Quand, au loin, on sent poindre le crépuscule,
On revient sur certaines heures de la pendule.

Puni

Sanglotant et reniflant, à genoux dans un coin de la pièce, Jean venait de recevoir une sévère correction au martinet après une nouvelle bêtise. Il ne pleurait pas à cause des coups reçus ; d'ailleurs, il n'était pas plus puni que ses amis, les fils du garagiste, qui étaient souvent corrigés à coup de ceinturon. S'il pleurait, c'était surtout parce que sa mère lui avait annoncé sentencieusement « Après la Toussaint, tu iras en pension. Au moins tu apprendras à obéir et à réfléchir. C'est inutile de discuter. »

Il savait très bien que lorsque sa mère disait « cétinutil », elle ne reviendrait pas sur sa décision.

À cette époque, le calendrier scolaire était bien différent de maintenant. La rentrée se situait vers la mi-septembre, et il n'y avait pas de vacances à la Toussaint, juste un pont. Les vacances de Noël et de Pâques se résumaient à une petite dizaine de jours. Les grandes vacances commençaient vers la mi-juin. Les cours étaient dispensés du lundi au samedi, et il n'y avait pas d'école le jeudi (c'est certainement l'origine de l'expression « la semaine des quatre jeudis »). La mixité dans les écoles n'existait pas. D'ailleurs, même à l'église du village, hommes et femmes avaient chacun leur côté pour assister aux offices religieux.

Pour suivre ses études dans le secondaire, Jean était depuis la rentrée demi-pensionnaire, et prenait chaque jour le car du ramassage scolaire pour se rendre dans un collège privé situé à une dizaine de kilomètres, tenu par des frères de l'Ordre de Saint-Jeandes- Peaux-de-Vache. Des frères en soutane avec un petit col blanc caractéristique.

Il avait fait assez rapidement connaissance avec le frère directeur, gras comme un curé de campagne, qui sous son air débonnaire n'hésitait pas à sanctionner au moindre écart. Le « T'iras chez le frère directeur ! » avait ici une signification lourde de conséquences.

Le frère Aimé était le surveillant général de l'établissement. Quand il y avait distribution de gifles, il valait mieux ne pas se trouver au premier rang. Avec sa coupe de cheveux en brosse, il était surnommé « Tifs raides ». Le frère Paul, tout le monde le craignait ; il était surnommé « La vache qui rit ». Parfois, après un bon résultat sportif, il lui arrivait d'ignorer quelques indisciplines. Il y avait également le frère Barnabé, professeur d'anglais, et responsable de la classe de Jean. C'était un tordu. Il n'avait pas de surnom, mais Jean lui en avait vite trouvé un.

Se retrouver en pension dans cet établissement où les heures de colle étaient généreusement distribuées ne le rassurait pas du tout car il risquait bien d'en recevoir encore plus. C'était pour lui une horrible punition. Il avait supplié et promis qu'il ne recommencerait plus, mais cela ne changea rien. Il ne lui restait plus qu'à tomber malade, car au fur et à mesure que l'échéance approchait, il ne trouvait pas de solution. Il avait bu du vinaigre, mangé des tas de cochonneries, mais il était toujours en bonne santé.


Le pensionnat

Finalement, le lundi après la Toussaint, c'est en compagnie de sa mère qu'il monta dans le car pour aller au collège. L'atmosphère était lourde ; ses quelques camarades du village n'osaient pas venir lui parler, et il se retenait pour ne pas éclater en sanglots : sa mère n'aurait pas ce plaisir. Au départ, elle avait pensé, dans un premier temps, que le laisser y aller seul avec sa valise et une lettre d'explications pour le frère directeur suffirait, mais elle avait vite compris que ni la lettre ni Jean n'arriveraient à destination.

L'entretien dans le bureau directorial fut bref, tout juste le temps d'entendre qu'il aurait intérêt à obéir et que ses sorties autorisées auraient lieu toutes les deux semaines ; enfin, s'il n'y avait pas d'heures de retenues à effectuer. Il se retrouva très vite dans la cour de récréation, les oreilles bourdonnantes, laissant sa mère déblatérer avec le directeur.

Il essaya de ne pas trop réfléchir, se concentrant sur les différents cours pour s'occuper l'esprit. Pendant les récréations il s'isola, repoussant ses quelques amis qui voulaient savoir ce qui lui arrivait. Après cette journée de classe, il vit les élèves de son village s'en aller. Cet instant tant redouté lui fut particulièrement pénible, et il commença à se dire que s'il parvenait à se faufiler parmi les autres élèves, il arriverait certainement à s'échapper. Un surveillant le ramena vite à la réalité en le conduisant fermement dans la cour réservée aux pensionnaires pour prendre son goûter, une grosse tartine de pain avec de la compote de pomme.

Tout en mâchonnant sa tartine, Jean regardait cette cour plantée de tilleuls et ceinte de bâtiments assez hauts. Au rez-de-chaussée, les salles d'étude et le réfectoire. Aux étages, les dortoirs. Il y avait évidemment un préau, et juste dans un angle une chapelle. Dans cette cour, pas d'accès sur l'extérieur : il n'y avait aucune possibilité de s'enfuir, le passage pour rejoindre l'autre cour ne pouvait se faire que par le réfectoire.

Il en était là dans ses réflexions quand Georges et Guillaume vinrent le voir pour essayer de lui parler. Ces deux garçons – des jumeaux – étaient les fils du comte Harrebourg ; ils vivaient dans un château à quelques kilomètres de son village. Jean les connaissait depuis l'école primaire, mais en raison de leur éloignement il les voyait peu, et le fait qu'ils soient pensionnaires semblait normal car le ramassage scolaire ne passait pas dans leur coin. Ils s'étaient assez vite intégrés à cette vie en internat.

Ils discutèrent jusqu'au passage en étude, puis se retrouvèrent après le repas du soir pour reprendre brièvement leur conversation, mais il fallait déjà passer par la chapelle pour la prière du soir, et ensuite aller au ciroir car tous les pensionnaires devaient cirer leurs chaussures chaque soir.

Ce fut ensuite l'arrivée au dortoir. Avec sa valise, Jean n'en menait pas large lorsqu'il vit une bonne cinquantaine de lits alignés sur deux rangées. Un surveillant lui en désigna un et lui dit de s'installer là. Par chance, il se trouvait pas très loin des jumeaux. Ceux-ci, voyant qu'il ne savait pas trop comment faire, l'aidèrent à installer ses vêtements dans un petit caisson et lui donnèrent un coup de main pour faire son lit. Cela lui fit du bien de voir que ses deux compagnons lui apportaient un peu de réconfort. Pour lui, les fils du comte Harrebourg étaient des perles, de vrais amis.


Que dire ?

Au pensionnat, les journées étaient aussi ternes que sa blouse était grise. D'ailleurs, depuis sa mise en pension, tout lui semblait être de cette couleur fade, et parfois même le ciel se teintait de cette mélancolie, déversant ses larmes sur la cour de récréation et les toits des bâtiments qui l'entouraient.

Le rituel journalier était immuable. À six heures trente résonnait dans le dortoir un bruit de crécelle ; il fallait donc se lever puis effectuer sa toilette et faire son lit. Ensuite il devait attendre que tous soient prêts pour descendre en bon ordre à la chapelle pour la prière du matin, puis direction le réfectoire pour le petit déjeuner avec, en guise d'apéritif, un Benedicite. Il avait aussi droit au digestif avec un autre Bénémachin pour remercier celui qui, de là-haut, n'avait rien fait. Ces simagrées se répétaient avant et après chaque repas.

Dans cette ambiance pesante, Jean rayait sur son calendrier chaque longue journée passée qui, petit à petit, le rapprochait d'une sortie.

Après le petit déjeuner, c'était la récréation dans la grande cour où arrivaient les externes et les demi-pensionnaires. Jean avait bien songé à se sauver pendant que d'autres entraient, mais c'était plutôt risqué car « Tifs raides » surveillait souvent, et s'il avait pu s'échapper à la faveur de ces circonstances, son absence en cours serait trop vite remarquée. De plus, il y aurait certainement un ou deux lèche-culs pour le dénoncer.

Lorsque la sonnette retentissait, il fallait attendre en rangs devant la salle de classe avant d'entrer en cours, et là aussi il fallait encore faire une prière. À la fin de la journée, c'était de nouveau le passage dans la cour réservée aux pensionnaires, un moment difficile pour Jean car cela lui rappelait sa privation de liberté. S'ensuivaient le goûter puis l'étude, le réfectoire, la chapelle, le ciroir et le dortoir.

Le jeudi après-midi il y avait promenade ; c'était souvent au bord d'un petit étang qu'ils s'y rendaient en rangs par trois, comme un troupeau de moutons en transhumance. Parfois il leur arrivait de croiser le troupeau des filles du Sacré-Cœur encadrées de bonnes sœurs à la mine renfrognée ; elles semblaient aussi contentes qu'elles de leur sort, bien loin de la béatitude.

Après la promenade, c'était le moment de prendre la douche hebdomadaire. Il fallait se dépêcher pour passer dans les premiers, sinon il fallait attendre en claquant des dents pour finalement ne pas avoir d'eau chaude. « Tifs raides » et « La vache qui rit » surveillaient ; leurs regards suspicieux mettaient toujours Jean mal à l'aise.

Dans cet univers fermé, Jean en arrivait souvent à regretter de suivre des études secondaires ; il aurait mieux fait de continuer, comme la plupart de ses amis du village, jusqu'au certificat d'études pour ensuite soit aller travailler à l'usine ou faire un apprentissage.

Les cours se déroulaient normalement ; il y avait naturellement des distributions de baffes et des coups de règles qui s'additionnaient aux heures de colle pour des leçons non sues. Le frère Barnabé avait eu la riche idée d'apprendre et de faire réciter le Notre Père en anglais. Cela amusait Jean qui avait toujours de bonnes notes dans cette matière, pensant que les trois quarts de la classe ne comprenaient pas ce qu'ils racontaient. C'était pareil pour la messe en latin où les réponses étaient apprises par cœur sans rien comprendre.

Un jour, Barnabé fit un exposé sur les noms de famille dans les pays étrangers, expliquant que la terminaison « son » chez les Anglais signifiait « fils de… ». Après on ne sait quelles dérives, il était arrivé sur les « Mac » écossais. Évidemment, il y eut un peu de chahut : chacun y allait de son Mac, passant de Mac Habane à Mac Rot. Pour ne pas être en reste, Jean annonça Mac Adam. Barnabé le réprimanda, pensant que c'était une nouvelle idiotie, mais Jean était sérieux : il lui précisa que c'était l'inventeur du macadam. Piqué au vif, le frère vérifia et lui dit qu'il avait raison. Jean, très fier, annonça dans la foulée Mac Abbé. Évidemment, toute la classe rit et Jean fut puni pour avoir provoqué le chahut et été insolent.

À partir de ce jour, Barnabé prit Jean en grippe, n'hésitant pas à le mettre en colle pour « travail insuffisant en anglais », avec pourtant un dix-huit sur vingt. Jean se rebellait souvent, et Mac Abbé (c'était devenu son surnom officiel), avec son nez de fouine, cherchait toujours un bon prétexte ou n'hésitait pas à le provoquer pour mieux le punir.

Un jour, Mac Abbé, fouillant dans le bureau de Jean, y avait trouvé des planches de bandes dessinées sur lesquelles Barnabé était aisément reconnaissable. Quand il interpella Jean, le frère Barnabé jubilait ; il avait un sourire malsain. Sous son regard inquisiteur, Jean ne put qu'avouer qu'il en était l'auteur, ce qui lui valut d'être conduit chez le directeur. Il reçut plusieurs gifles et vingt coups de cette longue règle plate sur les fesses, et dix de plus car il s'était débattu. Il serait évidemment collé le jour de sa prochaine sortie.

Ces religieux étaient vraiment des pourris, car lorsqu'un élève était puni il fallait que cela serve d'exemple afin de dissuader les autres de faire des bêtises. C'est ainsi que Jean passa la journée dans la classe à genoux, les mains sur la tête dans un coin de l'estrade. Malgré tout, il se disait qu'il avait de la chance, se rappelant avoir vu deux grands d'un autre dortoir punis par le frère Paul. Les images étaient bien ancrées dans sa tête : il les revoyait, obligés de faire des tours de cour à quatre pattes sur la gelée blanche qui recouvrait le sol, stimulés de temps en temps par les coups de pied aux fesses que leur octroyait généreusement « La vache qui rit », et cela à chaque récréation de la journée. Il ne sut jamais pourquoi ils avaient été punis.

Quand, à la chapelle, Jean regardait ces porteurs de soutane prier, il aurait pu leur donner le bon Dieu sans confession ; mais dans journée ils n'avaient d'égal que leur sadisme mental. Le samedi en début d'après-midi, alors que certains se réjouissaient déjà de pouvoir rentrer chez eux, ils n'hésitaient pas à faire faire une dictée. Les plus faibles en français étaient démoralisés car cinq fautes dans une dictée, c'était la retenue assurée. Jean ne risquait rien, étant bon en français. Par contre, quand le frère directeur passait de classe en classe muni de son gros cahier pour distribuer les notes et les punitions, Jean cherchait à se faire oublier car généralement certaines d'entre elles lui étaient destinées.

Le soir, Georges et Guillaume venaient lui parler, le réconforter, essayant de lui expliquer qu'eux aussi avaient été punis, et que si leur père les avait mis en pension ici, c'était parce qu'ils n'étaient pas toujours sages. Jean avait du mal à se contenir mais était bien décidé, dès qu'il en aurait la possibilité, de s'échapper.


Fugues

Profitant d'une promenade du jeudi, Jean avait réussi à se faufiler entre les rangs et à se cacher le temps que le troupeau s'éloigne. Libre ! Il était libre ! Que c'était bon… Il pouvait musarder dans la ville, se retournant de temps en temps pour voir si on le recherchait. Il avait la désagréable impression que les gens qu'il croisait dans la rue savaient qu'il était en fuite.

Après deux bonnes heures de liberté à errer en ville, il tomba nez à nez avec un des surveillants qui portait le courrier à la poste. Jean aurait voulu partir en courant, mais il n'arrivait pas à détaler. Le surveillant lui parla longuement et finit par le persuader de retourner au pensionnat en lui promettant de ne rien dire. Jean accepta, et ils rentrèrent discrètement. Le surveillant tint parole. Jean rejoignit naturellement les autres pensionnaires qui attendaient leur tour pour prendre sa douche. L'eau était froide, mais bien meilleure qu'une correction.

Pendant quelque temps il se tint tranquille, essayant même de s'appliquer sur ses devoirs. Cela se passait bien, sauf qu'un jour Mac Abbé lui annonça qu'il ne sortirait pas le samedi suivant car il serait collé le dimanche, avec encore pour motif « travail insuffisant en anglais ». Cela mit Jean en rage, et dès la fin des cours il fonça au milieu des externes qui sortaient et se mit à courir aussi vite qu'il put.

Son escapade fut de bien courte durée : il avait à peine atteint la sortie de la ville que la 403 commerciale du frère directeur accompagné de « Tifs raides » l'avait rattrapé. Le retour au pensionnat fut musclé ; Jean se débattait, hurlait, mais il n'était pas le plus fort. Il traversa la cour fermement maintenu par le frère Aimé tandis que le directeur les précédait pour aller ouvrir son bureau.

L'engueulade, tout comme la correction qui suivit, fut sévère. Jean se retrouva collé le dimanche suivant et celui de sa sortie à venir : ça lui ferait presque six semaines sans pouvoir sortir du pensionnat. De plus, pendant toute cette période il aurait interdiction de parler, et durant les récréations il devrait ramasser les papiers qui traînaient dans la cour. Il devrait en outre faire ses devoirs à genoux dans le bureau du frère directeur. Évidemment, Mac Abbé avait grand plaisir à le conduire, après la classe, chez le directeur. Jean évitait de se faire remarquer lorsqu'il faisait ses devoirs, car parfois le brave frère contrôlait son travail et avait la main leste !

Un jour, alors qu'il se trouvait dans le bureau directorial, il y eut un appel téléphonique. Vu les courbettes que faisait le frère directeur, Jean comprit vite que c'était madame Harrebourg qui appelait ; c'est pourquoi il prêta davantage attention à la conversation :

— Vous savez bien, Madame, qu'actuellement Guillaume est très dissipé : ce ne serait pas une bonne idée de venir les chercher vendredi soir.
— …

Il n'entendait pas ce que la mère des jumeaux pouvait raconter, mais il comprenait à demi-mot.

— Oui, bien sûr, je comprends votre point de vue. C'est vous qui voyez ; mais si vous voulez mon avis, il vaudrait mieux marquer le coup, cela ne leur ferait pas de mal.
— …
— D'ailleurs, Georges a toujours des notes assez faibles en mathématiques ; je pense que ça pourrait lui donner une bonne leçon.
— …
— Vous savez, des mariages, ils en verront d'autres. Je pense qu'il faudrait plutôt profiter de cet évènement pour leur envoyer un signal fort : ça ne pourrait qu'améliorer leurs résultats scolaires.
— …
— Vous voyez ? Nous arrivons à être du même avis. Vous savez, en les mettant tous deux en retenue dimanche, il n'y aura pas de jaloux.
— …
— Eh bien on est d'accord. C'est entendu : je les garde ce dimanche. Je leur dirai jeudi qu'ils n'iront pas au mariage. Bonne soirée.

Jean n'en croyait pas ses oreilles ; il était abasourdi ! Il ne pouvait pas aller raconter ça à ses amis… Comment un homme d'Église, qui semblait respectable, pouvait être pourri à ce point ? Le salaud ! En plus, il avait l'air tellement content de lui d'avoir pu embobiner madame Harrebourg…

Après cet épisode, Jean effectua sa peine en silence. Depuis sa dernière fugue, dans le dortoir il avait été placé juste à côte de l'alcôve du surveillant ; les jumeaux se trouvaient à l'autre bout de la longue pièce.

Les vacances de Pâques approchaient. Comme tous les autres pensionnaires, Jean avait eu droit aux offices de la semaine sainte. Les curés, leurs bigoteries, il ne croyait plus à ce que l'on voulait lui inculquer. L'après midi du Vendredi saint, il n'y avait pas cours ; les élèves s'étaient rendus à la basilique pour suivre le chemin de croix. Après cet office religieux, il restait une heure à passer avant de partir.

Les valises étaient prêtes et attendaient dans le couloir. Pour occuper cette dernière heure, chaque classe avait été mise en étude. On s'occupait comme on le pouvait. Jean avait relevé le couvercle de son bureau et lisait un album de Tintin. À un moment il sentit le couvercle se dérober de son front : Mac Abbé venait de le surprendre en train de lire une bande dessinée ! Ce fut direct :

— Pour les vacances de Pâques, tu vas faire tintin : trois heures de retenue demain matin.

Voilà, il se retrouvait une fois de plus en colle. Il vit tout le monde partir et dut remonter sa valise au dortoir. L'impression était étrange : le réfectoire était vide, le dortoir aussi. La prière à la chapelle, il ne pouvait pas faire semblant ; il fut obligé de réciter à haute voix ces idioties qui n'avaient pour lui plus aucun sens.

Lorsqu'il fut couché, comme les surveillants étaient partis en vacances, c'est Mac Abbé qui dut surveiller le dortoir. Ça le faisait marrer de le voir faire les cents pas d'un bout à l'autre du dortoir comme un con, son bréviaire à la main. Jean savourait ; certes, il était puni, mais l'autre, obligé de le surveiller, ne pouvant faire ce qu'il voulait, était sans doute aussi puni que lui.

Le samedi matin il attendait devant la classe lorsque Barnabé arriva. Celui-ci lui fit remarquer qu'il avait l'air bien joyeux, à la limite de l'insolence. Finalement, au bout de deux heures Mac Abbé lui dit qu'il pouvait partir car il avait réduit la punition. Sans doute le pardon de Pâques : c'est beau, la charité chrétienne…

Après les vacances de Pâques, Jean passait tout son temps libre à comploter avec Guillaume et Georges pour trouver une manière de s'échapper de ce pensionnat : Jean avait fini par leur raconter l'histoire du coup de téléphone pour le mariage. C'était difficile de s'échapper tous les trois, mais il n'était pas question qu'ils se sauvent à tour de rôle.

Sa première fugue, même si très peu étaient au courant, avait été un échec car il n'avait rien préparé. Quant à la seconde – un passage en force à trois – il valait mieux ne pas y penser : ils risquaient d'être repris très vite. Pour se sauver, la meilleure solution consistait encore à le faire durant la promenade ; il fallait juste trouver le moment opportun, mais surtout aménager un endroit pour se cacher un peu, et ensuite savoir où aller.

Quelques jours avant les grandes vacances ils purent mettre en œuvre leur plan et avaient réussi à se cacher dans un bois. Le peu de nourriture qu'ils avaient emportée ne suffisait pas, et ce n'est pas les quelques cerises cueillies çà et là qui allaient leur permettre de tenir longtemps. Il fut donc décidé qu'ils iraient d'abord au château, puis Jean rentrerait chez lui.

Ils évitaient les routes, empruntant de petits chemins. Après avoir marché une bonne partie de la nuit ils parvinrent au château au petit matin. Le comte Harrebourg, déjà au courant de leur fugue, commença par les admonester ; mais lorsque Jean évoqua le coup de téléphone au sujet du mariage, le comte compris que le garçon ne racontait pas des blagues. Ses fils renchérirent en expliquant ce qu'ils vivaient et subissaient chez les frères Peaux-de-Vache. Alors il téléphona au pensionnat pour dire que les fugueurs venaient d'arriver au château, et que pour les deux ou trois jours restants ses fils ne retourneraient pas au pensionnat.

Madame Harrebourg ramena Jean chez sa mère et lui expliqua la situation. Elle réussit même à la convaincre de ne pas remettre Jean dans cet établissement ; elle se chargerait d'aller récupérer les affaires de ses enfants et rapporterait en même temps celles de Jean.

L'année suivante Jean redoubla, dans un autre établissement. Il était beaucoup plus libre de ses mouvements. Il se remit à faire de la gymnastique à La Vaillante pour pouvoir à nouveau participer à des concours, mais un soir il y eut cet accident de bicycletteVoir le poème : Le trou noir.. Et comme les bêtises avec les autres garnements du village étaient de retour, à la rentrée suivante sa mère le mit en pension très loin du domicile familial. Les curés y étaient aussi sévères, mais plus justes. Il savait que ses retours au village se feraient à Noël, à Pâques et aux grandes vacances. Là-bas, malgré une liberté à nouveau perdue, il se sentait bien et travaillait sérieusement.

Lors des promenades, le troupeau des garçons de Saint-Jo croisait le troupeau des filles de Sainte-Anne en arpentant les grèves ou le chemin des douaniers.


Épilogue

Bien des années plus tard, Jean effectuait son quart sur la passerelle d'un cargo qui remontait d'Afrique vers l'Europe du Nord. Tout en regardant le balancement de la proue au gré des vagues dans une mer assez calme, en repensant à ces années de pension-punition qui l'avaient peut-être aguerri, il ne pouvait s'empêcher de fredonner :

Ma liberté, longtemps je t'ai gardée, comme une perle rare,
Ma liberté, c'est toi qui m'as aidé à larguer les amarres.
On allait n'importe où, on allait jusqu'au bout des chemins de fortune,
On cueillait en rêvant une rose des vents sur un rayon de lune.

Ma liberté, devant tes volontés, mon âme était soumise,
Ma liberté, je t'avais tout donné, ma dernière chemise.
Et combien j'ai souffert pour pouvoir satisfaire toutes tes exigences,
J'ai changé de pays, j'ai perdu mes amis pour gagner ta confiance.

Ma liberté, tu as su désarmer mes moindres habitudes,
Ma liberté, toi qui m'as fait aimer même la solitude.
Toi qui m'as fait sourire quand je voyais finir une belle aventure,
Toi qui m'as protégé quand j'allais me cacher pour soigner mes blessures.

Ma liberté, pourtant je t'ai quittée une nuit de décembre,
J'ai déserté les chemins écartés que nous suivions ensemble.
Lorsque sans me méfier, les pieds et poings liés, je me suis laissé faire,
Et je t'ai trahie pour une prison d'amour et sa belle geôlière.

(Georges Moustaki)

Et comme le disait si bien un poète : « Car le cœur d'un marin au vent se burine. » Il allait se marier prochainement, et assez rapidement changer de vie.

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