« Atchoum ! » Enfin, cela ne devait certainement pas être aussi net (ça ne l'est d'ailleurs jamais), mais voilà bien ce que j'ai produit en premier en sortant du ventre de ma chère mère. Cela devait être un signe, il faut croire. Je n'ai donc pas poussé le fameux premier cri du bébé… mais je me suis bien rattrapé ensuite : j'ai passé les quelques jours (et années) suivants à la maternité à hurler et à pleurer, au grand désespoir des infirmières et sages-femmes qui, selon ma mère, m'avaient surnommé « Bozo le clown ».

Vous l'aurez compris, mes premiers souvenirs d'enfance ne sont pas vraiment les miens mais ceux des membres de ma famille qui les radotent (voire les transforment en légendes). C'est pourquoi je connais cette anecdote ainsi que quelques autres.

J'étais malade ; voilà pourquoi je criais. Mes parents ont passé des nuits entières à me promener à pied ou en voiture. J'enchaînais les problèmes de santé ; ils furent ma toute première collection. Cela a commencé par des otites à répétition augurant mes futurs problèmes à ce niveau-là, puis l'eczéma vint s'y ajouter, me provoquant des plaques et faisant tomber mes cheveux. Peu de temps après on me diagnostiqua une tache sur le poumon (à surveiller), qui pouvait s'apparenter à celui d'un fumeur ; mais je jure bien que je n'ai jamais fumé dans le ventre de la mère, ni même dans les toilettes de la maternité !

Et puis j'ai dû aussi porter ce qu'on appelait à l'époque « une culotte de fer » à cause de mes hanches et/ou mon bassin malformés : il fallait donc redresser tout cela. Aujourd'hui cela se fait avec des harnais, ce qui n'est pas très esthétique non plus, mais qui n'a rien à voir avec le matériel métallique de l'époque qui me maintenait les jambes écartées, tel un enfant cow-boy sur le cheval invisible d'un carrousel virtuel.

Toutes ces afflictions et leurs implications, ajoutées les unes aux autres, firent déprimer mes parents (au sens propre en ce qui concerne ma mère), d'autant plus que mon frère aîné avait été un bébé ultra calme et paisible. Cela a dû être quand même quelque chose de grave pour eux car trente-neuf ans après ils en parlent encore.

À ce stade – et avant de passer aux souvenirs dont je me souviens personnellement cette fois – je dois préciser que, globalement, je sais que j'ai eu une enfance heureuse ; à aucun moment je n'ai eu à subir de mauvais traitements (autres que ceux dictés par la Nature) de mes parents ou autres. La plupart de mes souvenirs les plus précis liés à ma petite enfance sont en rapport avec des problèmes de santé ou des bobos divers. Et comme vous avez pu le constater, ça vaut également pour la période où j'étais encore bébé. J'ajoute que ces « problèmes » n'ont pas fait de moi un enfant spécialement prudent ni réservé : j'étais fougueux, énergique, probablement hyperactif (mais à l'époque on appelait ça « chiant »), inconscient des risques, casse-cou, grande gueule, etc.


J'avais cinq ou six ans quand je me suis fait opérer des amygdales et des végétations. Je me rappelle de peu de choses, juste quelques bribes : les trois points rouges (pour « tripodes ») sur la porte coulissante de l'hôpital Pellegrin à Bordeaux, les conséquences de l'opération, et la mitraillette futuriste blanche au bout rouge et qui faisait du bruit que j'ai demandée à avoir (ainsi qu'une pour mon frère) dans la boutique de l'hôpital.

Les conséquences, j'en rêve encore ; et pendant mon enfance ces cauchemars post-opératoires me terrifiaient. Dans la chambre d'hôpital peu éclairée, ma mère tenait un haricot en inox, ma tête penchée au-dessus. Je vomissais du sang. Je me souviens avoir été effrayé par la vision de ce liquide rougeâtre et chaud (que je savais déjà vital) que je voyais expulsé de ma bouche pour aller remplir l'inox froid et grisâtre du récipient. J'en ai gardé peu de souvenirs précis, mais une vraie frayeur et cette image sûrement déformée par ma peur et mon incompréhension du moment. Je n'ai peut-être vomi qu'une seule fois, mais cela m'a marqué à vie.

Pourtant, c'est sans broncher que j'ai fait mon deuxième séjour à l'hôpital quelques mois plus tard, pour la pose de diabolos dans mes oreilles (je dois le salut de mes tympans à l'efficacité d'une excellente O.R.L., sinon j'aurais dû dire « Tchao Tympans »). Opération bénigne mais qui nécessitait tout de même une anesthésie générale. Là aussi, peu de souvenirs très précis : je sais que j'avais décidé de ne pas m'endormir quand on m'a appliqué le masque sur le visage. Je voulais résister ; je me disais qu'ils seraient bien embêtés si je ne dormais pas. Et figurez-vous que j'ai… échoué, évidemment : je me suis endormi très rapidement. Je me souviens très nettement de mon réveil embué et d'avoir aperçu mes parents alors que j'étais encore dans les vapes. Je leur ai demandé « C'est quand que je vais me faire opérer ? » Je n'avais même pas l'impression d'être parti au bloc.

Pour rebondir sur ce que j'expliquais précédemment, je sautais déjà partout à cet âge-là ; je montais sur tout, tout le temps. Mes parents devaient me surveiller comme l'huile sur le feu. À l'école, j'étais très bon élève, ayant profité d'avoir un grand frère pour m'appuyer sur ce que j'entendais des leçons qu'il apprenait avec ma mère et des exercices sur lesquels elle l'aidait. À côté de ça, pendant les récrés et à la maison, je me dépensais sans jamais m'épuiser, faisant montre d'une énergie assez exceptionnelle.

Petit intermède dentaire : mes deux dents centrales de devant et du haut, aussi connues sous le nom d'incisives supérieures, étaient à part. Que ce soit mes dents de lait, dont la moitié supérieure était marron clair ou mes dents permanentes, très très avancées ! Mais j'étais franchement pas beau à voir. Là aussi la médecine et le temps ont (un peu) amélioré les choses.


De petites maladies en maladies plus ou moins graves, j'en suis arrivé deux années après – vers l'âge de huit ou neuf ans – à me découvrir une nouvelle affliction : après avoir subi un certain nombre de bronchites plutôt graves, j'ai été diagnostiqué asthmatique. Là aussi, l'épreuve fut rude. On ne se rend pas compte de ce qu'est l'asthme sans l'avoir connu ou vécu. C'est déjà relativement contraignant pour un adulte, mais dans un corps et une tête d'enfant, c'est affreux. Ne pas arriver à respirer, tousser, s'étouffer, avoir l'impression que la mort vous attend à tout moment… La grande blague, c'est de dire à un enfant qui s'étouffe qu'il doit garder son calme ; c'est juste impossible. Enfin, passons. La Ventoline devint alors ma meilleure amie, celle qui me permettait de retrouver mon souffle pendant les crises, celle dont je ne pouvais me séparer. J'ai aussi vu un kiné qui m'a enseigné des exercices de respiration.

C'est aussi en partie grâce aux nuits d'insomnie dues à ces crises que j'ai développé mes passions pour le cinéma et la lecture. La position couchée étant pire que la position assise pour les crises, je me levais la nuit pour regarder des films en VHS sur le magnétoscope ou pour lire tel ou tel livre.

La détection de mon asthme a aussi été l'occasion de me faire tester par un allergologue, et là aussi le résultat fut assez parlant ; j'étais allergique à toutes sortes de trucs : acariens, poils d'animaux, pollen, etc. Mais encore une fois, je restais un enfant vif et agité (sauf en cas de crise, bien sûr), et c'est à cette époque que je me suis mis à l'escalade dans un club de ma ville : il fallait bien exploiter cette aptitude à monter partout. Je me suis trouvé également un vrai plaisir, en été, pour les plongeons et sauts dans les rivières de l'Hérault. Je nageais assez mal puisque les problèmes d'oreilles m'avaient empêché d'aller en piscine avec l'école ; et même pour me baigner à cet âge-là, je devais porter des bouchons dans les oreilles, et même certaines années un bonnet de bain. Mais quel bonheur de plonger et de sauter depuis des rochers plus ou moins hauts !


C'est l'année suivante qu'il m'est arrivé un incident à la fois drôle (enfin, pas sur le coup) et douloureux. J'avais pris pour habitude de ne pas porter de slip – je ne sais plus pourquoi – mais ça m'amusait beaucoup en tout cas. En ce jour de printemps (il me semble) j'étais en bermuda et en tee-shirt. J'étais aux toilettes en train de faire pipi quand ma mère a crié « À table ! » Je suis sorti des toilettes tout en répondant à ma mère que je devais aller me laver les mains et en remontant ma braguette.

C'est entre les toilettes et la salle de bains que je me suis arrêté net, pris d'une vive douleur ; et quand je dis « vive », je veux dire « atroce » ! La fermeture Éclair portait bien son nom… J'ai ressenti une puissante décharge quand mon zizi s'est retrouvé coincé dans la braguette de mon bermuda. Bien entendu, je n'avais pas pu remonter la fermeture jusqu'en haut. J'ai poussé un hurlement terrible qui fit accourir mes parents et mon frère. Mon père essaya de décoincer le mécanisme, mais il était fermement accroché à ma peau, et chaque tentative ne faisait qu'augmenter la douleur. Après une rapide concertation, mes parents décidèrent de me conduire aux urgences, mais ils prirent je temps de découper soigneusement le bermuda pour ne laisser que la fermeture suspendue à mon jeune sexe, puis ils m'enfilèrent un slip par-dessus pour cacher le tout.

Arrivés à l'hôpital, nous nous sommes dirigés vers l'accueil. J'étais en pleurs, moi, entre la douleur et l'angoisse qu'ils me « le » coupent carrément ! Cela peut vous sembler irrationnel, mais j'avais peur de cela à ce moment-là, et je craignais même d'en mourir. Quand on expliqua le problème à l'infirmière de l'accueil, elle sourit et crut à une blague. Puis elle vit ma tête et, mon père abaissant mon slip, le reste… Elle décida de prendre l'affaire un peu plus au sérieux et partit chercher un médecin. Un moment après il arriva, tout sourire lui aussi. Il essaya vite fait de retirer la braguette, mais c'était peine perdue, et ça faisait quand même un moment que je souffrais. Décision fut rapidement prise de m'emmener au bloc.

Deux médecins et deux infirmières s'affairèrent alors autour du « problème », et après une anesthésie locale, en quelques minutes ils décoincèrent enfin la braguette. Je fus tout de suite beaucoup mieux, vous pensez bien… Voilà une belle anecdote, non ? Je vous imagine sourire, mais croyez-moi : gros bobo !

Voilà un petit aperçu de mon enfance ; je ne peux pas tout raconter par manque de temps et parce que l'essentiel a été dit, je pense, et l'idée générale comprise.

Ayant passé une grande partie de mon enfance chez divers médecins ou dans des hôpitaux, je suis désolé pour le trou de la sécu. Plus sérieusement – et je pense que mes parents et grandsparents qui me gardaient n'y sont pas pour rien – je ne me suis jamais considéré comme une victime quand j'étais enfant. C'était très pragmatique : quand il y avait un problème de santé, on faisait ce qu'il fallait pour le régler, tout simplement. Mon caractère « naturel » a aussi joué dans cette façon d'aborder les choses, je pense. Comme déjà dit, j'étais un garçon foufou, aventureux, inconscient sûrement aussi, et curieux de tout. Je finirai donc ce petit résumé de mon enfance par une des (nombreuses) anecdotes qui montrent ce côté-là de ma personnalité d'enfant (et d'adulte encore un peu aussi) ; une trentaine d'années plus tard, ma mère la raconte toujours avec une certaine émotion.


Comme chaque année, nous étions en vacances dans l'Hérault. Je devais avoir 10 ou 11 ans. Mon père avait dû être hospitalisé pendant notre séjour, pas de bol. Ma mère devait lui rendre visite ce jour-là tandis que mon frère et moi demeurions avec le reste de la famille (grands-parents, oncles et tantes). Nous étions au bord de la rivière ; enfin, du fleuve (l'Orb) pour passer une après-midi tranquille.

Je m'éclipsai discrètement et remontai sur le pont par lequel nous étions arrivés en voiture. Il devait être situé à une cinquantaine de mètres de la plage où la famille était posée. Sous le pont, quatre ou cinq mètres plus bas, le torrent – fort à cet endroit-là – et des rochers. J'étais sur ce pont, avec très peu de passage de voitures ou de piétons car c'était un coin assez reculé. Je décidai alors de monter sur le parapet en acier d'un peu plus d'un mètre de haut et pas très large (15-20 centimètres, je dirais, mais ça fait longtemps). Je voulais jouer les funambules. Alors, debout, je commençai ma traversée du pont en équilibre sur la margelle métallique. Concentré sur ma tâche, je n'aperçus pas les grands gestes des membres de ma famille qui m'apercevaient de loin ; et puis le bruit du torrent m'empêchait d'entendre leurs cris.

C'est le moment que choisit ma mère pour rentrer de la clinique. En passant sur le pont au volant de la voiture familiale, elle n'osa pas klaxonner ni crier, par crainte me faire peur et de me faire déraper par la même occasion. Le temps qu'elle se gare, j'arrivai à l'extrémité du parapet. Je descendis, tout fier, et m'approchai de ma maman pour prendre des nouvelles de mon père ; je la trouvai très en colère et tremblante, apeurée par mon inconscience. J'ai eu droit à de nombreuses remontrances, aussi bien de ma mère que de tous les membres de ma famille. J'ai trouvé profondément injuste que l'on s'en prenne à moi alors que j'allais très bien et que j'avais parfaitement réussi mon coup.

Même aujourd'hui (et probablement bêtement), je reste content et un peu fier du risque que j'ai pris. Je ne m'en suis voulu – et ne m'en veux encore – que pour l'inquiétude suscitée chez mes proches parents. Des histoires comme ça, j'en ai à la pelle : escalade, prise de risques, folies passagères, etc.

Toute une enfance rock'n'roll, rythmée par des problèmes de santé omniprésents, mes aventures inconscientes et mes découvertes culturelles. En vieillissant, j'ai eu beaucoup moins de problèmes de santé (par exemple, je viens de découvrir, cet été, que je n'ai pas vu mon généraliste depuis quatre ans et trois mois), et dans le même temps je me suis assagi : j'aime toujours prendre des risques et jouer avec les limites, mais de façon beaucoup plus sécurisée.

Ah, au fait, je porte dorénavant des sous-vêtements sous mes pantalons !

Seuls sont restés intacts mon goût pour la culture en général et ma curiosité, ce qui me vaut ma présence parmi vous aujourd'hui.

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