Introduction

Bon, alors, ça y est : je suis mort.

Oh non, ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous raconter ma vie par le menu, mes bons ou mauvais souvenirs ; non, rien de tout cela, juste que je suis mort. Ça a été violent et brutal : un camion m'a poussé hors de l'autoroute. Ce putain de chauffeur devait avoir roulé toute la nuit, et en s'endormant, il a mis 40 tonnes d'acier contre la portière de ma Clio.

J'avais 45 ans, une jolie vie, une femme merveilleuse, et des enfants enfin grands. Un boulot prenant mais sympa, et des amis. Mais voilà : je suis mort. D'un coup, sans prévenir.

Ce que je veux raconter, c'est ce qui s'est passé après.

Bah oui, après ! Moi qui pensais qu'il n'y avait rien après, je ne me suis trompé ; mais que de peu. Pas de lumière blanche, de parents aimés qui attendent à la porte du paradis, pas non plus de démons ou d'anges ailés. Non, rien de tout cela. Pas non plus de remake de Ghosts, le film où le héros parvient à communiquer avec sa chérie via une voyante un peu dingue. C'est juste que l'on se retrouve après.

Moi, au début, j'ai trouvé le temps long. Personne ne me voyait, je ne pouvais rien toucher ; j'étais simplement un fantôme errant dans les quartiers que je connaissais un peu. Aucune interaction possible avec le monde autour de moi. Le seul truc marrant, c'est que moi, je pouvais me voir, comme lorsque j'étais vivant. Bon, d'accord : presque comme quand j'étais de ce monde ; en fait, je suis habillé comme le jour de mon décès, et si je retire mes fringues, j'ai peur de ne pas les retrouver : si je croise enfin quelqu'un, je ne veux pas être à poil ! Mais je n'ai croisé personne dans le même état que moi ; c'est aussi pour cela que j'ai trouvé le temps long. Personne à qui parler, personne qui aurait pu me dire ce que j'avais à faire. Parce que j'ai sûrement des trucs à faire. On ne reste pas comme ça sans rien foutre pendant l'éternité.

Je suis allé voir ma femme, mes enfants, ma famille, mais la peine que j'ai ressentie était si forte et douloureuse que je n'ai pu rester. Alors j'ai dû quitter mes proches, à regret ; mais c'était si horriblement douloureux… Et puis un matin, alors que j'errais sur les quais de la Seine, sous un pont de Paris, il s'est passé un truc.

Il y avait un couple de jeune gens : un homme d'une vingtaine d'années et sa copine. Enlacés, ils échangeaient un baiser langoureux. La jeune femme, sur la pointe des pieds, avait croisé ses bras autour du cou de l'homme. Habillés simplement, ils semblaient juste sortis de soirée. Il faisait chaud, et il ne portait qu'un jean et un débardeur. Le baiser était amoureux, mais chaste. Pas de mains baladeuses ou d'autres subtilités de ce genre.

Pris par je ne sais quelle idée, je me suis approché d'eux afin de les regarder de plus près. Je n'ai jamais été particulièrement voyeur, mais ma situation étant ce qu'elle était, je me suis approché presque a toucher leur visage ; et là, j'ai entendu ! J'ai entendu un imbroglio de voix dans ma tête. Leurs lèvres étaient toujours soudées, et j'ai compris que c'était leurs pensées qui venaient se mêler aux miennes. D'abord surpris, je me suis reculé. Puis, m'approchant de nouveau, je me suis appliqué à ne me concentrer que sur une voix ; alors j'ai réussi à comprendre ce qui se disait.

Lui se disait « Elle est belle, cette petite ; j'aime l'embrasser. Elle a un goût de sucre… Je vais tenter de poser ma main sur sa fesse. » De son côté, elle pensait « Si sa main se pose sur ma fesse, je passe ma main sous sa ceinture et je lui caresse les siennes. »

J'ai d'abord eu un geste de recul devant l'intimité de ce que je venais de surprendre, puis ma curiosité a repris le dessus et je me suis de nouveau approché pour les écouter. Les mots étaient clairs, comme s'ils s'adressaient à moi. Par provocation, et pour voir si eux aussi m'entendaient, je me suis mis à imaginer le jeune homme caressant à pleine main les petits seins de la jeune femme que je devinais au travers de son tee-shirt ; je me dis que j'aurais volontiers caressé cette poitrine. Et alors que je m'avançais vers eux avec cette idée, le garçon a passé sa main sous le débardeur et empoigné un sein, juste comme je venais de l'imaginer.
Coïncidence ?
Je me suis approché pour écouter de nouveau.

« Hum… J'aime bien sa main sur mon sein. Et l'autre, alors ? »

J'ai alors pensé « Bah oui ; et l'autre, alors ? » Et là, le jeune homme a passé sa main sur l'autre sein pour le masser doucement à son tour. Étonnant !

Je me suis reculé pour contempler la scène. Le gars avait maintenant les deux mains sous le tee-shirt de la jeune femme, qui semblait trouver cela plutôt agréable. Pour vérifier si je n'avais pas imaginé une quelconque implication, je me suis approché de l'oreille de la jeune fille et lui ai glissé à haute voix (elle ne m'entendrait sûrement pas, mais il me fallait quand même essayer) :

— Il doit bander, ce petit salaud… Caresse-le !

Je me suis reculé à nouveau pour regarder. Sans lâcher les lèvres de son amoureux, elle a fait descendre sa main le long de la hanche de l'homme et a commencé à lui caresser le sexe à travers son jean.

Putain, ça marchait ! « Alors, c'est donc ça, être mort ? On devient une sorte de manipulateur ? Alors voyons un peu où ce jeu peut me mener… »