À la poursuite d'Ilsa

Je me levais pour réduire cet enfoiré en poussière lorsque soudain mon collier s'alluma de nouveau. Nausées, vertiges, apparition du trou noir… Tout allait donc recommencer à nouveau ?


« Putain, ce mal de tête… Mais qu’est-ce que je fous ici ? » Je venais tout juste de retrouver la Terre – notre bonne vieille planète – à une époque indéterminée ; j’avais rencontré Brodsky, un barjot d’écrivain qui prétendait être mon père, tout ça parce qu’il m’aurait inventé, et que tout ce qu’il m’arrive, il l’écrit. Quel con… Il se prend pour Dieu, celui-là ! Moi, je sens bien que je suis vivant et que j’existe réellement ; d’ailleurs, ce mal de tronche et le collier autour de mon cou sont bien là pour me le rappeler ! Et qu’est-ce que c’est que tout ce raffut ?

Quand j’ouvre les yeux, mon mal de crâne augmente encore plus à cause de toute cette lumière qui m’assaille : le ciel uniformément bleu laisse darder les rayons solaires sur des bâtiments blancs, et les rues sont bordées de palmiers : apparemment, je suis dans une région tropicale. Le boucan que j’entends n’est pas une illusion : à l’angle d’une rue apparaît une petite troupe de personnages masqués et revêtus de tenues de Zorro. Ils sont une cinquantaine et vocifèrent des slogans dont je saisis : « Libérez l’érotisme ! » et « À bas la castratrice ! »
Je m’approche de celui qui semble être le leader et l’interpelle :

— Hé, vous pouvez me dire ce qu’il se passe ici ?
— Vous devez être un étranger pour ne pas le savoir…
— Dites-moi au moins où nous sommes.
— À Nouméa, en Nouvelle-Calédonie.
— Merci. Je me présente : Carter, journaliste.
— Journaliste ? C’est exactement ce dont mon mouvement a besoin. Que diriez-vous de prolonger cette conversation à mon domicile ?
— Si cela ne vous dérange pas…
— Bien au contraire, croyez-moi. Suivez-moi ; j’habite à deux pas.


— Installons-nous sur la terrasse ; nous serons plus à l’aise. Vu que c’est l’heure de l’apéritif, qu’est-ce que je vous sers ?
— Sauriez-vous confectionner un Vesper ?
— Ah, le fameux dry martini de James Bond, avec du gin, de la vodka et du Kina Lillet ?
— Je vois que vous êtes un connaisseur !
— Avec une olive, bien entendu ?
— Tout à fait : j’adore les olives.
— J’en ai d’excellentes, mais elles sont très pimentées.
— Bof, après ce que je viens de vivre, je ne crains plus rien !

Quelques instants plus tard, l’hôte revient ; il a retiré son loup et pose sur la table un seau contenant une bouteille de champagne rosé, le Vesper, et une coupelle remplie d’olives. Il débouche la bouteille, remplit sa flûte, puis nous levons nos verres pour trinquer. Pendant un moment nous restons muets, puis le pseudo-Zorro rompt le silence :

— Au fait, je manque à tous mes devoirs ; j’ai oublié de me présenter : Hidden Side ; mais pour les membres de mon organisation, je suis « Le Traqueur ».
— Et que traquez-vous, si je ne suis pas indiscret ?
— Un démon. Un démon femelle. Une dictatrice qui a pris le pouvoir et proscrit toute forme d’érotisme. Pour elle, le sexe ne doit servir qu’à la reproduction de l’espèce, et c’est à elle que nous devons réserver nos pensées libidineuses : c’est un véritable vampire qui se nourrit de nos fantasmes et de nos pulsions sexuelles. Venez, je vais vous montrer quelque chose.

Hidden Side me précède jusqu’à une petite pièce équipée d’un large écran.

— Voilà, Carter ; c’est là que nous devons lui rendre hommage en nous masturbant chaque jour devant ses exhibitions, les hommes comme les femmes. Nos orgones créent un genre d’égrégore dont elle se nourrit. Je pense qu’elle n’est pas humaine.
— Et vous n’avez pas les moyens de vous y soustraire ?
— Impossible. À la puberté, on nous implante une puce sous-cutanée qui enregistre l’heure de nos orgasmes et lui transmet les résultats. Malheur à celui ou celle qui jouit en dehors des périodes où elle s’exhibe : elle dispose d’une police du sexe très efficace ! Si cela vous intéresse, vous pourrez la voir tout à l’heure, en début de soirée. Mais en attendant, retournons sur la terrasse ; nous y serons mieux pour discuter.

Quelques instants plus tard, nous sommes à nouveau en train de contempler les flots bleus de l’océan Pacifique dont les rouleaux viennent se briser sur la plage de l’Anse Vata.

— Pourquoi vous appelle-t-on « Le Traqueur » ?
— Tout simplement parce que je traque – depuis longtemps – cette créature. Elle a déjà toute l’Europe sous son emprise : il faut absolument l’empêcher de conquérir la totalité du monde et, si c’est possible, la renvoyer là d’où elle vient. Mais pour cela, il faut savoir d’où elle vient.
— Est-elle belle, au moins ? Quel est son nom ?
— Oui, très belle, comme vous pourrez le constater tout à l’heure. Elle se fait appeler « Lisa ».
— Lisa ? Mais c’est une anagramme d’Ilsa ! C’est peut-être celle qui est la cause de tous mes malheurs.
— Vos malheurs ? Dites-m’en plus…

Je passe un moment à lui narrer tous mes déboires : l’assassinat de Dyanne Thorne par son clone rajeuni, le collier qui m’envoie dans des endroits aussi différents que le moyen-âge au temps de l’Inquisition, l’univers de Star Wars, ainsi que ma rencontre avec ce Brodsky qui prétendait m’avoir créé juste en écrivant des romans. Le Traqueur peine à me croire, mais le collier que je porte est là pour prouver la réalité de mes aventures rocambolesques.
Une question me brûle les lèvres :

— Que savez-vous sur cette Lisa ? Et comment avez-vous fait pour obtenir ces informations ?
— Eh bien, Monsieur Carter, je travaille comme directeur des services informatiques d’une grande université ; à ce titre, je dispose d’ordinateurs extrêmement puissants, ce qui m’a été fort utile pour traquer ce démon. En effet, il faut savoir que Lisa – ou Ilsa – a tenté d’effacer toute trace d’elle des ordinateurs de la planète ; elle doit craindre que l’on puisse remonter jusqu’à ses origines : il se pourrait qu’elles recèlent son talon d’Achille.
— Et qu’avez-vous appris sur elle ?

Hidden Side avale le reste de sa flûte et la remplit de champagne avant de continuer :

— Sa toute première trace remonte à la création d’un site de littérature érotique, Revebebe. Elle s’y est inscrite, puis elle a réussi à influencer les administrateurs – là, j’ignore comment elle s’y est prise – afin de minimiser la portée érotique des textes publiés. Je suppose que c’est elle qui est à l’origine d’une charte tellement contraignante qu’il est pratiquement impossible d’y publier autre chose que des bluettes à l’eau de rose. Je la crois même capable de s’être substituée au créateur du site, le mystérieux Revebebe lui-même ; c’est pour cette raison que je me suis inscrit sur ce site pour comprendre comment elle pouvait agir : ce que j’y ai vu me conforte dans l’idée qu’elle a remplacé son créateur, vu son désintéressement actuel pour la gestion du site.

Je le relance :

— Et c’est tout ? Avez-vous appris autre chose sur elle ?
— La fréquentation de Revebebe a chuté fortement suite à l’application de cette charte très restrictive ; en réaction, plusieurs auteurs sont venus rejoindre un site qui venait d’être créé et qui se montrait nettement plus tolérant : il s’agit du Jardin d’Aphrodite. Bien entendu, je m’y suis inscrit. Mais ma traque n’a pas cessé pour autant, car elle s’y est inscrite elle aussi ; par contre, je ne sais pas sous quel pseudonyme. Elle va certainement rééditer le genre de forfait qu’elle a déjà accompli sur Revebebe, c’est pourquoi je dois la démasquer avant qu’elle ne récidive.

Je me permets de proposer une piste :

— Pourquoi ne pas croiser le fichier des membres du Jardin d’Aphrodite avec celui des auteurs de Revebebe ?
— C’est une excellente idée, Monsieur Carter. Je vais chercher les listings.

Je bois une gorgée de mon Vesper en attendant son retour. Il arrive bientôt et annonce :

— Il n’y a que huit membres inscrits sur les deux sites ; cela va nous faciliter la tâche. Il s’agit de Brodsky, Charline88, Hpassage, Hidden Side, Inanna, Lioubov, Goumi et Mériade ; mais si nous ne retenons que les femmes, la liste se restreint : Charline88, Inanna et Mériade.
— Elle a pu s’inscrire sous un pseudonyme masculin…
— Exact, Carter ; dans ce cas, il faut éliminer ceux qui sont hors de tout soupçon : moi, pour commencer, puisque je mène l’enquête. Ensuite, nous pouvons aussi supprimer Lioubov et Hpassage, puisqu’ils se sont rencontrés : ils savent qu’ils sont tous deux des hommes, et ils ont publié des photos d’eux ensemble. Finalement, il ne reste que Brodsky et Goumi qui pourraient être suspectés d’être des femmes avec un pseudonyme masculin ; on pourrait enlever Brodsky, puisqu’il est en couple avec Mériade, à moins qu’ils ne fassent qu’un… Du coup, il ne reste que quatre suspects : Brodsky (alias Mériade ?), Charline88, Inanna et Goumi.

Un signal retentit à l’intérieur de l’appartement. Hidden Side se lève et m’invite à le suivre :

— Si cela vous intéresse, c’est l’heure de la dévotion quotidienne à la goule.

Je le suis. Dans la pièce réservée à cet effet, l’écran est allumé ; le visage d’une beauté froide s’y affiche en cadrage serré. Son regard qui ne cille pas est hypnotique, tout comme les nappes de synthétiseurs auxquelles viennent se superposer des percussions indiennes tandis que la caméra effectue un zoom arrière qui nous permet de l’admirer en pied. Elle est diaboliquement belle dans un justaucorps de cuir noir qui lui enserre la taille et met en valeur ses formes plantureuses ; elle commence à onduler lascivement tout en nous fixant de son regard vert émeraude, puis ses lèvres pulpeuses se meuvent pour laisser échapper ces quelques mots :

— Soyez les bienvenus, mes fidèles adorateurs, à notre rendez-vous quotidien. Une fois encore, je suis là pour recevoir vos hommages. Honorez votre déesse insatiable du plaisir que vous lui adressez.

Même si je suis subjugué par sa beauté, je reconnais Ilsa. Quant à Hidden Side, il est comme en transe, le regard fixé sur ce vampire qui semble annihiler toute sa volonté, prêt à se soumettre à ses désirs pervers. Je remarque qu’il est en train d’abaisser le zip de sa braguette, alors je fais demi-tour et sors de cet autel corrompu par une luxure abjecte afin de ne pas le déranger dans ce rituel obscène. Je retourne sur la terrasse alors que le soleil se couche au-dessus de l’océan avec des tons d’un rouge flamboyant, et je me mets à réfléchir.

Soudain, je me remémore certaines paroles qu’avait prononcées Brodsky, l’écrivain qui prétendait que nous ne sommes que les personnages des romans qu’il écrit ; une idée un peu folle me traverse l’esprit : et si lui-même n’était qu’un personnage d’un bouquin écrit par un autre, dans un empilement d’univers fictifs, à la manière des matriochkas, ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres ? Il m’avait laissé entrevoir son admiration pour… mais oui, c’est bien ça !
Lorsqu’Hidden Side revient, je ne peux contenir mon impatience :

— Avez-vous le listing de tous les auteurs qui ont voulu publier sur Revebebe ? Même ceux dont les textes ont été refusés ?
— Je les ai.
— Alors faites une recherche sur ces noms : Bukowski, Hank, Le Vieux, Chinasky.

Il m’invite à le suivre dans une pièce où se trouve un terminal d’ordinateur. Il entre ces quatre noms, et presque immédiatement s’affiche le résultat suivant :

Hank Chinasky
- Journal d'un vieux dégueulasse | Refusé le 17/08/1992.
- Women                          | Refusé le 02/07/1993.

J'exulte :

— Je le savais !
— Mais quoi donc ?
— Bukowski. Oui, Charles Bukowski ! Il a voulu publier certains textes sur Revebebe peu de temps avant son décès, mais ils ont été refusés. Par qui ? Lui, il ne le savait pas. Alors il a écrit une nouvelle dont le héros était un certain Brodsky, et il l'a envoyé enquêter sur l'auteur de ces refus qui l'on profondément attristé. Je ne sais pas ce que Brodsky a fait, mais apparemment il a échoué. Voyant qu'il n'avait pas réussi la tâche que lui avait confiée son idole, le vieux Buk, il a lui-même écrit un texte pour que ses personnages enquêtent à sa place, là où il avait échoué. Il lui devait bien ça, au Vieux… Et ces personnages, c'est nous ! Nous ne sommes que des héros de pacotille créés par Brodsky afin de démêler les fils d'un écheveau, ce Brodsky qui lui-même a été créé par Bukowski.
— …
— Mon cher Hidden Side, j'ai le triste devoir de vous annoncer que nous ne sommes pas réels, mais juste des émanations des élucubrations de Brodsky, qui lui-même est une invention de Bukowski.
— C'est stupéfiant !
— Mais alors, Elsa – ou Lisa – serait…

Je ne peux terminer ma phrase : le collier vient de s'activer et je plonge dans les sombres abîmes de l'inconscience.