désigne un aussi, qui à son avis est très bon. Une femme, à qui je décide donc d'envoyer un courrier. Puisqu'elle m'a donné papier, enveloppe et stylo, dès qu'elle reprend le chemin de l'atelier je m'attelle de suite à ma bafouille.

L'après-midi me voit encore me balader dans un autre bureau pour y rencontrer cette fois le service social, en l'occurrence une éducatrice de l'administration. Elle se propose de contacter par téléphone maître Ducard, que j'ai choisie, ma lettre ne servant en fait qu'à la désigner par écrit pour le dossier du magistrat. Comme quoi on peut toujours en apprendre davantage.

Puis je retrouve Jeanne en début de soirée. Évidemment, nous ne sortirons pas ce soir, décrète-t-elle, pour des raisons d'ordre privé : nous avons perdu les clés de notre piaule. Humour de détenue, censé me dérider. C'est plus pour lui faire plaisir que j'esquisse un rictus pouvant passer pour une risette. Et le cauchemar d'une seconde nuit d'enfermement débute par l'appel du soir. À intervalles irréguliers, mais sans que la durée excède plus d'une heure, la ronde de la coursive est faite par une surveillante qui vient soulever l'œilleton de notre cellule.

Je pose des questions à celle qui me materne dans cette taule, et elle y répond sans ambiguïté avec une franchise qui parfois me désarme.

— Est-ce que c'est comme ça toutes les nuits ?
— Ben oui : tu as droit à un traitement de faveur, et moi aussi par la même occasion !
— Comment ça ? Je ne pige pas trop…
— C'est simple : tu viens d'arriver, alors l'administration te couve comme le lait sur le feu. Les matonnes ont sûrement des consignes très strictes te concernant. Elles vont peut-être même doubler leurs passages à notre porte.
— Mais… pourquoi ?
— Elles ont sans doute peur que tu te suicides. Ça arrive souvent lors des primo-incarcérations.
— Je n'ai rien dans cette turne ! Avec quoi pensent-elles que je pourrais faire ce genre de truc ?
— Oh, ne sois pas naïve : tu as des vêtements, ou mieux, des draps. C'est souvent comme ça que certaines… s'évadent.
— … ah ! Je comprends… D'accord. Mais moi, je n'ai rien à me reprocher, alors je ne vais pas leur faire ce plaisir.
— Tant mieux. Ce serait dommage ; tu as l'air sympa et on te donnerait le Bon Dieu sans confession.
— Tu ne me crois pas ?
— Je ne suis pas là pour te croire. Et puis, si je me réfère à mon cas, je l'ai bel et bien zigouillé, moi, mon bonhomme. Il faut dire qu'il me cognait tous les soirs après s'être pinté la ruche. Un soir, j'en ai eu plus que marre. Alors… une balle pour les sangliers, et adieu le gros porc ! L'affaire était réglée, et mon sort aussi : perpète. Tu vois, ma belle, dans ce genre de truc, il faut se raisonner et subir. De mon temps, c'était comme ça. Peut-être que maintenant les femmes sont un peu plus entendues. Encore que si j'en juge par ton cas… et si ce que tu me racontes est bien la vérité… tu fais exception à la nouvelle règle établie.
— … ?
— Ouais, tu réponds plus ? T'as raison ; je crois que c'est l'heure d'aller me pieuter. Je bosse, et surtout je n'ai plus vingt ans depuis belle lurette, moi. Allez, gamine ! J'ai ta parole que tu ne vas rien faire pour perturber mon sommeil, hein ?
— Oui… oui, c'est promis.
— Parfait ! bonne nuit… Laurence ! C'est bien ça ?
— Oui… oui, Jeanne !