La fontaine ne coule plus. Les grands arbres ont envahi les environs et les habitations tombent en ruine. Je reste de longs instants à revivre ces fantômes d'un lointain passé. Mes jeunes années… celles où l'herbe poussait encore ici, où les chevaux des soldats hennissaient, piaffant sous le poids de leurs cavaliers.

Là, grand-père est là ! Le seau pendu au bout de son bras s'alourdit au fur et à mesure que l'eau y pénètre. Derrière moi, mamie Yvonne, par la fenêtre pose sa main sur mon épaule.

— Qu'est-ce qu'il fabrique, ce vieux fou ? Il en met du temps à rapporter de l'eau. Le café ne va pas se faire tout seul !
— Mamie…
— Oui, je sais, je radote… tu sais bien, nous sommes deux vieux fous…

Il remonte le petit chemin de terre de sa démarche claudicante. Eugène, c'est son prénom à mon grand-père. Mais pour d'obscures raisons, mamie s'obstine à l'appeler Léon. Je ne sais pas pourquoi. Le seau en fer-blanc plein de flotte vient d'atterrir sur l'évier de ce logement du gardien. Oui, il est le gardien à vie de ce vieux fort, mon papy. Un fort… je sais seulement que c'est fait pour les soldats.

Lui aussi était soldat, avant : c'est mamie qui me l'a dit. Oui, il a fait la guerre, celle de 14-18, la seule qui soit vraie, si j'ai bien tout compris. C'est pendant celle-là qu'il a perdu sa jambe gauche, Léon. Il a passé des mois et des mois dans un hôpital, et grand-mère lui en veut de lui être revenu comme ça. Elle dit toujours « comme ça » pour désigner le pilon qui permet à papy de vivre presque comme tout le monde.

Leur maison, celle où je viens passer mes grandes vacances, n'a pas l'eau sur l'évier, pas d'électricité non plus. Quand je suis là, c'est à moi qu'incombe la tâche de remplir la lampe à pétrole, celle qui m'amuse tellement. Normalement, mamie Yvonne ne veut pas que je joue avec la lumière, mais j'ai trouvé un truc formidable : je place mes mains devant, et les ombres sur les murs se mettent en mouvement. Mes premiers papillons, mes chiens qui aboient, toute une ménagerie qui habite dans ma caboche se projettent sur le mur de ma chambre.

J'aime bien la nuit ici. Les bruits ne sont pas les mêmes que chez papa et maman. Là-bas au village, tout au fond de la vallée… c'est moins bien. L'eau coule du robinet, des boutons servent à mettre du jour dans les nuits. Je ne peux pas sortir comme ici. Les soldats viennent souvent voir papy. Lui me dit en rigolant qu'ils viennent pour grand-mère. Je ne sais pas trop pourquoi. Ça le fait rigoler, mais elle le traite de vieux fou… et parfois ils se crient dessus.

Mais je suis montée sur les épaules de papy pour aller voir le fort. Un jour où il n'y avait pas de soldats. C'est juste une grosse butte avec des souterrains, des chambres, une cuisine. Il me raconte des histoires. Celle de maman qui a vécu longtemps ici, avant de trouver papa. Et sa voix chante, à grand-père. Il me dit que je ne dois pas oublier… que c'est ici la vraie vie, pas en bas. Je lui parle des ombres de la lampe, de notre robinet qui donne l'eau. Il rigole tout le temps.

— Tu sais, ma Marie, c'est ici que je l'ai rencontrée, ta grand-mère. Oh, j'avais deux jambes à l'époque, je faisais partie du bataillon de Joinville. Je faisais du sport, et ta mamie aimait mes muscles forts.
— Tu n'en as plus de la force ?
— Si… je sais encore monter deux cordes à la force des bras… tu sais faire ça, toi ?
— Non… c'est quoi « monter deux cordes » ?
— Oh, mais qu'est-ce qu'ils vous apprennent donc dans vos écoles modernes ?
— À lire, à écrire, à compter. Tu sais tout cela déjà, toi !
— Bien sûr, Marie, mais la vie c'est aussi jouer au singe, grimper dans les arbres, goûter une poire bien mûre, regarder les chevreuils qui viennent boire à la fontaine le matin.
— Tu les vois, toi, les chevreuils ?
— Oui. Demain, nous nous lèverons de bonne heure ; et si tu ne fais pas trop de boucan, nous les verrons, juste là… tu sais, où je tire de l'eau.
— Oui ? Où ils vont, dans la journée ? Ils n'ont pas une maison, eux?
— Mais c'est tout cela, leur maison. Toute la forêt… Viens ! Redescendons, sinon grand-mère va encore râler.
— Elle te crie toujours dessus ? Pourquoi elle te fait toujours des remontrances ? Dis, papy, ça fait mal un pilon ?

Il rit de nouveau et sa bouche où il manque un chicot me délivre un sourire. Il s'amuse de mes questions de gamine. Toujours les mêmes sans doute, auxquelles il n'a pas vraiment de réponses. Ses deux bras me chopent au vol et me voici propulsée dans les airs. Mes deux minuscules guibolles entourent son cou, et mon cheval boiteux s'ébranle vers la pente douce qui nous ramène à la maison.

— Tu vois, là, ces boules bleu-noir ?
— C'est des brimbelles ? C'est bon, ça !
— Mais non, malheureuse ! Si tu reviens ici, pas question de toucher à ces billes-là : c'est du poison ! Ça s'appelle de la belladone. Tu manges cette perle noire et tu meurs douloureusement.
— … pourquoi c'est pas des brimbelles ?
— C'est comme ça, la nature. Elle donne de belles et bonnes choses et des tas d'autres moins bonnes. Les brimbelles ne poussent pas sur des longues tiges comme celle-là ; tu dois apprendre. Je vais te montrer. Il n'y a qu'une seule boule sur ce pied, ici. Les brimbelles ne sont jamais toutes seules sur leurs arbrisseaux ; tu dois faire la différence.
— Les chevreuils savent, eux ?
— Sans doute, puisqu'ils ne meurent pas empoisonnés.

Le jardin, le poirier, il ne reste aucune trace de ces lieux où j'ai joué. Juste des sapins qui repoussent en ordre dispersé. L'herbe verte de la pelouse où nous venions prendre le soleil, elle aussi a cédé la place à un humus pré-forestier. Ici et là, des champignons aux couleurs d'automne font des taches de couleur sur les roux dégradés des feuilles mortes. Les images, remontent, floues d'abord, puis de plus en plus nettes.

Roux eux aussi, les pelages des fantômes de la forêt formant des lignes claires qui sont au bassin d'eau fraîche. Ma main dans celle de grand-père, je suis des yeux ces animaux qui sont tout proches. Il me serre un peu plus fort les doigts, et son index vient barrer verticalement ses deux lèvres. Je sais qu'il veut que je me taise. Pas de bruit, pas de mouvement. Seulement observer ce que personne ne m'a jamais fait voir. Combien sont-ils ainsi à se désaltérer ? Une famille ? Deux grands et un enfant ?

Là-haut, au sommet des grands sapins, sur les contreforts en pente douce qui grimpent vers le promontoire à soldats, un premier rayon de soleil tente une percée lumineuse. La bestiole cornée lève la tête, et deux yeux marron, bien ronds, se tournent dans ma direction. Derrière notre vitre, statues de sel, nous ne faisons rien, de peur de provoquer la fuite immédiate de ces chevreuils si sauvages.

Ils continuent de boire. Un sifflement sec, trois cous qui penchent vers la forêt à quelques mètres, et c'est une joyeuse débandade. Ils ne reviendront pas. Pas avant demain, a dit papy. Le bruit qui les a effrayés provient de drôles d'engins qui arrivent de la vallée. Couinements et crissements de ce que grand-père nomme « des machines infernales ». Des camions de soldats qui déchargent je ne sais quoi aux baraques en briques de la troupe. Ils sont revenus pour un moment, dans leurs camions tout verts.

Le café, subtil mélange de chicorée et de grains moulus jeté dans un vieux faitout sur le coin de la cuisinière à bois, ça sent bon. Ici, le bois, c'est ce qui permet de cuire la soupe, de chauffer la maison, et même l'eau de la fontaine. Le fourneau fait bouillir aussi le linge dans la lessiveuse. Et le chuintement du champignon central où rejaillit le flot bouillant, tout est là dans ma mémoire. Mamie qui s'affaire également, trottinant dans cette cuisine où elle vaque à des occupations bien mystérieuses pour moi.

Assise sur un minuscule petit banc, j'écoute tatie Arlette qui est venue avec le « gros René ». Papy l'appelle de cette manière à cause de son gros ventre. On doit être dimanche parce que c'est toujours ce jour-là qu'elle et son mari viennent, après la messe, manger chez nous. Oui, c'est chez nous puisque je dors là depuis le début des vacances. C'est drôle aussi, ils se parlent tout bas lorsque j'entre dans la cuisine. Et puis tatie, elle aussi a un gros ventre, bien plus que d'habitude. Grand-père et René fument devant la porte le tabac à rouler que tonton a apporté.

— Alors ma grande, comment ça va à l'école ? Tu sais lire maintenant ?
— Oui.
— Ben tant mieux ! Puisque tu es là, tu pourrais nous faire un peu de lecture à maman et moi, pendant que nous préparons le repas ? Comme ça, ce sera moins monotone.
— J'ai pas de livres…
— Mais si… Tiens, regarde ce que j'ai pour toi…

De son cabas, elle vient de sortir un de ces grands livres, tout pareil à ceux de l'école. Une couverture rouge, des lettres dorées. L'invasion de la mer, de Jules Verne. La merveille des merveilles pour mes petits yeux éblouis ! Et sur mon siège sans dossier j'ânonne les phrases alors que les deux femmes rigolent. Tatie Arlette me reprend lorsque je bute sur un mot trop difficile. J'arrête aussi pour poser des questions quand je ne comprends pas.

— C'est quoi, un « touareg » ?

Mamie m'explique ; Arlette aussi, et les deux fumeurs sont revenus près de nous. Ils se sont assis près de la table où la toile cirée rouge fait comme une tache de sang.

— Tu veux un petit canon, René ?
— Il n'est pas un peu tôt pour boire un verre ?
— Bof, c'est permis, le jour du Seigneur.

Tante Arlette fait les gros yeux. Elle ne dit rien, mais je sais – je sens – qu'elle est un peu fâchée. Mamie ramène le calme.

—T'as raison. Tiens, on peut bien prendre un doigt de guignolet puisque c'est le jour du Seigneur. Sers-nous donc aussi, Léon !
— Ah non, papa ; pas pour moi, dans mon état…

Son état ? Elle n'a pas l'air malade. C'est bizarre… Alors les messes basses, c'est parce que tatie ne va pas bien ? Je continue ma lecture.

— Et toi, Marie, tu veux une limonade ? Arrête de lire ce bouquin… tu as toutes les vacances pour lire.
— Tu ne vas donc pas à la messe ? Ta mère ne veut pas que tu fasses ta communion ?
— … je sais pas.
— Vous allez la laisser tranquille, cette gamine, oui ? Elle n'allait pas descendre à l'abbatiale toute seule ! Et puis toi, Arlette, si tu voulais que ta nièce aille à la messe, il te fallait venir la chercher. Bon sang, ce que vous êtes compliquées, vous les femmes !
— Papa… je pose juste une question. Tu connais sa mère, toujours contre les choses de la religion… elle va en faire une païenne de sa petiote.
— Pff ! Mon Dieu ! Pas moyen que vous ne vous chamailliez pas ? Même le dimanche… Vous ne respectez donc rien ?
— C'est quoi, mamie, une païenne ?
— Stop ! Bois ta limonade et ne t'occupe pas de ce que raconte ta tante. On verra bien comment elle élèvera le gosse qu'elle va nous pondre !
— … grand-mère… tatie Arlette n'est pas une poule. C'est les poules qui pondent, non ?

Pourquoi tout le monde rigole de moi ? Je ne sais pas, mais je referme mon trésor et le serre contre ma poitrine. Lui au moins ne se moque pas de moi. Il est là, me tient chaud, me donne une sorte de courage. Mon premier livre, objet précieux de ma jeunesse, celui qui me donne d'un coup l'impression de posséder quelque chose que personne ne pourra jamais me reprendre. Il est là… lignes noires sur pages blanches, et c'est mon livre. Un jour, j'en écrirai un comme celui-là.

— Marie ! Il n'y a rien ici. Pourquoi nous as-tu fait monter jusqu'ici pour ce bout de forêt mal entretenu ? Et puis cette ruine… c'est quoi, ces vieilles pierres paumées en pleine nature ? Je ne comprends pas ce que tu cherches ici ; je croyais que nous allions au fort du Parmont. Ce n'est pas ce chemin qu'il fallait prendre : il est là, quelques deux ou trois cents mètres au-dessus de ces sapins. Viens ! Ne restons pas là. C'est lugubre, ce coin.

Du bocal, les poires au sirop sont directement posées sur la pâte à tarte. Mes doigts sont trempés par l'eau sucrée. Je les lèche en imaginant déjà la pâtisserie qui va partir au four pour en ressortir dorée à souhait et douce sous les dents. Papy me fait un clin d'œil en versant dans un verre le liquide contenu dans le récipient transparent.

— Tiens, mets-toi ça derrière la cravate. Ça fait plus de bien qu'un coup de pied au derrière.

Mamie se retourne au moment où je porte le breuvage à mes lèvres.

— Un jour, c'est toi qui nous feras des tartes aux poires.
— Pourquoi ? Tu ne voudras plus en faire ?
— Nous sommes déjà tellement vieux, ton grand-père et moi… enfin, je suppose que tu auras toi aussi une belle maison, peut-être même une automobile et que tu ne te soucieras plus vraiment de tes grands-parents. Mais c'est la vie, la roue qui tourne. Les parents et grands-parents sont là pour que les enfants grandissent et quittent le nid. Je te souhaite une belle et longue vie… comme celle que nous avons eu, mon Léon et moi…
— Pourquoi tatie Arlette ne vient pas dimanche ?
— Ta maman ne t'a donc rien dit ? Tu as un cousin depuis la semaine dernière. Un beau poupon de presque six livres.
— … six livres… c'est beaucoup, non ? Moi je n'en ai qu'un… tu sais, « L'invasion de la mer ». J'ai tout fini, et maman va m'en acheter un nouveau, elle l'a promis.
— Mais non, nigaude… Ta grand-mère Yvonne est si âgée qu'elle parle du poids du bébé en livres. Tu sais combien il en faut, des livres, pour faire un kilo ?
— Ben non…
— Deux ! Notre petit Jean-Baptiste, il pèse donc… Six livres sont égales à… ?
— Six divisé par deux… trois kilos. C'est un gros bébé ? Comme tonton René ?
— Eh ben, tu sais compter ; c'est bien. Incroyable les progrès qu'elle a faits en quelques mois, cette petite. Hein, mamie ?
— Les enfants d'aujourd'hui sont plus malins que nous. À la ville, ils ont toutes les facilités…
— Ouais, mais c'est ici que nous avons la beauté du monde. L'eau pure, la forêt… La vraie vie.
— Tais-toi, vieux fou ! La vraie vie, nous l'aurions aussi si tu n'étais pas rentré de votre foutue guerre avec une de tes deux jambes dans un triste état… Dans dix ou quinze ans, plus personne ne voudra s'enterrer comme nous le sommes, au sommet d'une colline. Nous ne verrons plus nos petits-enfants…
— Mais si, mamie, je te promets… je viendrai toujours passer mes vacances chez toi. On mangera la tarte aux poires, et avec papy nous irons au fort pour voir les soldats et les chevreuils.
— Chante toujours, belle merlette ! Dans six ou sept ans, un beau jeune homme te tournera autour et tu n'auras plus une seule pensée pour les deux vieux gardiens du fort.

Papy, qui aiguise les ciseaux sur le coin de l'évier, se retourne et me jette un sourire qui fait remarquer l'absence d'une dent. Il me fait un signe de la tête, me signifiant par-là que je ne dois pas écouter les plaintes de cette grand-mère qui me fait face. En haussant les épaules, il reprend son ouvrage. Mes petites pattes ne tremblent pas alors que coule dans le réservoir de la lampe ce liquide qui nous offrira une heure ou deux de veillée ce soir. Et grand-mère de laisser tomber avec un filet de voix :

— Les hommes seront toujours aussi bêtes. Ils s'écharpent pour des broutilles, et nous, les femmes, nous devons toujours passer notre existence à attendre… Alors ma petite, continue à bien apprendre à l'école. Nous sommes fiers de toi, de ta mère, de ton père, et nous souhaitons que tu ailles le plus loin possible dans tes études. Tu vois, Marie… l'instruction, c'est l'avenir de la femme.
— Pourquoi tu dis ça, mamie ? Tu n'es pas heureuse ici avec papy ?
— Si. Mais c'est une autre vie que je voudrais pour toi et pour le petit Jean-Baptiste… pour qu'une fois pour toutes tout le monde arrête de s'entretuer tous les quarante ou cinquante ans.
— … ?
— Oui. Un jour, ma chérie, tu comprendras. Ce sont toujours les femmes qui pleurent de chagrin. Le poids des guerres, voir leurs maris, compagnons, frères et enfants aller se battre pour tout et pour rien… et nous n'avons plus de larmes au bout du compte. Alors changez tout ceci !

— Marie… j'ai dit ou fait quelque chose de mal ?
— … ? Non, pourquoi ?
— Je ne sais pas ; on dirait que tu pleures. C'est cet endroit ? Il a quelque chose de spécial pour toi ? Tu ne m'en as jamais parlé.
— Ici… ici, Michel, j'ai appris tant de choses… Ma première rencontre avec un vrai livre, un rendez-vous avec des animaux sauvages, et puis… tu vois, derrière ce que tu appelles un tas de vieilles pierres, j'ai passé les plus beaux moments de ma jeune vie. Les papillons, les chiens en ombres chinoises… c'est tout cela qui me revient là.
— Tu m'expliqueras un jour, que je ne meure pas idiot…
— J'aurais tellement aimé donner cela à mes enfants… comme on me l'a offerte à moi, cette existence, mais…
— Viens… viens, mon ange. Je suis heureux, moi, d'être près de toi.

Un mélange de souvenances, toutes vraies, un peu arrangées sans doute parce que les souvenirs, quarante ans plus tard, sont forcément enjolivés. Mais Papy Eugène dit « Léon », Mamie Yvonne, Arlette, René et le fort du Parmont font vraiment partie de mes gènes… et j'ai ce soir une pensée émue pour ces premiers pas avec leur main qui tenait la mienne.

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