Une invitation sulfureuse

Dans lequel on verra le mystérieux Lioubov convaincre Brodsky de rejoindre sa secte en employant des moyens peu loyaux, et où l'on apprendra qu'un ange gardien très particulier veille sur notre héros.

— Alors, Brodsky ?
— Je sais pas…

C'était le début de l'été, le soir tombait, et il faisait bon. Nous étions assis au bord du lac du Coucou, dans la résidence secondaire d'un des plus gros actionnaires du Jardin d’Aphrodite, une maison d'édition de bouquins pour les obsédés sexuels. L’eau était limpide et on pouvait voir les poissons barboter comme des feignasses, bien gros et bien tranquilles, nul pêcheur n'ayant jamais eu le droit de s'installer sur les berges. J'avais le regard lointain, autant que je pouvais, et je sentais cet enfoiré de Lioubov qui m'observait à la dérobée, attendant que je cède.

— Je sais pas… Tu sais, les clubs, les associations, les confréries, enfin, tous ces machins où y a des tas de gens qui viennent faire des phrases et bavasser sur la littérature, c'est pas mon truc…
— Mais on ne fait pas que ça…
— Ouais, je sais, et je te vois venir : tu vas me parler des fameux week-ends détente. Comme aujourd'hui…
— Et des opportunités qui vont s'offrir à toi.
— Hé, Lioubov… J'ai pas besoin de ça pour tirer les gonzesses…
— Pour l'instant, non… Mais tu as quel âge, Brodsky ?
— Bientôt 51 piges.
— Et tu crois que ton zob va continuer indéfiniment à frétiller comme les gardons du lac ? Avoue… Y a des soirs de fatigue… et des nuits de déprime. On se dit « Merde, techniquement, j'ai jamais été aussi bon, mais je commence à manquer de souffle… » L'endurance n'est plus la même…
— Que tu crois, mec…
— Brodsky… Pas à moi… J'ai eu ton âge, crois-moi, je sais ce que c'est, je connais… Dans cinq ou six ans, si tu ne fais pas gaffe, c'est mort.
— T'es pas mort, toi… Alors pourquoi je mourrais, moi, hein ? Réponds donc à ça…

Lioubov eut un sourire quasi triomphant… Il m'amenait exactement là où il avait prévu…

— La confrérie… et ses secrets. Je ne peux pas t'en dire plus, Brod'. Faut que tu frappes à la porte.
— Ouais, on dirait un charlatan essayant de vendre des grigris pour guérir l'impuissance. Mais une dernière fois, mec, j'ai pas besoin de ça…

Comme par magie, Inanna et Charline apparurent derrière nous. Elles n'avaient gardé que le haut de leur maillot de bain pour faire bronzette, et n'avaient pas changé de tenue malgré le soleil couchant. Inanna vint s'assoir sur les genoux de Lioubov tandis que Charline entreprenait de lui masser les épaules. J’eus un début d'érection que je décidai de cacher.

— Tu vas nous laisser t'attendre encore longtemps, ô Grand Maître de nos ébats nocturnes ? miaula Inanna…
— Allons, les filles, si vous alliez rejoindre notre hôte ? Je suis certain qu'il saura vous combler de la même façon. Moi, j'essaie de convaincre Brodsky de se joindre à notre communauté…
— Ooooh… susurra Charline, bienvenue, beau gosse… On va bien s'amuser aussi avec toi, j'en suis certaine.
— Les filles, à la maison. J’ai dit !
— Mais… il est déjà en affaire avec Lizzy et Radagast… et moi, j'ai envie d'une gâterie…
— Bon, d'accord les filles, mais rapide alors… Tu m'en veux pas Brodsky ? Je vais te demander un petit quart d'heure…

Je me levai et décidai de rentrer à l'intérieur de la villa. Non mais… Pour qui il se prenait, ce vieux bouc avec ses nymphettes ? Pour le dieu Pan ? Inanna au pipeau et Charline à la flûte ? Et on s'affichait comme ça, devant moi, en me laissant supposer qu'une fois signé je ne sais quel contrat plus ou moins bidon, j'aurai le droit de jouir à mon tour des faveurs de ces drôlesses ? Je décidai de récupérer mes affaires vite fait et de rentrer chez moi.

En arrivant près de la villa, j'entendis des cris ahurissants, tout simplement ahurissants… C'était Lizzy… prise en sandwich entre le Seigneur du Lac du Coucou en peignoir à rayures, et Radagast qui avait revêtu pour l'occasion son costume de cosmonaute vintage. J'étais pétrifié… Je regardais tout ça avec des yeux exorbités et une érection cette fois au maximum lorsque la main de Lioubov se posa sur mon épaule et me fit sursauter.

— Alors, on se rince les yeux…
— Tu as déjà fini avec tes deux succubes, Lioubov ?
— Je n'ai jamais fini, Brodsky… mais j'ai eu pitié de toi. Je leur ai dit que nous devions vraiment parler sérieusement, et je les convaincues d'honorer Sapho…
— Hein ?
— Regarde…

Charline, les yeux à demi ouverts, était en train de se faire brouter le minou par sa partenaire de jeu. Elle nous vit, mon érection et moi, et nous fit signe de les rejoindre… Je n'y tenais plus, je m'élançai. Mais Lioubov me retint… fermement.

— Tout à l'heure, camarade… Après notre petite cérémonie. Si tu acceptes, bien entendu.
— Si j'accepte quoi ?
— Viens avec moi…


Radagast ouvre la porte de la cellule et me fait signe d’entrer. Il fait sombre là-dedans. C’est juste éclairé par une petite loupiote… Il y a une petite table avec une tête de mort et un godemiché posés dessus. Et une dizaine de feuilles de papier.

— Ça va ? Tu n’as pas peur ? Tu es prêt ?
— Ça va, vieux… Je savais ce qui m’attendait. Mais pourquoi ce godemiché ?
— Tout est symbolique, tu te souviens ?
— Oui, et…
— Il a été fabriqué sur le moulage d’origine du sexe d’Eddie Barclay.
— Pourquoi ?
— Il était membre de la confrérie.
— Je vois : c’est un membre… à vie, désormais.
— T’es vraiment con, Brodsky !
— J’essaie d’apporter un peu de mon humour lumineux afin d’éclairer cette pièce, camarade. Parce qu’écrire mon testament spirituel à la lumière de cette loupiote, ça ne va pas être facile.
— Plains-toi… De mon temps, on faisait ça à la bougie.
— Tu es si vieux que ça ?
— Normalement, on aurait dû rester à la bougie… Mais les filles avaient vraiment trop la trouille, alors…
— Putain, qu’est-ce que j’aurais aimé voir leur tête le jour où tu les as amenées ici !
— Hé-hé, tu m’étonnes… Inanna pleurait, et Lizzy cherchait où on avait planqué les chaînes…
— Et Charline ?
— Oh, Charline… Elle était comme toi, elle faisait la fière… Allez, je t’enferme ; à tout à l’heure.
— Combien de temps ?
— Le temps que tu écrives ton testament.
— Ça ne va pas prendre des heures.
— Ben, prends ton temps quand même. Il faut qu’on prépare tout, là-haut.
— Putain… Dis-moi : c’est quoi, ce « Grand Secret » dont Lioubov m’a parlé ?
— C’est « Le Grand Secret » ; pas le droit d’en parler pour l’instant. Et ne te plains pas, parce qu’avant on n’avait pas le droit de savoir avant d’atteindre le 666e degré.
— Hum… 666, le nombre de La Bête ?
— Ouais, mon pote…
— Tu veux dire que je viens d’accepter d’entrer dans un truc sataniste ?
— Luciférien. Lucifer, le porteur de Lumière ; un avatar de Prométhée qui a volé la lumière des dieux de l’Olympe pour l’apporter aux hommes.
— Ouais, vu comme ça, je peux admettre…
— Et puis, il y a Lucie…
— Lucie ?
— Lucie fait rien : elle s’allonge, et c’est toi qui fais tout.
— Putain, Rad’, c’est quoi cet humour à la con ?
— Allez, Brodsky, je te laisse. Je ferme la porte.

Et voilà, j’y étais… Lioubov avait réussi son coup. J’allais rejoindre leur putain de secte, juste pour pouvoir niquer un peu plus souvent. Mais merde, comment résister… je venais de passer une journée entière avec des tas de nichons sous les yeux et des petits culs toujours en train de se tortiller, et Lioubov me l’avait juré – et j’en avais été le témoin – les membres de la secte, malgré leur âge plus que canonique pour certains, NE DÉBANDAIENT PAS. CES PUTAIN DE VIEUX SATYRES NE DÉBANDAIENT JAMAIS !

Alors, le Grand Secret, je voulais le connaître moi aussi, et en profiter… et m’enfiler les filles, toutes, une par une d’abord, puis toutes en même temps ensuite. Et si pour ça il fallait que je rédige mon testament spirituel dans une cellule maçonnique, ben j’allais le faire, et accepter tout leur cérémonial. Finalement, je me rendais compte que ça m’amusait.

Je pris les feuilles de papier, la plume d’oie qu’on avait mise à ma disposition, et… pas d’encrier. Ces couillons avaient oublié de me filer un encrier ! Comment donc allais-je bien pouvoir faire pour écrire leur putain de confession à la con ?


Soudain, le bruit d’une respiration me fit sursauter. Je me retournai, affolé, et je le vis, LUI, mon ange gardien, celui qui depuis le début de ma grande carrière d’écrivain maudit ne m’avait jamais lâché. Il était là, devant moi, en ectoplasme et sans os…
— Hank ? Putain, vieux, tu m’as fais peur… Qu’est-ce que tu fous là ?
— Et toi, qu’est-ce que tu fous là ?
— Ben, tu vois bien : j’ai trouvé un plan pour baiser à satiété.
— T’as pas besoin de ça, Brodsky ! On est des princes, toi et moi… On a jamais eu besoin de ça.
— Parle pour toi, Hank. De ton temps, c’était plus facile…
— Avec ma gueule ? Tu crois que ça a toujours été facile ? Et puis, si c’était facile, ça rimerait à quoi ? Séduire et baiser, oui… Mais sans tricher, sans avoir recours à tous ces machins.
— Tu te fous de ma gueule ? Tu veux que je te cite toutes ces putains d’histoires où tu racontes comment tu as fait appel à tous les trucs possibles et imaginables pour arriver à tes fins ?
— Mouais… Ça se discute. Tu comptes faire quoi ?
— Ben, je ne sais pas ; y a pas d’encrier, je peux pas rédiger mon testament…
— Avec ton sang.
— Hein ?
— Impressionne-les ; montre-leur que tu as des roubignoles en acier. Ils ont oublié l’encre ? Écris avec ton sang. Montre-leur que tu es le meilleur, que rien ne t’arrête.
— Mais je peux pas faire ça…
— Pourquoi ?
— Ben, tu sais bien… La vue du sang…
— Putain, mais t’es vraiment une gonzesse, Brodsky ! La vue du sang t’effraie ?
— Pas la vue du sang : la vue de MON sang. Le sang des autres, j’en ai rien à battre. Mais mon sang, il est à moi, merde !
— Passe-moi ta plume, crétin…
— Pourquoi, Hank ?
— Passe-moi ta plume, je te dis…

Je la lui passe. Il la plante dans sa main et le sang se met à gicler.

— Maintenant, tu la trempes là-dedans et tu écris.
— Merci, Hank, t’es vraiment un frère…
— Je te sauve la vie, surtout : leur objectif, c’était que tu écrives avec ton sang à toi. Tu aurais ainsi été lié à eux par une forme de magie incontrôlable. Là, ils ne pourront rien contre toi.
— Mais, et toi ?
— Moi ? Mais ils ne peuvent plus rien contre moi depuis longtemps : je suis mort et enterré. Et condamné pour mes péchés à veiller sur ta sale gueule. Tu me fais chier, Brodsky… Tu ne fais que des conneries, et il faut toujours que je me démène pour te tirer des situations à la con dans lesquelles tu te vautres en permanence.
— Tu crois vraiment que tous ces gens sont mauvais ?
— Je crois que tu es en train de te foutre dans une belle merde… mais je crois aussi qu’on va bien se marrer, toi et moi, et qu’on va retourner la situation à notre avantage.
— Explique…
— Ben, tu vas faire tout ce qu’ils te disent, et tu vas pouvoir bientôt baiser comme jamais. Et au moment de payer… ben, le contrat ne sera pas valable, puisque ce ne sera pas ton sang qui se trouvera sur la confession.
— Peut-être que tu te trompes à leur sujet, Hank…
— Peut-être que tu es vraiment irrécupérable, Brodsky. Allez, écris. Dépêche-toi, ils seront là dans pas longtemps.


C'était l'heure…
J'étais devant la petite porte en bois de chêne derrière laquelle toute ma vie était censée basculer définitivement. Cette fois, c'était Charline qui m'accompagnait. Elle portait une robe aussi moulante qu'écarlate, avec un décolleté tentateur, qui mettait son mignon petit boule en valeur… Rouge à lèvres assorti à la robe, et maquillage envoûtant… J'étais envoûté.

— Il faut que tu acceptes que je te bande les yeux, Brodsky. Et que je te lie les poignets.
— C'est obligé ?
— C'est rituel. Ne flippe pas comme ça…
— Bon, ben vas-y…
— Tu dois dire « J'accepte. »
— C'est rituel aussi, je suppose ?
— Non, c'est pour la charte.
— Hein ?
— Tu comprendras une fois à l'intérieur…

Je la laissai faire. De toute façon, je bandais comme un Turc (enfin, on se calme, hein, j'ai jamais vu bander un Turc…) et elle aurait pu m'emmener pareillement à la guillotine que ça aurait été pareil. Putain de faiblesse masculine ! Quand je pense qu'il y a des imbéciles qui prétendent que nos muscles sont suffisants pour qu'on puisse se défendre… Le problème, en réalité, dans ces cas-là c'est le cerveau. Il a besoin de sang pour turbiner ; et quand le sang se trouve dans la queue, ben forcément, on turbine moins.

J'entendis la porte s'ouvrir en grinçant, comme dans les thrillers. J'avançai dans l'obscurité créée par le masque qui me bandait les yeux, guidé par Charline. Elle me dit de stopper et me lâcha le bras. Putain, j'en menais pas large, je vous jure… Privation sensorielle, même partielle, quelle horreur !