Ilsa, la Gardienne de l'Empire - I

Je repris connaissance sur le sol glacé d'un couloir. Une lumière vive émanant du plafond m'aveugla durant un long moment, et j'entendais comme un bruit sourd et continuel qui me faisait penser à celui d'une chaufferie. Devant moi, une porte coulissa et deux hommes armés de blasters de science-fiction apparurent. Ils me regardèrent, interloqués, et pointèrent leurs armes sur moi.

— Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous faites ici ?
— Oh, alors là, les gars, c'est une longue histoire, assez invraisemblable… répondis-je en me frottant les yeux.
— Vous allez nous suivre.
— Bien sûr… Mais dites-moi, je me trouve où actuellement ?

Ils échangèrent entre eux un sourire condescendant qui ne me plut pas.

— Un passager clandestin qui ne sait pas sur quel navire il est monté…
— Non, les gars, pas tout à fait.
— Alors quoi ?
— Comment vous dire… Une téléportation qui a mal tourné.
— Peu importe, vous expliquerez tout ça au commandant. Allez, suivez-nous !

Je les suivis dans différents couloirs alors que des milliers de questions me titillaient l'esprit.

— Dites, les gars, on n'est pas à bord d'un bateau, là…

Ils échangèrent à nouveau ce regard insupportable de ceux qui savent et prennent les autres pour des crétins. Nous finîmes par entrer dans une salle plus vaste que les autres, et je n'en crus pas mes yeux. Cette histoire commençait décidément très fort ! Elle était là, devant moi, magnifique et craquante, avec son inimitable coiffure en forme d'écouteurs qui lui cachait les oreilles.

— Oh non… Putain…
— Que dites vous ? demanda-t-elle.
— Bonjour, Princesse Leïa. Heureux de vous rencontrer. Pour de vrai.

Elle ouvrit alors de grands yeux étonnés.

— Nous nous connaissons ?
— Oh, moi je vous connais très bien. Je m'appelle Carter, et je voyage à travers les différentes dimensions. Je connais vos aventures, mais j'ai bien peur que certaines petites choses aient changé entre l'histoire que je connais et celle dans laquelle nous sommes.
— Expliquez-vous.
— Eh bien…

À ce moment-là, une énorme secousse fit basculer le vaisseau et toutes les alarmes se déclenchèrent.

— Commandant, nous sommes attaqués !
— Branchez les boucliers et allumez l'écran de contrôle.

Sur l'écran, nous vîmes apparaître un gigantesque vaisseau impérial. J'avais beau savoir dans les grandes lignes ce qui allait arriver, je ne pus m'empêcher d'avoir peur.

— Princesse, votre vaisseau ne tiendra pas bien longtemps ; Vador va s'en emparer.
— Vador ? Qui est Vador ?
— Celui qui commande les forces de l'armée impériale.
— Vous vous trompez, Monsieur. L'armée impériale est commandée par Ilsa, la Gardienne de l'Empire.
— Mon Dieu, non… Quoique j'aurais dû m'en douter.
— Et il n'est pas question que je tombe entre ses mains. Nous nous battrons donc jusqu'à la mort.
— Attendez… Obi-Wan Kenobi, ça vous dit quelque chose ? Il existe bien dans cet univers ?

Elle me regarda intensément.

— Vous le connaissez ?
— Autant que je vous connais. Et je sais qu'il se trouve sur Tatooine. Permettez-moi de partir là-bas, et je reviendrai avec lui.
— Pour y faire quoi ? Nous sommes perdus !
— Non, Princesse, mais vous devez me faire confiance… et tout faire pour rester en vie, quoi qu'on vous fasse subir.

Le vaisseau fut à nouveau fortement secoué. Une voix sonna l'alerte dans les haut-parleurs.

— Commandant, les soldats de l'Empire viennent de pénétrer dans le vaisseau ; nous ne tiendrons plus longtemps.
— Bien, Carter. Vous savez piloter un vaisseau spatial ?
— Euh, non, désolé… Je vais avoir besoin de R2.
— Bon, alors essayons. R2, accompagne Monsieur Carter sur Tatooine et fais tout ce qu'il te dit.
— Bzz tuiiit bzz giiig.
— Monsieur Carter… Je ferai tout ce que je pourrai, mais les pouvoirs de la Gardienne sont terrifiants. Ne m'abandonnez pas, s'il vous plaît.
— Comptez sur moi, Princesse Leïa.

Nous allions sortir de la pièce lorsque la porte blindée protégeant la salle de commandement vola en éclats. Je me cachai avec mon nouveau compagnon derrière une table de contrôle. Des tirs de laser fusèrent dans tous les sens, et je fis le mort afin de ne pas attirer l'attention de quiconque. De mon poste d'observation, je pus voir entrer Ilsa, accompagnée de soldats de l'Empire. Elle était vraiment diaboliquement belle dans son justaucorps de cuir noir qui lui serrait la taille et mettait en valeur ses formes plantureuses. Elle avança, dominatrice, vers Leïa.

— Bonjour, Princesse. Je suis… très heureuse de vous rencontrer.
— Le plaisir n'est pas partagé.
— Nous en partagerons bientôt beaucoup d'autres, je vous le promets. Mais pour commencer, vous allez devoir répondre à ma question : où est Carter ?
— J'ignore de qui vous parlez.

Ilsa lui envoya une gifle magistrale, et je vis la princesse serrer les dents pour ne pas crier.

— J'ai dit : où est Carter ? Pas la peine de résister, j'ai des moyens innombrables pour obtenir cette information. Mais certains d'entre eux pourraient vous paraître très… désagréables.
— Regardez, Gardienne !

À cet instant, un vaisseau – sans doute piloté par des hommes qui tentaient de fuir – apparut sur l'écran de contrôle.

— Ah, ce chien essaie déjà de m'échapper. Qu'on le poursuive, et qu'on me le ramène vivant ! Je veux qu'il assiste à mon triomphe… et aux supplices que je vous réserve, Princesse Leïa.
— Je n'ai pas peur de vous.
— Tant mieux : je pourrai ainsi m'amuser plus longtemps. Mais je vous promets que vous me supplierez avant de devenir mon esclave et d'être vendue comme putain dans le pire des bordels de la galaxie. Allez, qu'on l'emmène !

Toujours en faisant le mort, j'attendis que tout le monde soit sorti, puis je demandai à R2 de me conduire à l'un des vaisseaux de secours du navire. C'était la première fois que je montais dans un tel appareil, et franchement, je fus heureux d'avoir le petit robot à ma disposition. J'étais tellement pris dans l'action que je ne me rendis pas compte à quel point tout cela était excitant.

— Allez, camarade, en route pour Tatooine.
— Bzz tuiiit grrr gling.
— Si tu veux, mon vieux ; mais sans décodeur, je crois que je vais avoir du mal à piger ce que tu dis.
— Bzzz drrrr krak bzzz.
— OK, OK… Allez, vieux frère, on décolle.


Tatooine… Dans les films, tout paraît simple : les vaisseaux atterrissent directement aux bons endroits aux bons moments prévus par les scénarios. Sauf que là, tout était différent. Il nous fallut survoler la planète pendant des heures entières pour repérer la ferme des Skywalker. Nous finîmes cependant par atterrir et nous vîmes un jeune homme s'approcher de nous, le regard souriant. J'avais beau m'y attendre, ça me fit un sacré choc. Luke Skywalker en personne ! Et une question commençait à me tarauder sérieusement : si Vador n'existait pas, comment Luke et Leïa pouvaient-ils être en vie ?

— Luke Skywalker ?
— Euh… oui. Qui êtes-vous, Monsieur ?
— Aucune importance. Je m'appelle Carter, et j'ai besoin de vous.
— Pourquoi ?
— Ta sœur a des problèmes, petit.
— Ma sœur ? De quoi parlez-vous ?
— Oh, désolé… Je crois que je vais trop vite. Connais-tu un dénommé Obi-Wan Kenobi ?
— Vous parlez du vieux Ben ?
— Oui, c'est ça, le vieux Ben…
— Eh bien oui, je le connais. Il habite là-bas derrière la montagne.
— Pourrais-tu nous conduire à lui, s'il te plaît ?
— C'est que… j'ai encore pas mal de travail à faire ici, et…
— Luke, je n'ai pas le temps de t'expliquer, et le vieux Ben fera ça mieux que moi ; mais c'est très important.
— Ce qui est important, c'est que je termine mon travail ici, Monsieur.
— Écoute, je sais que depuis toujours tu rêves de quitter cet endroit. Eh bien, le moment est venu. Mais il nous faut faire vite, très vite : question de vie ou de mort !

Luke me regardait sans vraiment comprendre ce que je disais, mais je savais qu'il ne demandait qu'à partir à l'aventure. Il finit par accepter, bien entendu.

Trouver Kenobi ne fut pas non plus une mince affaire, d'autant plus que nous nous rendîmes là-bas en scooter des sables et que je n'avais jamais conduit ces machins-là. Je tombai à plusieurs reprises, ce qui fit rire aux éclats à mes dépens le jeune Skywalker. Alors qu'après une énième chute je tentais, énervé, de faire repartir la bécane, j'entendis R2 qui s'affolait :

— Bzzz bzzz gling drrrr !
— C'est ça, moque-toi de moi, espèce de boîte de conserve…
— Bzzz bzzz gling drrr !
— Regardez, Carter : des problèmes en perspective.

Je me retournai et vis arriver à notre rencontre d'étranges créatures enveloppées dans des manteaux inquiétants.

— Oh non…
— Des hommes des sables, Carter. Vous êtes armé ?

J'avais bien emporté un blaster en quittant le vaisseau de Leïa, mais j'ignorais complètement comment fonctionnaient ces engins.

— Tu sais t'en servir, Luke ?
— Ouah ! Vous avez un blaster 225 L ? Vous avez trouvé ça où ? On dit que c'est l'arme préférée des rebelles.
— Ben, sûrement que ça l'est ; seulement, je suis encore un peu novice en rébellion. Tu sais t'en servir ?
— Je peux ?
— Un peu, mon neveu !
— Vous avez des expressions bizarres, Monsieur Carter ; vous venez de quelle planète ?

À ce moment, je compris tout le drame et toute la détresse des immigrés de tous les univers entiers. Quoi qu'on fasse, lorsqu'on est « l'étranger », il faut toujours qu'un rigolo – même armé de meilleures intentions – demande d'où l'on vient. Ce qui nous rappelle à chaque instant que nous ne sommes pas à notre place dans le grand Cosmos. Je me mis à penser à mon vieux prof de philo qui nous enseignait la philosophie grecque et le voyage d'Ulysse, dont toute la trame était justement celle-ci : comment trouver sa juste place pour vivre en harmonie.
Une déflagration me sortit de ma douce rêverie : Luke venait de tirer, et un homme des sables venait de griller sur place. Les autres prirent la fuite.

— Joli tir, jeune Skywalker ! lança une voix derrière nous.

Nous nous retournâmes, et j'eus un nouveau choc émotionnel : Obi-Wan Kenobi venait à notre rencontre.


C'est bien à l'abri dans la grotte de Kenobi, en mangeant une viande rôtie dont je préférais ignorer l'origine, que je pus expliquer à mes deux héros le pourquoi et le comment de ma présence parmi eux.

— Hum, il n'y a pas de temps à perdre, alors ! dit Obi-Wan. Il faut que nous trouvions un moyen de délivrer rapidement la princesse Leïa.
— Mais, Carter, pourquoi avez-vous dit qu'elle est ma sœur ?
— Parce que c'est la vérité, jeune Luke. Vous n'êtes pas fermier : c'est moi qui vous ai confié à votre famille d'adoption un peu après votre naissance.
— Justement, repris-je, il y a une chose qui m'échappe : si Dark Vador n'existe pas, de qui Luke et Leïa sont-ils les enfants ?
— Dark Vador existe, Carter. Du moins, il existait… Et puis Ilsa est apparue, et Vador a disparu.
— Assassiné ?
— Disparu… Je n'en sais pas plus.
— Il va nous falloir un autre engin que celui sur lequel vous êtes arrivés ici, dit Luke. Celui-là est désormais trop facilement reconnaissable.
— Nous allons nous rendre dans l'échoppe des contrebandiers et nous ferons notre marché là-bas, répondit Obi-Wan.

On pourrait penser que connaître l'histoire à l'avance permet de gagner du temps. En entrant dans l'échoppe, je cherchai naturellement Han Solo du regard. Mais les univers divergents, hélas, diffèrent par quelques petits détails. Et dans celui-ci, Han Solo ne semblait pas être né. Obi-Wan nous conduisit à la table d'un homme seul, à l'air renfrogné, qui regardait dans le vague et que tout semblait agacer, y compris notre arrivée.

— Bonjour, Joaquim ; j'ai besoin que tu me rendes un service.
— Pas possible aujourd'hui, c'est mon jour de repos.
— Je paye bien…
— Alors c'est pas un service, c'est une location. Et je suis en repos. Repassez demain.
— Je te présente Luke Skywalker.
— Je le connais. Je l'ai vu bricoler des robots ; il est doué…
— Et Monsieur Carter. Il est… écrivain.
— J'aime pas les intellos ; ils ne servent à rien, ici.
— Euh… bonjour quand même.
— Bon, Kenobi, visiblement je ne vais pas pouvoir me dépêtrer de ta présence avant de t'avoir écouté. Alors vas-y, accouche.
— J'ai besoin d'un vaisseau spatial ultra-performant. Tu as ça en stock ?
— Non. Rien à vendre en ce moment. Les temps sont durs… Désolé.
— Tant pis, répondit Obi-Wan en se levant. Nous combattrons l'Empire autrement. Désolé de t'avoir dérangé.

Nous étions presque sortis lorsque Joaquim nous rejoignit et marmonna :

— Tu parlais de t'en prendre à l'Empire ?
— Façon de parler…
— J'aime pas l'Empire. C'est à cause de ces bureaucrates que les affaires vont mal.
— Mais tu n'as pas de vaisseau à nous vendre, reprit Obi-Wan dans un sourire.
— À vendre, non… mais j'en ai un perso. Un vieux truc que j'ai bricolé moi-même. Si vous voulez voyager là-dedans, c'est à la seule condition que je le pilote. J'ai pas envie que vous l'esquintiez. Suivez-moi…

Il nous emmena devant un hangar qui tombait en ruines. Luke me lança un regard peu engageant, l'air de dire « Je n'ai pas confiance en ce type… » Nous entrâmes, et je ne pus retenir une exclamation.

— Oh merde !
— Hé, ça va, l'intello. Il a peut-être pas l'air comme ça, mais c'est le meilleur engin de la galaxie.
— Ça, Joaquim, je n'en doute pas.

Han Solo n'existait pas dans cet univers divergent, mais le Faucon Millénium était bel et bien devant nous. Et ça, ça valait bien une explosion de joie. Je sautai au cou du vieux bougon et l'embrassai sur la joue.

— Hé, mais il est malade, votre gugusse.
— Je crois qu'il sait quelque chose que nous ignorons…. répondit Obi-Wan.
— Ça, les gars, répondis-je, c'est la plus grande merveille de la galaxie !
— Ouais… Ben, si tu essaies encore de m'embrasser, moi je te pète les dents. Compris ?