Celle qui venait des étoiles

Elle émergea de l'océan par un après-midi d'équinoxe d'automne, à l'instant précis où la Terre franchissait le plan de l'écliptique. Grande, robuste, superlativement belle, elle marchait vers la rive, les pieds dans l'eau salée et la tête encore empreinte du ciel dont elle était issue. Quiconque l'aurait vue eût sans doute éprouvé en même temps émerveillement et frayeur devant cette extraordinaire apparition féminine, mais la plage de galets qu'elle foulait était déserte.

Née adulte à la vie terrestre – on lui aurait donné la trentaine, mais en réalité son âge se comptait en milliards d'années – elle connaissait, non pas tous, mais bien des secrets de l'univers ignorés des hommes de cette époque. Cependant, elle ne savait ni son nom, ni la raison de sa présence dans le monde, ni aucun détail de son existence d'avant, et si son espérance de vie était longue au-delà de tout ce qui est humainement imaginable, elle n'avait pas l'immortalité des dieux. En dépit de son origine céleste, biologiquement elle demeurait une humaine parmi tous les habitants du globe.

Lorsqu'elle éleva ses bras afin d'essorer son imposante crinière blonde, elle révéla au ciel et à la terre son immense féminité. Les seins se soulevèrent, durcis par la froidure de l'océan, veinés de bleu, pointus et altiers. Elle avançait ; les tendons des mollets saillaient et les muscles des cuisses se contractaient, et chaque pas laissait d'éphémères ronds concentriques dans l'eau. L'océan tout entier, qui la veille ressemblait à une bête mugissante de tempêtes détruisant les navires les mieux construits, à présent vaincu par la grâce, se soumettait et lui léchait humblement les pieds au moment où elle le quittait. Mais l'innocente princesse des étoiles n'avait toujours pas pris conscience de sa force humaine, car la chair vivante qui la constituait restait pour elle un mystère à explorer.

Assise sur un rocher, elle s'examina elle-même dans le reflet d'une flaque que les flots avaient laissé en se retirant, de la pointe de ses cheveux à celle des orteils. Elle apprécia la douceur de son ventre et de ses cuisses, la rondeur de sa poitrine et la complexité des replis de son sexe, tout cela dans une grande sensualité involontaire, sans qu'il y eût qui que ce soit à séduire aux alentours. Elle admira son corps à la peau très blanche et au regard gris clair.

Elle souleva plusieurs pierres, petites et grandes, et en lança quelques-unes devant elle pour qu'elles s'écrasent sur le sable, afin d'évaluer ses capacités physiques, puis elle se mit à courir aussi vite que possible, à sauter aussi haut et aussi loin qu'elle put, à marcher sur ses mains et à réaliser intuitivement différentes acrobaties de gymnaste, jusqu'à l'essoufflement. Tant de possibilités, tant de liberté à se mouvoir selon son envie : ce jeu enfantin la fit rire aux éclats, et son rire se mêla à celui des mouettes qui chassaient, indifférentes. Elle comprit les potentialités et les limites de son corps avec lequel elle devrait composer tout au long de sa mission. Elle savait confusément qu'elle la découvrirait progressivement.

Une nuée d'une cinquantaine de corbeaux freux passa au-dessus d'elle, revint en arrière et tournoya à une vingtaine de mètres d'altitude, puis trois d'entre eux se posèrent et marchèrent vers elle tandis que les autres continuaient leurs cercles aériens. Elle leva la tête. Ils étaient les premiers animaux vivants à s'intéresser à elle. Elle les trouva stupides et inutilement bruyants, et s'étonna d'une telle concentration d'une même espèce. L'un d'eux, dans sa langue mystérieuse d'oiseau vêtu d'un costume de ténèbres, conclut leur discussion avant que la colonie partît au loin.

Elle émergea soudain des fosses océanes ;
Une beauté sublime apparut au soleil
En sortant de la mer en un simple appareil
En exposant son corps aux flamboiements insanes.

Telle s'ouvrit la fleur bien avant qu'elle fane ;
Le sable l'accueillait, tout frais à ses orteils.
Aucun être de chair n'eut un éclat pareil,
La lueur des étoiles à son regard diaphane.

Sa longue chevelure oscillait dans le vent
Qui portait ses odeurs jusqu'au loin s'effluvant ;
Les oiseaux migrateurs s'inclinaient au passage.

Elle ignorait tout d'elle et ne savait son nom,
Mais l'Étoile brillait, pure, à son clair visage ;
L'oiseau noir tournoyait en obscur compagnon.

Tandis que le jour déclinait, le vent de terre se leva puissamment, sifflant aux oreilles de la belle, et couvrit en partie le bruit du ressac des vagues. Un groupe d'hirondelles traversa le ciel, volant en direction du Sud ; elle les suivit du regard jusqu'à leur complète disparition derrière l'horizon. Il y eut dans l'air un changement qui annonçait la nuit, cette transition qui souvent effraye les tout-petits et fait naître une sourde inquiétude chez la plupart des humains.

Elle dut aussi apprendre à dominer sa peur instinctive, tout en s'émerveillant de la palette de couleurs que prenait le ciel au fur et à mesure que la luminosité baissait. Dans le clair-obscur où les ombres géantes recouvraient progressivement la terre et où la mer, bercée par le chant de la brise, elle adopta une nouvelle respiration et finit par trouver, venant du fond d'elle-même, dans le souffle de ses poumons et les battements de son cœur, un sentiment de paix.

Bientôt, le crépuscule arriva. Assise en tailleur, Celle-qui-venait-des-étoiles contempla longuement le coucher du soleil sur la mer puis s'allongea sur le dos pour admirer, dans les chants des vagues et du vent, la nuit s'installer progressivement, chaque astre s'allumer, l'un après l'autre. Mentalement, elle nommait dans sa langue maternelle chacun de ces points lumineux dont elle savait précisément quelle température régnait en son cœur et quelles étaient les planètes qui gravitaient autour, et parmi celle-ci lesquelles se trouvaient habitées par une vie pensante ayant ou non fondé des civilisations, et lesquelles n'étaient constituées que de matière inerte.

Elle tenta d'interroger le ciel afin de connaître qui elle était vraiment et ce qu'elle avait à faire sur ce morceau de roche minuscule et bleuté aux paysages variés, mais la voûte céleste resta désespérément muette malgré une nuit entière de méditation. Plongée dans le silence, elle sentit chaque particule de son esprit vibrer en phase avec chacune de celles du cosmos. Elle consentit enfin à son enveloppe charnelle et habita vraiment son corps frémissant de femme, ainsi que la terre entière qui lui était donnée comme lieu de vie, et décida d'aller à la rencontre des humains, puisque ceux-ci lui ressemblaient.

À l'aurore, à l'issue d'une longue nuit de contemplation stellaire, couchée le dos sur le sable frais, elle fut invitée par le chant d'un rouge-gorge qui s'était approché d'elle à se relever pour marcher à travers la vaste forêt bordant l'océan. Comme elle était nue, par inexpérience elle s'écorcha aux ronces qui entravaient sa route et connut la douleur pour la première fois. Elle sut ainsi qu'elle aurait à préserver son corps de ce qui l'endommageait. Puis, après une journée de marche continue, elle eut soif pour la première fois et trouva un ru dont le murmure clair l'invita gaiement à s'abreuver. L'action de se désaltérer lui procura un plaisir qu'elle découvrit aussi. À la nuit tombée, elle se coucha de la même manière que la veille ; cependant, sous la ramure épaisse, il n'était pas possible de voir le ciel, sinon à travers de minuscules fenêtres entre les feuilles.

Elle eut froid et faim, se recroquevilla, et entendit des pas qui se rapprochaient. Le bruit lui était à peine perceptible, mais son intuition lui signala un danger imminent. Elle sut qu'il s'agissait d'un loup qui chassait en solitaire et se saisit d'une pierre afin de se préparer à l'imminente confrontation. Elle connut, transpirant et le cœur battant, les veines gorgées d'adrénaline, le sentiment qui décuple les capacités physiques mais obscurcit les pensées, la peur atavique de tout être humain d'être dévoré par une bête sauvage. Trop tard pour fuir. Lorsque l'animal apparut, puissant sous son pelage blanc et gris, les regards se croisèrent et ils se défièrent sans bruit. Sans aucun mot, les deux esprits se mirent aussitôt à communiquer : le loup signifia en ces termes à la femme qu'il souhaitait se repaître d'elle :

L'instinct sauvage a mis mes pas sur ton chemin ;
J'ai faim, et il faut bien cette nuit que je chasse.
Ton animale odeur m'a guidé sur ta trace,
Femelle imprudente et sans arme dans la main.

L'un de nous deux n'aura jamais de lendemain.
Si mes crocs parviennent à transpercer la surface
Glabre de ta peau nue, tu paieras ton audace
De m'avoir défié : tel est l'orgueil humain.

Tu n'es pas telle ceux de ta cruelle espèce
Qui tuent pour leur plaisir : on massacre et dépèce ;
Mes frères pour la joie des tiens sont déjà morts.

Je lis en ton regard la peur et l'innocence.
Combat-moi, il le faut : c'est de la vie l'essence.
S'il faut m'occire ici, que ce soit sans remords.

Elle accepta le combat, jeta sa pierre au sol, et la lutte au corps-à-corps s'engagea aussitôt. Grâce à sa force physique supérieure, elle parvint à écarter les crocs qui la menaçaient, puis se saisit de la tête de son adversaire pour la forcer à pivoter autour du cou de plus d'un quart de tour, brisant net les vertèbres cervicales. La bête mourut sans souffrance, après une ultime pensée pour remercier celle qui avait pris sa vie d'avoir été loyale avec lui en renonçant à utiliser son arme improvisée.

Avec le respect dû aux morts, elle dépeça sa victime, alluma un feu, fit cuire la viande et eut son premier repas terrestre. Puis, à la lueur de la lune qui se glissa à travers les feuillages, elle détacha soigneusement la peau du loup pour s'en confectionner une cape afin de se réchauffer et aussi de cacher sa nudité, car elle savait qu'elle finirait par croiser d'autres humains et que ceux-ci n'apprécierait pas que soient exposées certaines parties de son corps. Elle utilisa les tendons et une branche de bois vert qu'elle durcit au feu afin de se fabriquer un arc, puis se tailla des flèches à l'aide d'un morceau coupant de granit dont elle se servit en guise de couteau. Ces techniques lui venaient du fond de sa mémoire sans qu'elle puisse identifier où, quand et par qui elle avait acquis ce savoir-faire. Ainsi vêtue et armée, elle reprit sa route pour s'éloigner plus encore de l'océan alors que le soleil se levait. Bruyamment, se précipitant en une nuée obscure, les corbeaux s'invitèrent aussitôt au festin des restes du loup.

Elle marcha plusieurs jours, chassant avec son arc et cueillant des baies et des champignons pour se nourrir. Instinctivement, elle savait ce qui pouvait la nourrir et ce qui l'intoxiquerait. Elle accueillit avec joie la pluie d'automne bienfaisante sur son visage offert, progressa pieds nus dans une boue épaisse et constata qu'elle n'avançait pas aussi rapidement qu'elle l'aurait souhaité.

Croisant un troupeau de chevaux sauvages, elle parvint, en usant de ruse, à capturer une petite mais jeune et solide jument pour s'en faire une monture. Après avoir brièvement tenté de fuir, l'équidé se laissa aisément apprivoiser et monter à cru, sans aucune violence de la part de l'une ou de l'autre, se soumettant avec confiance et dévouement à sa cavalière.

Le voyage reprit avec une fatigue moindre et une vitesse accrue. Lorsque la lune fut gibbeuse, elle ressentit une douleur dans son bas-ventre et fut prise quelques jours plus tard d'un étrange saignement qu'aucune blessure ne justifiait. Étonnée, elle préleva un peu de ce sang carmin au bout de son doigt, et s'en servit pour dessiner sur une pierre lisse des signes qu'elle ne comprenait pas elle-même, mais qui lui étaient inspirés spontanément. L'astre nocturne éclairait l'étrange message dont la signification restait enfouie dans les profondeurs de la mémoire de la vagabonde, sans qu'aucune bribe ne pût parvenir jusqu'à sa conscience. Découragée, elle haussa les épaules, jeta l'inutile caillou dans un fourré et poursuivit son chemin parmi les herbes hautes et les fleurs sauvages.