Épisode pilote

Avertissement aux lecteurs potentiels :
Je traînais l'autre jour sur un site internet consacré au cinéma de série Z. Je fus frappé de l'importance du nombre de ces films que j'avais vus dans ma jeunesse, et qui font aujourd'hui partie de ma culture cinématographique. Westerns spaghetti, science-fiction bidon, péplums érotiques et, bien sûr, sexploitation. J'ai eu l'idée de rendre hommage à ce genre de cinéma. Hélas, n'est pas Tarantino qui veut. Je n'ai pas de caméra, pas d'acteurs, et surtout pas de budget. De plus, comment éviter la censure aujourd'hui en produisant ce genre de nanar ? Alors je me suis mis devant mon écran d'ordinateur et j'ai cherché l'héroïne (puisque nous sommes sur un site érotique) qui me permettrait de manier tous ces genres à la fois. J'entrepris donc de commencer une série dont voici le premier opus. La suite – si suite il y a – dépendra comme toujours de l'avis des lecteurs.

— Entrez, Monsieur Carter. Allons, ne soyez pas timide.

C'est avec une certaine appréhension que je franchis le seuil de la porte. Excité par l'événement, et inquiet de ce qui allait se passer ensuite. N'allais-je pas être déçu ? Ne prenais-je pas le risque de mécontenter mes lecteurs après leur avoir promis cette interview sensationnelle ? Allons, ce n'était plus le moment de se poser ce genre de question ; il était temps de plonger.

Elle me faisait l'honneur de me recevoir chez elle… Imaginez un peu le nombre incalculable d'idées bizarres qui s'étaient bousculées dans ma tête lorsque j'avais reçu sa lettre d'invitation. Et si elle était aussi tordue que dans ses films ? Mais en entrant dans son salon, tout cela disparut bien vite. J'étais là face à une charmante vieille dame de 73 ans, au regard malicieux. Une vieille dame qui avait durant trente ans été l'objet de tous les fantasmes de bon nombre de jeunes et moins jeunes amateurs de séries Z, une vieille dame qui avait été tour à tour La tigresse du goulag, La gardienne du harem, La louve des SS… Madame Dyanne Thorne, en chair et en os !

Je pris place dans le confortable fauteuil qui m'attendait, sortis mon magnétophone et les questions que j'avais préparées, et commençai l'interview.

— Vous êtes bien Dyanne Thorne, la célèbre actrice des années 80, née dans le Connecticut, qui a incarné des personnages d'ignobles tortionnaires dans quatre nanars qui sont aujourd'hui devenus des films culte pour plusieurs générations d'obsédés sexuels sadomasochistes ?
— Oui, jeune homme.
— Ça vous fait quoi de savoir qu'aujourd'hui encore des tas de gens se tirent sur la tige en pensant à vous ?
— Oh, Monsieur Carter… Vous croyez sincèrement qu'il en reste encore ? Franchement, le cinéma fait aujourd'hui de bien meilleurs films, avec des comédiennes beaucoup plus sexy que je ne l'ai jamais été.
— Le cinéma d'aujourd'hui est en train de crever du politiquement correct. Plus personne ne va aussi loin que vous, aujourd'hui…
— C'est vrai qu'à mon époque, on osait beaucoup plus… Mais vous connaissez comme moi la fameuse réplique d'Audiard : « Les cons, ça ose tout ; c'est même à ça qu'on les reconnaît ! » Or, pour la génération d'aujourd'hui, mon époque était une époque de vieux cons.
— N'empêche que tout le monde se rue encore sur vos films qui n'ont jamais connu autant de succès depuis qu'ils sont ressortis en DVD. Personnellement, je pense que vous avez été victime de l'hypocrisie de votre époque.
— Vous êtes gentil, Monsieur Carter. Mais franchement, vous m'imaginez recevant un Oscar ?
— Ça aurait de la gueule, vous ne pensez pas ?
— Allons, ces films étaient quand même franchement mauvais. Tournés avec trois fois rien, dans des décors de récupération. Saviez-vous que La louve des SS avait été tournée dans ceux de Papa Schulz ?
— Non, mais je crois que je vais regarder la série d'un autre œil désormais. À quoi attribuez-vous votre succès ?
— Mon succès ? Voyons, jeune homme, j'ai commencé ma carrière en 1960. J'ai tourné dans des tas de films au cinéma ou pour la télévision ; j'ai même tourné dans Star Trek. Et tout ce qu'on a retenu, ce sont ces trois films dans lesquels j'incarne une tortionnaire. Vous appelez ça le succès ?
— Quatre films, Madame… voire cinq, m'a-t-on dit.
— Quatre ? Ah oui, c'est vrai qu'Ilsa est devenu Greta en s'installant en Amérique du Sud. Quant au cinquième, là, je ne vois pas.
Ilsa contre Bruce Lee.
— Le film n'est jamais sorti.
— Mais les bandes existent ?
— Je n'ai pas le droit d'en parler…
— Pourquoi le projet a-t-il été abandonné ?
— Je n'ai pas le droit d'en parler.
— C'est bien dommage, et c'est frustrant… Vos fans aimeraient tant voir ce cinquième opus sortir !
— Vous êtes un malin, Monsieur Carter. Mais franchement, oubliez cela. Comme j'ai moi-même tiré un trait sur toute cette époque.
— Mais tout le monde se pose cependant la question : Dyanne Thorne a-t-elle, dans la vraie vie, quelque chose à voir avec son héroïne ?
— Oh, mon Dieu ! Bien sûr que non ! Et aujourd'hui encore moins qu'hier. Cela fait bien longtemps que je me suis retirée du cinéma. J'organise des mariages à Las Vegas.
— On me l'a dit, en effet. J'avoue que j'ai eu un peu de mal à y croire…
— Tenez, je vous ai préparé une petite documentation sur le sujet. Si le cœur vous en dit…

Elle me tendit une enveloppe que je m'empressai d'ouvrir. À l'intérieur se trouvaient tout un tas de photos de la star officiant à des cérémonies dans sa chapelle privée de Las Vegas. Je regardais tout cela d'un œil distrait lorsque mes yeux tombèrent sur un carton contenant un message :

FUYEZ, JE VOUS EN PRIE : VOUS ÊTES EN DANGER !

Je levai lentement les yeux et la regardai. Son regard était vide, et un tic nerveux revenait sans cesse sur le bord de ses lèvres. Je tentai alors de relancer l'entretien afin d'en savoir plus.

— J'ai encore quelques questions à vous poser.
— Non, mon cher Monsieur Carter ; je crois qu'il est plus que temps de mettre fin à l'entretien. Veuillez me pardonner, mais…
— Juste une ou deux question, s'il vous…
— Partez vite, jeune homme, pendant qu'il en est encore…

Elle ne put terminer sa phrase. J'entendis la porte s'ouvrir derrière moi. Je me retournai et vis deux types bodybuildés entrer dans la pièce.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Veuillez nous suivre, Monsieur Carter. Sans faire d'histoires.
— Vous êtes qui ?
— Sans faire d'histoires, on vous dit.
— Je ne crois pas, non…

J'entendis alors des bruits de talons dans le couloir et me trouvai soudain face à une apparition inimaginable. Un cauchemar éveillé… Ilsa venait d'apparaître. Celle des films, vêtue d'un treillis militaire qui mettait son opulente poitrine en valeur, chaussée de bottes à talons hauts, et armée d'une cravache.

— Vous vouliez un scoop pour votre journal, Monsieur Carter ? Eh bien, je pense que vous allez être comblé.

Je me retournai vers la vieille dame qui m'avait reçu, incapable de comprendre quoi que ce soit à cette situation. Elle répondit sans que je lui pose de question.

— Je suis désolée, Monsieur Carter… Je ne voulais pas que cela arrive. Mais je n'avais pas le choix.
— Expliquez-vous…
— Oui, explique-lui ce qu'il fait là, et ce qui va lui arriver ! ricana l'incarnation d'Ilsa.
— En 1977, après le tournage de La tigresse du goulag, j'ai eu une liaison avec un physicien, le professeur Schtrasser. Il était fou amoureux de moi, et nous nous sommes aimés passionnément jusqu'au jour où j'ai découvert sa folie. Sous prétexte d'examens médicaux, il m'avait prélevé des cellules lui permettant de concevoir des clones de moi-même. Des clones ayant la particularité de ne pas vieillir. « Ainsi, disait-il, ton personnage d'Ilsa sera pour toujours immortel. » Je rompis avec lui, mais il était trop tard et il entreprit de mettre en œuvre son terrible projet. Et vous pouvez voir ici le résultat.
— Ainsi, vous êtes un clone ? Et vous vous faites du cinéma…
— Grâce à quelques modifications que Schtrasser entreprit dans ma création, je ne suis pas le clone de Dyanne Thorne, mais bel et bien celui d'Ilsa. Et puisque vous avez, semble-t-il, suivi toutes mes aventures avec attention, il ne vous a pas échappé que l'ambition qui me dévore est de régner sur le monde.
— Vaste programme…
— Ne riez pas, Carter. Le monde, CE monde, est trop petit pour moi. Le conquérir est trop simple.
— J'ai hâte de vous voir à l'œuvre.
— Oh, c'est d'une simplicité absolue. Les DVD qui relatent mes aventures et qui, comme vous l'avez souligné, se vendent plus que jamais, sont remplis d'images subliminales qui, à l'heure qu'il est, partagent les spectateurs en deux camps bien distincts : ceux qui sont subjugués par ma beauté et qui accepteront de devenir mes esclaves, et ceux qui deviendront mes adorateurs et n'auront bientôt pas d'autre passion que de servir mes projets en rejoignant mes troupes. Dans une petite dizaine d'années, cette œuvre sera achevée.
— C'est totalement délirant…
— À vos yeux, en effet. Et c'est bien là la raison de notre face-à-face. Il existe partout des esprits rebelles à toute forme d'autorité. Et vous faites partie, Carter, de ces esprits déviants. Votre réputation de journaliste d'investigation est grande, et vous avez sur les gens une influence trop importante pour qu'on vous laisse en user à votre guise. Par conséquent…
— Par conséquent, vous allez faire ce que font tous les malades mentaux à l'ego surdimensionné : éliminer ceux qui vous gênent.
— Oh… Oui, bien sûr, j'ai pensé à vous tuer. Mais je pense que vous serez beaucoup plus utile lorsque, convaincu que toute résistance est inutile, vous finirez par en rendre compte à vos lecteurs.
— Je suis convaincu, au contraire, que résister à l'oppression n'est jamais inutile, même si la défaite semble au bout du chemin.
— Hum… Cela dépend de ce que l'on perd, Carter. Mais laissez-moi terminer. Schtrasser était physicien, et il a longtemps travaillé sur la théorie des univers parallèles d'Everett. Cette théorie suppose que notre monde coexiste avec de nombreux autres univers qui se divisent continuellement en univers divergents, différents et inaccessibles entre eux. D'après Everett, chaque monde contient une version unique de chaque personne qui vit une situation différente au même moment du temps. Et voyez-vous, Schtrasser a trouvé le moyen d'accéder aux univers divergents qui nous entourent.
— Il aurait dû vous y envoyer.
— Il l'a fait. Il m'a répliquée un nombre incalculable de fois et envoyée dans tous les univers auxquels il a eu accès. Ce n'est pas un scoop que je vous offre, Carter, mais des centaines…
— Je ne comprends pas.
— Collier ! dit-elle en pointant un revolver sur moi.

Un des gardes me passa autour du cou un collier électronique. Elle me regarda avec un sourire cruel et reprit son délire :

— Grâce à ce petit jouet hautement perfectionné, vous allez passer d'un univers à l'autre, et vous pourrez constater par vous-même que, quelles que soient les époques et quelles que soient les circonstances, il est totalement inutile d'espérer me résister. Ce collier est équipé en outre d'une caméra qui me permettra de suivre vos aventures, et d'une bombinette qui explosera si vous tentez quoi que ce soit pour l'enlever. Alors, Carter, prêt à devenir un vrai journaliste cette fois ?
— Vous êtes totalement malade…
— C'est vous qui êtes un déviant. Mais je compte bien vous remettre dans le droit chemin. Ah, une dernière chose : vous savez ce qui arrive à ceux qui tentent de me trahir ?
— Et alors ?

Elle se tourna alors vers l'ancienne star de série Z qui était restée pétrifiée durant toute cette conversation.

— Et alors, cette chienne m'a trahie en tentant de vous avertir. Garde, passez-lui un collier également.
— Parce que vous comptez l'envoyer dans une autre dimension ?
— C'est une idée… mais non. Dans chacun de mes films, il est nécessaire que les spectateurs soient les témoins d'une mort horrible et spectaculaire : cela fait partie du cahier des charges.
— Non ! Ne faites pas ça !

Elle appuya sur une télécommande, et la tête de Dyanne Thorne explosa comme une pastèque, arrosant de sang les murs de la pièce.

— Voilà qui te convaincra de ne pas tenter d'ôter ton collier, Carter. Et maintenant… je te souhaite un bon voyage.

Je la vis appuyer à nouveau sur sa maudite télécommande, et un bruit strident me perça les tympans. Les murs ensanglantés de la pièce se mirent à tourner autour de moi comme dans un cauchemar de film gore ; je sentis mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine et j'eus l'impression que mon corps se dématérialisait. Puis un trou noir s'ouvrit devant moi et m'aspira entièrement.
Un terrible voyage à travers le temps, l'espace et l'horreur venait de commencer.