(Louise) Être une nymphe - 2

— Eh bien, Mademoiselle Leonne, je suis ravi de pouvoir une nouvelle fois travailler avec votre club. C’est vraiment très généreux de votre part de donner de votre temps pour une si noble cause.
— Tout le plaisir est pour moi, monsieur Bevens. Notre collaboration de l’année dernière était des plus passionnantes et enrichissantes sur le plan personnel. Et comme vous le dites, c’est pour une noble cause ; alors autant s’investir puisque nous avons la possibilité de le faire. C’est la volonté des nymphes.
— C’est tout à votre honneur. Je vous remercie encore une fois de tout cœur et vous souhaite un bon retour.
— Merci, Monsieur ; à bientôt !

Et voilà, une chose de faite. La prochaine collecte de jouets pour l’association Des jeux pour tous est enfin fixée. Normalement, cela aurait dû se passer en début d’année mais ils ont eu des soucis administratifs qui ont retardé leurs affaires. Monsieur Bevens – un ami de notre directeur, monsieur Povin – n’a pas voulu me donner plus de détails. Peu importe ; les choses ont l’air de mieux se passer pour eux, donc ils vont, avec notre aide, récolter le maximum de jouets pour les enfants défavorisés. Au moins ces mômes trouveront des cadeaux sous leur sapin de Noël cette année.

Tandis que je parcours le couloir afin de sortir du bâtiment, je tombe sur une vieille connaissance. La trentaine, un corps athlétique. Je me sens stupide de m’être laissé surprendre par la présence de François, l’ex d’Anz. Il n’a pas changé depuis la dernière fois que je l’ai vu, à part peut-être le regard de chien battu qu’il adopte maintenant.

— Salut, Louise. Comment vas-tu ? Puis-je te parler rapidement ?
— Euh, oui, si tu veux.
— Merci. Viens, suis-moi. On sera plus à l’aise dans mon bureau.

Il a la voix légèrement tremblante. J’hésite un instant et me dis que je n’ai pas de raison de me méfier. Il ne s’est jamais montré incorrect avec nous. Je le suis donc. Il me fait entrer dans un petit bureau et m’installe sur une chaise.

— Tu veux un thé ? J’ai fait chauffer de l’eau.
— Oui, volontiers. Tu as un bureau maintenant ? m’étonné-je.
— Oui, j’ai eu une sorte de promotion. En gros, je gère nos différentes équipes, me répond-il en me servant une tasse. As-tu des nouvelles d’Anzhelina ? Elle va bien ?

Sa voix trahit son émotion malgré le ton innocent qu’il a essayé de donner à ses questions. Il ne semble pas avoir tourné la page depuis leur rupture. Assis sur son fauteuil juste en face de moi, il attend patiemment la réponse.

— Oui, elle va bien. Notre Miss Punk nationale a toujours autant la pêche.
— Tant mieux, fait-il l’air presque déçu. A-t-elle parlé de moi ?
— En début d’année pour nous expliquer votre rupture ; depuis, plus rien.
— Vraiment rien ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit, au juste ?
— Pas grand-chose, en fait… Elle a dit que tu avais été jaloux et qu’elle en avait eu marre.
— Oh… OK. Tu lui passeras le bonjour de ma part… et dis-lui aussi que j’ai changé, que je suis prêt à mieux me comporter si elle veut bien revenir. Tu crois que je lui manque ?

Aïe ! Je n’aime pas ce genre de situation. Autant être honnête avec lui afin qu’il arrête de se faire des illusions. Je bois une grosse gorgée de thé pour me donner du courage. De plus, plus vite je l’aurai vidé, plus vite je pourrai me sauver d’ici.

— Franchement, non. Désolée. Tu sais, elle est avec quelqu’un d’autre maintenant.
— Oh, je vois. Dommage. Dis-le-lui quand même, on ne sait jamais…

En effet, depuis la dernière soirée, Miss Punk a profité chaque nuit de son fillot maintenant qu’il a enfin réussi à prononcer son nom. Et ses nuits semblent mouvementées puisqu’elle arrive chaque matin en cours avec d’énormes cernes sous les yeux. Je promets à François que je transmettrai son message et me prépare à sortir, rendue mal à l’aise par la situation.

— Attends, Louise, m’apostrophe-t-il avant que je ne franchisse la porte de son bureau. Et toi, comment vas-tu ? Ta relation avec Thomas se passe bien ?
— Non, soupiré-je, nous sommes séparés.
— Vraiment ? Que s’est-il passé ?
— C’est compliqué… Juste qu’Élodie est venue encore foutre le bordel.
— Alors cela fait de nous deux âmes en peine, déclare-t-il en se levant. Peut-être devrions-nous nous consoler l’un l’autre.
— Pardon ? fais-je, surprise, tandis qu’il s’approche.
— Oui, continue-t-il ; on l’a déjà fait et ça avait été très bon. Cela nous ferait du bien, tu verras.

Il tente de m’embrasser mais je détourne la tête.

— Non merci, je ne suis pas intéressée.

Alors que je suis prête à sortir de la pièce pour fuir cette situation de plus en plus dérangeante, il retient la porte de sa main.

— Bah alors, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu es une nymphe pourtant ; tu es censée aimer ça. Allez, laisse-toi faire ; tu verras bien que tu en avais besoin, insiste-t-il.

Il tente à nouveau de m’embrasser et se colle à moi. Son corps se presse contre le mien pour m’empêcher de partir. Ce n’est pas possible ; il a perdu la tête ou quoi ? Qu’est-ce qu’il lui prend ? J’arrive tout de même à dégager mon bras et à lui coller une violente baffe. Il recule, surpris.

— Bon sang, je t’ai dit non ! Ce n’est pourtant pas compliqué à comprendre.

Son regard change d’un coup. Il vient de réaliser la portée de son geste. La culpabilité se lit sur son visage.

— Je suis désolé, Louise. Oh, mon Dieu, je ne sais pas ce qui m’a pris…
— Tais-toi, le coupé-je sèchement. Ne m’approche plus jamais.

Je ne reste pas plus longtemps dans ce bâtiment, prise de remords d’avoir été si dure avec lui. Il avait vraiment l’air de regretter son insistance. Oh, et puis merde ! Il l’a cherché après tout. S’il a perdu le contrôle il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Il m’a fait peur. J’en ai les bras qui tremblent encore. Ce n’est pas possible, qu’est-ce qu’ils s’imaginent tous ? Déjà David s’est montré insistant la dernière fois. Ce n’est pas parce qu’on se revendique nymphe que nous sommes prêtes à coucher avec le premier venu. Nous sommes libres, certes, mais cette liberté consiste surtout à choisir.

Je rentre rapidement chez moi pour faire redescendre la pression et me préparer pour mon prochain rendez-vous. En effet, dans environs deux heures je dois enfin rencontrer Gérard Darme, l’homme qui tente de fonder un foyer d’accueil pour sans-abri. Depuis le temps que nous devions nous voir… J’espère qu’il saura garder ses distances ! Mon week-end est décidément dédié aux associations.

À l’appartement, je prends une douche rapide puis un verre pour me détendre. Le temps passe rapidement. Je vérifie l’itinéraire sur Internet et décolle. Je n’ai pas de mal à trouver l’adresse ; il s’agit d’un ancien entrepôt. Mon contact est là et me salue : court sur pattes, calvitie, lunettes et petit bouc, il n’est pas ce qu’il y a de plus élégant mais affiche un sourire chaleureux. Il me serre la main et me remercie d’être venue.

Ancien homme d’affaires, il a quitté son boulot car il ne supportait plus son métier et a décidé de se lancer dans de l’humanitaire. Il a acheté le bâtiment en l’état à un ancien client qui faisait faillite (une branche de vêtements de luxe) ; il compte en faire un centre d’accueil pour les sans-abri mais a besoin de fonds pour rénover les lieux et l’adapter à ses projets.

— Récolter des fonds ? Avez-vous une idée de comment vous y prendre ?
— Oui. En effet, j’ai une petite idée ; c’est d’ailleurs pour ça que je vous ai fait venir. Mais avant, j’aimerais vous faire visiter les lieux.

Le vaste immeuble a une bonne capacité d’accueil. Monsieur Darme me présente la future cuisine et les futures chambres, puis s’approche d’une autre porte.

— Ici, nous nous en servirons de réserve, mais il faut déjà vider la pièce.
— Qu’y-a-t-il dedans ? demandé-je, curieuse.
— Vous allez voir… fait-il avec une pointe de mystère.

Il ouvre la porte et me fait pénétrer à l’intérieur. L’interrupteur qu’il enclenche chasse l’obscurité. Je découvre une immense pièce remplie d’un nombre incroyable de cartons ; il me fait signe de regarder à l’intérieur de ces emballages. J’en ouvre un au hasard et y trouve une splendide robe en dentelle. Un autre renferme des manteaux de fourrure.

— Quand j’ai acheté le bâtiment, je les ai prévenus de venir chercher leur marchandise, mais ils ne sont jamais venus. Il y a des centaines de robes, de toutes sortes, mais ce sont principalement des robes de luxe. Nous allons en vendre une grande partie pour le compte de l’association, mais je compte aussi les utiliser autrement. Vous allez m’aider à organiser une sorte de défilé de mode afin d’attirer des potentiels donateurs. J’aurais besoin de votre club pour m’aider à démarcher les donateurs et à promouvoir l’événement dans la presse.
— Il vous faudra aussi trouver des mannequins pour le défilé, ajouté-je.
— Eh bien, j’avais pensé que votre club serait tout désigné pour défiler. Après tout, monsieur Bevens m’a affirmé qu’aucune de vos collègues ne manquait de charme. Êtes-vous intéressée ?
— Euh... oui, bien entendu, m’exclamé-je sans parvenir à cacher mon enthousiasme à l’idée de jouer les mannequins.


— Ah, parce qu’il faut qu’on défile aussi ?

C’est lundi matin, pendant le cours de comptabilité, et je viens de faire mon rapport du week-end à ma vice-présidente en omettant l’incident avec François. Anz n’a pas l’air de partager ma joie. J’essaie de la motiver.

— Je n’ai aucune envie à jouer les pimbêches anorexiques dans des robes de filles pourries-gâtées, se justifie-t-elle.
— T’inquiète, on le fera à notre façon. Ils vont assister à un défilé comme ils n’en auront jamais vu.
— Bon, OK, concède-t-elle ; on va leur en mettre plein la vue.

Ça va demander pas mal de boulot pour organiser tout ça, mais ça en vaut la peine et ça risque d’être amusant. Quoi qu’il en soit, j’essaie de suivre la fin du cours mais je suis trop distraite par tous les derniers événements qui me trottent dans la tête. J’observe aussi la prof en me demandant si les rumeurs sur son compte sont avérées. C’est une très belle femme et une ancienne élève ; la probabilité qu’elle ait été nymphe est élevée. La pause du midi arrive à grand pas. Les élèves rangent leurs affaires et commencent à sortir de la pièce. Mademoiselle Dietch me retient.

— Louise, j’ai appris de monsieur Povin que vous aviez des rendez-vous ce week-end. Je voudrais savoir comment cela s’est passé.

Étonnée que ça l’intéresse, je lui explique cependant tout en détail. Elle semble ravie de nos projets, surtout quand je lui parle du défilé.

— C’est merveilleux, tout ça ! Si vous avez besoin d’un coup de main pour quoi que ce soit, je serais heureuse de vous aider.
— Merci beaucoup, c’est très généreux de votre part.
— Ce n’est rien, voyons. Je trouve ça merveilleux que tu aies relancé les activités caritatives du club des nymphes. C’était vraiment dommage qu’Ellen Martin ait tout mis de côté.
— Alors c’est vrai ? lui demandé-je, vous êtes une ancienne nymphe ?
— Nymphe un jour, nymphe toujours, sourit-elle. C’était notre dicton à l’époque. Il est toujours autant vrai pour moi aujourd’hui. J’ai justement été la vice-présidente d’Ellen. Ah, comme ces années me manquent ! Comment se porte le club de nos jours ? J’ai cru entendre parler de sirènes ; je n’ai pas très bien compris ce qui se passe.
— Ce n’est qu’Élodie qui a monté un club rival car elle n’a pas supporté sa défaite aux élections. Elle a eu le soutien du BDE qui nous déteste, et depuis ils font tout pour nous mener la vie dure.
— Eh bien, nous avons eu nos problèmes à l’époque, mais ce n’était pas aussi sérieux. Si je peux faire quoi que ce soit…
— Oh, si seulement il n’y avait que ça !
— Quoi d’autre ? demande-t-elle, curieuse.
— J’ai dû me séparer de mon copain, et maintenant tous les mecs me font du rentre-dedans. C’est pénible. Je sais que je suis une nymphe, mais suis-je vraiment obligée de coucher avec le premier venu ?
— Bien sûr que non. Pour ma part, je n’ai jamais couché avec aucun homme.
— Pardon ? fais-je, surprise.
— Je suis lesbienne ; les mecs, ce n’est pas mon truc, mais ça ne les empêchait pas de tenter leur chance.
— J’ignorais que le club accueillait des lesbiennes.
— Ah oui ? Et pourquoi pas ? J’avais autant le droit que n’importe quelle fille de rejoindre le club. Être une nymphe, c’est avant tout un état d’esprit. C’est une acceptation de soi et de sa sexualité. Il a juste fallu adapter mon initiation. Heureusement, quelques-unes des nymphes de l’époque ont accepté de me faire passer mon épreuve.

Je la quitte peu de temps après pour aller manger, heureuse d’avoir fait plus ample connaissance avec elle et d’avoir pu en partie me confier. Cette conversation m’a fait un bien fou. Je rejoins mes collègues à table et finis de leur faire mon rapport du week-end qu’Anz avait déjà commencé. Le club avance ; me voilà optimiste pour l’avenir. Il n’y a qu’un point qui me préoccupe pour le moment : Thomas.

Depuis un certain temps, il a arrêté de me jeter des regards en cours, et cela fait depuis son week-end chez Lorelei qu’il ne m’a pas envoyé de nouvelles par SMS. Cela commence à faire un bon moment que nous sommes séparés. J’ai l’impression qu’il est passé à autre chose et qu’il m’oublie, d’autant plus qu’il semble passer beaucoup de temps avec la fillote d’Élodie. D’ailleurs, a-t-il finalement couché avec sa catin de sœur ? Peut-être ai-je fait une erreur ; peut-être me suis-je inquiétée pour rien. Je ne sais pas où il en est dans sa tête et dans son cœur, et je n’ose pas le lui demander de peur qu’il m’avoue ne plus m’aimer. C’est ridicule, je sais ! Il me faudrait éclaircir la situation pour être fixée.

Avant la reprise des cours de l’après-midi, plusieurs d’entre nous profitent de la pause de la mi-journée pour bosser sur un important devoir à rendre en fin de semaine. Cela serait tellement mieux si David et deux de ses potes du BDE n’avaient pas allumé leur musique à fond dans la salle ; impossible de me concentrer, d’autant plus que mes pensées sont maintenant obnubilées par Thomas. Je ne peux m’empêcher de lui jeter des coups d’œil en espérant capter un regard afin de me rassurer. Il est tranquillement installé à une table vers le fond, concentré malgré tout sur son boulot.

Les trois abrutis du BDE se marrent comme des pintades sur des blagues sexistes nauséabondes puis se mettent à chanter en chœur sur un rap violent et misogyne. Moi qui n’ai déjà pas la tête à mon boulot, entendre leurs paroles douteuses me donne la nausée, surtout quand on pense que ce genre de chanson est diffusé à la radio et peut être facilement entendu par des adolescents influençables. Comment peuvent-ils se montrer respectueux après s’ils ont sans cesse baigné dans cette atmosphère ? Et voilà que nos trois lascars mettent le son à fond. Trop, c’est trop ! Je perds mon calme.

— Purée, vous pouvez pas baisser votre musique de merde ? Y’en a qui aimeraient pouvoir bosser en paix !
— Attention les gars, lance David, Louise attaque !

Il se marre tout seul sans que les deux autres ne comprennent la référence. Quels incultes ! Quoi qu’il en soit, David se montre raisonnable et diminue le volume sonore à un niveau un peu plus audible. Cependant, cette accalmie ne dure pas puisqu’au bout de deux ou trois chansons, le volume remonte petit à petit.

— La suivante est spécialement pour toi, crie David en direction de Thomas.

À l’accord de mi mineur joué à la guitare, je reconnais directement la chanson qu’il réserve à mon ex : Elle m’a dit, du chanteur Cali. D’ailleurs la voix de ce dernier ne tarde pas : « Je crois que je ne t’aime plus, elle m’a dit ça hier… » Les deux autres, qui visiblement ne connaissaient pas, explosent de rire en entendant les paroles.

— Louise, l’as-tu aussi largué entre le fromage et le dessert ? se marre David.

Calmement, Thomas se lève de son siège, s’avance vers le trio d’imbéciles, et d’un geste violent David se retrouve à terre, hurlant de douleur et le nez en sang. Les deux autres sont prêts à contre-attaquer mais le regard noir que leur lance Thomas les dissuade. Finalement ils sonnent la retraite en embarquant leur blessé avec eux. Je fixe Thomas, abasourdie par ce geste inattendu. Ses mains tremblent de rage. Une lueur honteuse dans les yeux, il quitte à son tour la salle.

Au fond de moi, je jubile ! Déjà parce que David a eu ce qu’il méritait, mais surtout parce que ce geste révèle que Thomas n’est pas du tout passé à autre chose et tient toujours à moi. Je me suis donc inquiétée pour rien. D’un autre côté, je partage aussi sa peine d’être séparé l’un de l’autre. Il est temps d’avoir une conversation face à face. Je me lance à sa poursuite.

Dans le couloir, le bruit de mes pas lui révèle ma présence. Il se retourne, les yeux humides d’émotion. Je cours vers lui, prête à le rassurer sur la nature de mes sentiments. Je l’ai maintenu à l’écart tout ce temps car je pensais que notre séparation serait plus facile à supporter ; lui aussi a dû craindre que je sois passée à autre chose. J’ouvre la bouche en cherchant mes mots. Il ne me laisse pas le temps de parler, se jette sur moi et m’embrasse fougueusement. Je ne fais rien pour l’empêcher, bien au contraire.

Ce n’est pas raisonnable : Élodie ou l’une de ses garces pourraient nous surprendre, mais ce contact m’avait tellement manqué que je suis incapable de lui résister. Chaque cellule de mon corps appelle sa présence. Électrisée par sa chaleur, mes sens décollent et mon cœur s’emballe. Très vite, mes pensées se troublent, englouties par un flot d’émotions. Les sirènes, le BDE, le double-jeu de Povin, tout ça n’a plus d’importance. Seul Thomas compte. Je ne pense plus à rien d’autre que lui.

Je lui prends la main et l’emmène dans une salle de cours vide. Sans réfléchir à ce que je fais, je me déshabille. Tout ce que je souhaite, c’est profiter de ces retrouvailles éphémères.

Thomas est sur la même longueur d’onde ; nous voilà tous deux nus. Visiblement, sa virilité ne m’a pas oubliée. Je prends le sabre en main et le conduis dans son fourreau docile. Son sexe coulisse de nouveau en moi comme avant notre séparation. Il a retrouvé sa place. Presque personne n’est passé par là depuis le temps. Seul Povin avec qui je me suis engagée a eu le loisir de me baiser, mais je ne me sens complète qu’avec Thomas. Le plaisir est bien plus intense qu’avec n’importe qui d’autre, et aujourd’hui, après une longue période de disette, il atteint un summum presque jamais inégalé. Peut-être aussi l’idée que notre prochaine union n’aura pas lieu avant un long moment me pousse à savourer cet échange avec chaque miette. Chaque caresse me galvanise, chaque baiser me brûle les lèvres, chaque coup de reins m’emporte. J’ai encore l’intelligence de retenir mes cris de joie, mais le cœur y est. Nous nous éprouvons l’un l’autre dans un silence discret. Seul le bruit produit par notre corps-à-corps et notre respiration haletante vient trahir notre échange.

La puissance et la cadence de ses coups traduisent sa soif de moi. La passion de ses gestes et la folie de ses baisers n’en font pas moins. Thomas se mourait de moi. Comment ai-je pu croire un instant qu’il m’avait oubliée ? Il se donne à fond afin de me dire que je suis tout pour lui. Et je prends ce qu’il m’offre et en redonne en retour car il est tout pour moi. Notre étreinte physique est peut-être éphémère, mais éternelle dans nos cœurs. Je suis une nymphe, je suis sa nymphe. C’est cette pensée qui s’inscrit dans ma tête avant que l’extase ne me gagne et que mes idées se troublent. Pendant un court instant, je ne sais plus où je suis ; j’ai l’impression de toucher le ciel.